Françoise Olivier-Utard (sous la direction de), Instits, profs et syndicats en Alsace, 1918-2000, 2008

Françoise Olivier-Utard (sous la direction de), Instits, profs et syndicats en Alsace, 1918-2000. Contribution à l’histoire du syndicalisme de l’enseignement public dans l’académie de Strasbourg. Strasbourg, Alménos, 2008, 336 pages.

par Gérard Bodé  Du même auteur

En 2005, l’association Alménos (Alsace, mémoire du mouvement social), considérant que le mouvement syndical des enseignants avait été bien étudié sur le plan national, mais quelque négligé dans l’espace local, organisa un colloque consacré au syndicalisme enseignant en Alsace de 1919 à nos jours. En raison de l’histoire particulière de cette province, rattachée par deux fois à l’Allemagne entre 1870 et 1945, une telle démarche paraissait tout à fait pertinente. L’ouvrage présenté ici rassemble une partie des communications de ce colloque. Sur les douze textes rassemblés dans ce volume, trois n’ont aucun lien avec le mouvement syndical alsacien. L’article introductif de Jacques Girault tente, de son côté, d’inscrire cette histoire régionale dans le contexte national. Le livre se termine, en annexe, par trente-quatre notices biographiques de syndicalistes tirées du Maitron ou du Dictionnaire biographique du SGEN de Madeleine Singer.

L’ouvrage est traversé par deux thèmes récurrents, points de fixation des débats, controverses et conflits relatifs au statut scolaire local, à savoir l’enseignement confessionnel et l’enseignement de l’allemand à l’école primaire élémentaire, deux éléments hérités de la période de l’appartenance à l’Empire allemand, de 1870 à 1918, que la législation française a maintenus en 1919. Dans sa contribution, un peu trop descriptive et chronologique sans véritable analyse, sur les syndicats d’instituteurs du Bas-Rhin de 1918 à 1945, Jacques Ungerer montre comment, dès 1918, le SNI, émanation du syndicat national et représentant les instituteurs de statut national, et le Groupement professionnel, représentant les enseignants du statut local alsacien-lorrain se sont vivement affrontés sur cette question, surtout après 1924 quand le statut local alsacien-lorrain fut pérennisé. Dès cet instant, le SNI adopte une attitude jacobine intransigeante hostile à toute forme de particularisme, ce qui l’amène à réclamer l’alignement de l’école publique d’Alsace-Lorraine sur celle de l’« intérieur », pour utiliser cette image encore en usage de nos jours dans la région. Le Groupement professionnel, constitué en lieu et place d’un syndicat que les instituteurs du cadre local ne pouvaient fonder parce qu’ils étaient fonctionnaires, se transforme rapidement par suite des maladresses des autorités françaises en lobby du statut local. Dans ce combat, soutenu par la grande majorité de la population, il n’arrive pas à résister aux sirènes de l’autonomisme et, pour certains de ses dirigeants, aux errements de la collaboration entre 1940 et 1945.

Après 1945, le Groupement professionnel étant dissous, l’espace syndical est occupé par le SNI et le SGEN. Léon Strauss, à partir de l’exemple de la section SNI du Haut-Rhin, constate un maintien de ce syndicat sur ses positions d’avant-guerre, ce qui le coupe de la population locale. C’est surtout vrai pour l’enseignement confessionnel que le laïcisme militant du SNI rejette avec force alors que ses positions évoluent un peu sur la question de l’allemand à l’école primaire. Cette position tranche avec celle du SGEN, étudié avec beaucoup de finesse par François Überfill. Ne voulant pas se couper de la population, proche des élus MRP de la région, ce syndicat prône un laïcisme « ouvert » acceptant le statut local tout en maintenant les principes de la laïcité. On retrouve ainsi en 1958 une opposition entre SNI et SGEN proche de celle qui séparait le SNI du Groupement professionnel dans l’entre-deux-guerres. Alors que le SNI campe sur ses positions hostiles à tout statut particulier, le SGEN biaise en acceptant la place de l’allemand dans l’enseignement élémentaire au nom de la « richesse culturelle » tout en insistant sur la primauté à accorder au français. Face au jacobinisme du SNI, le SGEN apparaît ainsi comme un syndicat « girondin » plus proche du terrain local que du terrain national.

