Frédéric Brahami, Odile Roynette (dir.), Fraternité. Regards croisés

par Pierre Triomphe  Du même auteur

Frédéric Brahami, Odile Roynette (dir.). – Fraternité. Regards croisés, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2010, 388 pages. « Annales littéraires de l’université de Franche-Comté ». La crise actuelle de la démocratie et du « modèle républicain » invite à repenser ses fondements. C’est ce que propose cet ouvrage pluridisciplinaire, réunissant principalement des historiens, des juristes et des philosophes. Issues d’un séminaire et d’un colloque, les contributions se caractérisent par la diversité de leurs approches. Trois articles portent sur les représentations de la fraternité dans le monde antique : Michel Fartzoff et Sylvie David interrogent respectivement la tragédie grecque classique et les récits utopiques, alors que Jean-Yves Guillaumin rappelle le rôle décisif du christianisme dans la diffusion du terme de fraternitas. A l’exception d’un texte d’Odile Rudelle qui évoque les origines de la notion moderne de fraternité sous l’Ancien Régime, les autres contributions portent sur l’époque contemporaine depuis 1789. Sur le plan géographique, le prisme franco-français est dominant, même si la contribution de Paul Dietschy sur la fraternité et le sport a une dimension internationale, et si David Giband interroge les manifestations sociales et spatiales de la notion de solidarité dans les villes américaines d’aujourd’hui, alors que disparaissent les réseaux traditionnels de la ville industrielle. L’appréhension de la fraternité par différents écrivains et auteurs, le plus souvent marqués à gauche, fait l’objet d’articles spécifiques. Damienne Bonnamy étudie l’hébertiste François-Antoine Momoro, Arnaud Tomès, Jean-Paul Sartre, et Pierre Status, Péguy ; quant à Bruno Curatolo, il s’intéresse à l’évolution de la notion de fraternité chez divers écrivains de l’entre-deux-guerres, dont Giono, Aragon ou Nizan. Certaines expériences spécifiques font également l’objet de contributions, comme la fraternité des tranchées en 14-18, étudiée par Odile Roynette, ou celle de la Résistance analysée par François Marcot. Le long XIXe siècle (1789-1914) est particulièrement à l’honneur. Même s’il n’intègre qu’en 1848 la devise républicaine, le terme de fraternité est indissolublement lié à la gauche démocratique. Il renvoie à une temporalité nouvelle, abolissant la figure du père et le passé selon Frédéric Brahami. Distincte de la camaraderie comme le montre André Tosel, la Fraternité est un idéal toujours à construire. Un article de Gwénaële Calvès sur l’abolition de l’esclavage en 1848 en montre les difficultés concrètes, et interroge ainsi le concept de discrimination positive qui pourrait être l’une de ses traductions concrètes. Plusieurs contributions soulignent l’ambiguïté de la notion de fraternité, notamment celle d’Arnaud Macé consacrée à Bakounine et celle de Pierre-Yves Quiriger. Ce dernier souligne que la fraternité est toujours tension entre une tendance à l’universalisation, et, a contrario, une fixation sur le groupe des frères » (p. 82), partageant le même idéal politique ou membres des mêmes associations secrètes, qui jouent un rôle si important dans les mouvements républicains qui précèdent la IIIe République. Posant le problème des rapports des groupes humains entre eux, la fraternité pose également le problème du rapport de l’individu à la collectivité, ce qui a suscité les réflexions de divers républicains du XIXe siècle, dont le philosophe Charles Renouvier étudié par Vincent Bourdeau. Pierre d’achoppement entre les tenants de l’Ancien Régime et ceux du nouveau monde démocratique inspiré par l’idéal des Lumières, la fraternité peut aussi être une source de division à l’intérieur de ce dernier camp. Jean-Claude Caron montre ainsi que, sous la monarchie de Juillet, les pionniers du socialisme se divisent entre partisans de la fraternité, entretenant « l’illusion d’un progrès se continuant pacifiquement » (p. 156) et révolutionnaires partisans de l’égalité qui ne peut s’imposer que par la force. Avec la victoire républicaine à la fin du siècle, la mise en œuvre du principe de fraternité se transpose dans le droit, comme le montre Annie Stora-Lamarre. Il perd cependant progressivement de sa substance, et se résume souvent à la notion de solidarité. Même si certains terrains actuels de recherche ont été délaissés (quid de la question du genre et de la sororité, par exemple ?), la diversité des angles d’approche et des conclusions des contributeurs rend ce volume intéressant, notamment pour les spécialistes de l’histoire politique et intellectuelle contemporaine, qui trouveront matière à actualiser les réflexions fondamentales de Marcel David. Pierre Triomphe Marcel David, Fraternité et Révolution française, Paris, Aubier, 1987, 345 pages et Le Printemps de la Fraternité. Genèse et vicissitudes. 1830-1851, Paris, Aubier, 1992, 398 pages, préface de Maurice Agulhon.

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