Françoise Blum, Révolutions africaines. Congo, Sénégal, Madagascar, années 1960-1970.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, 202 pages.

par Emmanuelle Bouilly  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageS’inscrivant dans une approche globale et connectée des mouvements sociaux des années 1960-1970, l’ouvrage de Françoise Blum s’attache à retracer l’histoire de trois révoltes apparues peu de temps après les indépendances : les « Trois Glorieuses » d’août 1963 au Congo-Brazzaville, mai 1968 au Sénégal, mai 1972 à Madagascar. Cette histoire sociale contribue d’abord à rappeler combien l’Afrique, ici francophone, loin d’être passive et isolée, s’est inscrite dans le temps mondial des protestations des « années 1968 », venant ainsi utilement décentrer le regard d’une historiographie demeurée largement occidentalo-centrée. Cet ouvrage participe en ce sens au renouveau des recherches sur les protestations et mouvements sociaux en Afrique sub-saharienne, amorcé depuis une dizaine d’années.

À partir d’une étude comparée de trois configurations nationales (Congo, Sénégal, Madagascar), auxquelles viennent s’ajouter la Guinée et le Cameroun très régulièrement mentionnés, l’auteure se propose d’analyser comment circulent, à l’échelle continentale et internationale, des révolutions, et avec elles, des acteurs, idéologies, revendications, objets culturels, modes d’action et pratiques militantes soumis à des traductions et réinterprétations locales ; en somme, « une grammaire mondiale de la contestation localement enrichie, traduite ou interprétée, voire réinventée selon les paramètres nationaux » (p. 17). L’impressionnant travail d’archives africaines et françaises (notamment diplomatiques et syndicales, jusqu’ici peu ou pas exploitées) et la mobilisation éclairée de riches matériaux (archives, presse nationale et militante, témoignages) offre une cartographie fine des événements, lieux, acteurs et réseaux de ces processus révolutionnaires, et de leurs connexions transnationales.

La première partie intitulée « Révolutions » analyse les différences et points communs aux trois principaux cas d’étude soulignant ce qui en fait à la fois l’universalité et la singularité. L’auteure présente tout d’abord les variations nationales qui tiennent, d’une part, au charisme et à l’attitude de chacun des chefs d’État, d’autre part, au rôle de l’armée, ou plus précisément des armées puisqu’il faut compter non seulement avec les jeunes armées nationales mais aussi avec l’armée française encore présente sur le territoire de ses ex-colonies. Là où les présidents congolais, l’abbé Fulbert Youlou, et malgache, Philibert Tsiranana, sont renversés au profit de régimes révolutionnaires qui laisseront une place importante aux militaires, le président sénégalais Léopold Sédar Senghor arrive à se maintenir au pouvoir. Selon l’auteure, la chute des présidents congolais et malgache peut s’expliquer par leur perte de légitimité politique, leur mauvaise gestion des événements qui tend à solidariser les différents protestataires, et l’absence de soutien ou d’intervention de l’État français. La trajectoire révolutionnaire du Congo et de Madagascar diverge néanmoins quant au rôle joué par leur armée nationale : ralliement aux manifestants d’une partie des officiers congolais versus démission du président malgache au profit du général Ramanantsoa. À l’inverse, la position légaliste de l’armée sénégalaise, l’aura internationale du président-poète Senghor, qui sollicite et reçoit le soutien formel de l’État français (sans intervention militaire directe cependant), et sa stratégie de répression/négociation lui permettent de rester à la tête de l’État sénégalais. Ces singularités nationales rappelées, l’auteure détaille ensuite l’univers commun à ces révoltes : critique du néo-colonialisme et de la collusion des élites postcoloniales avec l’ancienne métropole (via notamment les accords de coopération dans le domaine de la défense et de l’enseignement), revendication d’une indépendance réelle passant par le départ des troupes françaises et l’africanisation ou malgachisation de la culture et du monde du travail, remise en cause des partis uniques et appel au pluralisme démocratique, désectorialisation des revendications, luttes interclassistes et alliance des différents protestataires (élèves, étudiants, travailleurs, jeunes chômeurs urbains, syndicalistes, opposants et « petit peuple » selon le terme employé par l’auteure), mobilisation des cadets sociaux et constitution de la jeunesse en génération politique. L’auteure conclut cette première partie en revenant sur la synchronie et les similitudes de ces trois révolutions africaines avec leurs « sœurs » européennes et américaine, y voyant le signe d’un « Zeitgeist, propice à la révolte » (p. 90), d’une « culture mondiale d’opposition ».