Les deux composantes du statut local font l’objet de deux contributions particulières. Dominique Huck, dans son analyse très nuancée et pertinente d’une tranche chronologique particulière, entre 1945 et 1955, se penche sur la question de l’enseignement de l’allemand. Suspendu en 1945 « à titre provisoire » par le recteur, cet enseignement est réclamé par les élus locaux et près de 85 % de la population. On retrouve chez les opposants à cet enseignement des arguments qui paraissent d’un autre âge. L’allemand y est désigné comme une langue étrangère par opposition au dialecte alsacien qui est le vrai parler de la population. On croirait entendre le recteur Delcasso sous le Second Empire. La position de l’Église apparaît ici pour la première fois de façon claire et nette. Réintroduit en 1952, cet enseignement, notamment à cause de l’opposition des enseignants, tant ceux du SNI que ceux du SGEN, a du mal à s’imposer mais en 1955, une circulaire rectorale sur l’emploi de la méthode directe passe entièrement inaperçue et ne suscite plus aucune réaction syndicale.

Roland Pfefferkorn tente de prendre un peu de distance avec les deux questions de l’enseignement confessionnel et de l’enseignement de l’allemand en montrant qu’il ne s’agit là que de deux éléments du statut local alsacien-lorrain. Il démontre notamment qu’au cours des années 1970 et suivantes, l’attachement des populations à ce statut ne touchait pas nécessairement l’enseignement religieux, mais plutôt des aspects bien différents comme le statut local de la Sécurité sociale qui garantit un remboursement plus généreux que celui du reste du pays. Néanmoins, certains partisans du statut local, notamment les églises, laissent entendre, sur la foi d’une réglementation nébuleuse et opaque, que toucher à un aspect de ce statut consiste à tout remettre en cause. Or, comme le montre l’auteur, la désaffection religieuse touche l’Alsace comme les autres régions françaises et l’introduction des lois laïques, bien expliquée et séparée des autres éléments du code local serait tout à fait possible. Pourtant, l’État, en créant en 1999 un CAPES de religion et en instituant des cours d’Éveil Culturel et Religieux (ECR) dans les collèges et lycées, ne milite pas en faveur d’une clarification de la situation.

L’ouvrage donne ainsi une visibilité à un syndicalisme enseignant local peu connu, y compris dans sa propre région. Il permet également de saisir la complexité des problèmes liés à l’enseignement religieux qui paraît, vu selon une perspective nationale, relever d’un autre âge. On pourrait néanmoins reprocher à cette entreprise un regard trop localiste. S’il est vrai que les questions débattues ici sont spécifiques, elles s’inscrivent néanmoins dans un cadre national. Cette position est bien explicitée dans la bouche de Paul Caspard membre du bureau national du SGEN qui avertit ses camarades du danger du particularisme. On pourrait reprendre cet avertissement pour ce livre car toute histoire locale ne prend de sens que replacée dans un contexte plus large. On pourrait aussi reprocher à ces contributions de ne pas donner la parole aux opposants. L’Église catholique n’est évoquée que façon épisodique et généralement négative. S’il est vrai qu’elle mène sans doute des combats d’arrière-garde, il aurait peut-être été utile de bien les exposer. Un reproche identique peut être fait au dictionnaire biographique. Conçu à partir de fiches tirées d’ouvrages existants, il oublie les adhérents du Groupement professionnel dont certains comme Rossé, même si son parcours est entaché de tares indélébiles, n’en sont pas moins des figures importantes du syndicalisme de l’entre-deux-guerres. En lieu et place d’une démarche militante tout à fait légitime, il aurait peut-être été préférable de privilégier une démarche historique sans a priori ni jugements de valeur.

Ces réserves n’enlèvent rien à la valeur de cet ouvrage qui, comme l’introduction de Françoise Olivier-Utard le signale bien, « appelle une suite ». Émanation d’un colloque qui n’a donc pu aborder toutes les questions, cette œuvre montre toute la richesse de cette nouvelle approche locale du syndicalisme enseignant.


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