La seconde partie intitulée « Réseaux et passeurs de savoirs militants » s’attache quant à elle à décrire les nœuds de circulation, les milieux et lieux de rencontres, en insistant sur leurs ramifications continentales et internationales. Afin de saisir ce qui voyage et ce qui est échangé et transformé, l’auteure explore le fonctionnement et le rôle de quatre organisations : la Fédération des étudiants africains en Afrique noire (FEANF) créée en 1950, l’Association des étudiants d’origine malgache créée en 1934, l’Union panafricaine des travailleurs croyants, très active au Congo, et l’Université ouvrière de Guinée (UOG), toutes deux nées en 1959. On découvre à travers la reconstitution de ces réseaux, de leurs congrès ou séminaires de formation, la diversité des échanges idéels, matériels et affectifs entre militants africains, et avec leurs « camarades » français. C’est d’ailleurs non sans ironie que le legs colonial de la langue française se révèle vecteur du combat contre la persistance des logiques impériales. L’auteure n’oublie pas de rappeler que, derrière les nombreux échanges doctrinaux (marxisme, maoïsme, personnalisme communautaire, tiers-mondisme catholique, développementalisme, panafricanisme et anti-impérialisme) et les coopérations militantes, affleurent aussi des divisions (la FEANF est par exemple partagée entre pro-russes et pro-chinois) ou naissent des malentendus et désajustements – si l’on en juge par la réception et l’adhésion souvent aléatoire des stagiaires africains à l’UOG.

Avec Révolutions africaines, Françoise Blum livre un travail passionnant et novateur qui, par son style clair et didactique, est largement accessible à un public non-spécialiste. L’ouvrage est d’abord un plaidoyer pour une approche compréhensive des processus révolutionnaires dans la mesure où son auteure se refuse à définir et distinguer a priori les révoltes africaines en fonction de leur durée et de leur issue (réussite ou échec). Et c’est en cela qu’il faut comprendre les nombreux clins d’œil faits aux « printemps arabes » et les mises en garde de l’auteure qui rappelle que la contestation du pouvoir ne va pas obligatoirement avec une volonté de contrôle de l’appareil étatique, et que les forces qui retirent les plus grands bénéfices des révoltes ne sont pas forcément celles qui ont réclamé ou provoqué la chute des autorités en place. L’approche comparatiste et globale de ces révolutions africaines a aussi pour mérite de ne pas restreindre les bornes chronologiques aux « mai 68 », ce qui permet de reconnecter des espaces géographiques et des expériences sociales trop longtemps pensés de manière isolée. La capacité de l’auteure à restituer la toile des acteurs et réseaux et à penser ensemble les dimensions nationale, continentale et internationale des phénomènes est remarquable.

Sur ce plan, néanmoins, on regrette de ne pas toujours avoir pu saisir la manière dont la « grammaire mondiale de la contestation » et la circulation des objets culturels, matériels ou savoir-faire militants ont concrètement eu un impact sur le cours de chacune des révoltes ou ont été incorporées par les militants africains. Si l’on voit bien qui a circulé, ce qui a circulé, et par quels canaux, la réalité des processus de domestication et de retraduction des transferts, et de ce qu’ils ont produit dans les espaces nationaux, est moins tangible. À ce titre, on aurait aimé entendre davantage les témoignages de militants africains, et connaître de manière plus systématique leurs caractéristiques socio-biographiques (p. 96). Ici, une démarche prosopographique aurait sans doute permis de préciser le profil des protestataires et dès lors amené à réviser l’usage des catégories englobantes de « jeunesse » ou de « petit peuple » ainsi que la lecture interclassiste de révoltes qui se révèlent avant tout menées par une élite masculine urbaine (salariés et instruits) dans des pays majoritairement ruraux où le paysannat ne semble pas mobilisé. Une entrée par les récits de vie et les carrières militantes aurait en outre permis de retracer de manière plus substantielle les modalités concrète du passage des acteurs à la contestation et au politique, les processus croisés d’apprentissages et de transferts militants, l’actualisation des perceptions et calculs des protestataires dans le cours des événements nationaux et mondiaux, voire les conséquences biographiques de leur engagement et de la répression subie.

En définitive, l’ouvrage de Françoise Blum offre une contribution importante à l’histoire sociale et globale des luttes africaines, rappelant s’il en est encore besoin la longue extraversion du continent. L’originalité de ce travail ouvre la voie à de futures enquêtes qui pourront explorer plus encore les échanges militants et estudiantins entre l’Afrique et l’ex-bloc soviétique ou la Chine maoïste, ou bien documenter la trajectoire de cette génération de militants dans les luttes politiques qui ont continué d’émailler leur pays et le continent, particulièrement dans les décennies 1990 et 2010.

Emmanuelle Bouilly



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