Françoise Birck, L’École des Mines de Nancy (ENSMN), 1919-2012. Entre université, grand corps d’État et industrie

Nancy, Presses Universitaires de Nancy – Éditions Universitaires de Lorraine, 2013, 419 p.

par Jean-Philippe Passaqui  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage prolonge et complète les nombreux travaux conduits depuis plusieurs années par Françoise Birck sur le système de formation supérieur nancéien, notamment pour ce qui concerne les écoles d’ingénieurs. En 2007, elle avait déjà dirigé, avec André Grelon, Des ingénieurs pour la Lorraine, XIXe-XXe siècles. Cette fois, Françoise Birck entreprend de proposer l’histoire d’une des grandes écoles des mines françaises. Son étude couvre l’ensemble de la période au cours de laquelle s’est développée cette école. L’ouvrage prend donc pied parmi les belles monographies d’école d’ingénieurs, avec celle qu’Anne-Françoise Garçon a consacrée à l’École des Mines de Saint-Étienne.

La spécificité de l’École des Mines de Nancy éclate immédiatement. Elle trouve son origine dans le contexte de développement des industries minières et sidérurgiques lorraines, à la veille de la Première Guerre mondiale, alors que chevalements et hauts fourneaux sont érigés en grand nombre, notamment dans le bassin de Briey. Mais elle est portée par une autre logique que celle qui a prévalu au moment de fonder les Écoles des Mines de Paris, Saint-Étienne, puis celles d’Alès et de Douai. Le projet n’est pas porté par le ministère de l’industrie et des Travaux publics. Il s’insère dans le processus de création d’instituts qui a débuté avec l’Institut chimique. Partant de cette origine atypique dans le paysage des écoles des mines françaises, Françoise Birck met régulièrement en avant la force et la faiblesse qu’a constituée, pour l’École des Mines de Nancy (EMN), son origine différente. Elle l’inscrit dans un cadre universitaire, mais les liens avec le Corps des Mines restent très présents, au moins jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, tout en lui permettant de bénéficier des moyens financiers apportés par les industriels régionaux, comme en atteste l’implication de Camille Cavallier dans le projet. Cette triple appartenance, ou plutôt ces relations entretenues avec des interlocuteurs et des réseaux variés, explique une grande partie des choix adoptés par les dirigeants de l’école, au moment de modifier ses institutions comme son fonctionnement et constitue la trame autour de laquelle s’organise l’ouvrage de Françoise Birck.


Préfacé par André Grelon, ce travail de Françoise Birck repose sur onze chapitres qui exposent tour à tour les grands enjeux et les décisions qui ont permis à l’EMN d’accéder et de rester parmi les écoles d’ingénieurs de renom.

De cet ensemble, trois points saillants ressortent. Dans un premier temps, l’EMN est confrontée à sa situation géographique particulière et aux besoins considérables en ingénieurs nés de la reconstruction de la sidérurgie lorraine et de la nécessité de combler les vides causés par la Première Guerre mondiale. Depuis la création des premiers instituts de formation technique lorrains, il s’agit aussi de suppléer les lacunes d’une formation française qui a parfois connu une certaine lenteur au moment de se confronter au changement technique. Nancy révèle l’importance des ambiguïtés du temps, avec une université qui cherche à se situer entre logique nationale et spécificités locales. L’université allemande est aussi perçue comme un modèle à suivre face aux caractéristiques du système de formation français, au sein duquel les grandes écoles, les écoles spéciales, continuent de peser de tout leur poids et de leur passé glorieux.

C’est immédiatement au lendemain de la Première Guerre mondiale, en 1919, que l’école est véritablement créée, sous le nom d’Institut métallurgique et minier. Une direction bicéphale est imaginée, dévolue à un professeur de l’Université de Nancy et à un ingénieur de l’administration des Mines. Localement, le nouvel institut prend corps aux côtés d’écoles dont il constitue un précieux complément, notamment l’Institut de géologie appliquée, déjà abordé par Françoise Birck dans une étude précédente et dont on aurait apprécié qu’il soit davantage associé à cette histoire de l’EMN.

Progressivement, afin d’assurer à l’école un rayonnement proche de celles de Paris et de Saint-Étienne, tout en tenant compte de son maintien dans le giron du ministère de l’enseignement supérieur, l’École des Mines de Nancy modifie son recrutement, afin de le rapprocher autant que possible de celui des autres grandes écoles d’ingénieurs. Mais avec la grande dépression, l’école vit des heures difficiles. Elle se refuse à abandonner ce mode de recrutement élitiste qui a affirmé sa réputation en quelques années, tout en constatant combien il est difficile de disposer d’un vivier de candidats suffisants avec les seuls effectifs clairsemés issus des classes préparatoires aux grandes écoles. Mais, en définitive, en 1938, l’EMN reçoit une sorte de consécration avec l’obtention, pour les élèves sortant de l’école, du titre d’ingénieur civil des mines, jusque-là réservé aux écoles de Paris et de Saint-Étienne.

La partie centrale de l’ouvrage inscrit l’école parmi les débats qui traversent l’enseignement supérieur et l’enseignement technique supérieur au cours des années 1950-1960. L’école se trouve toujours écartelée entre son rattachement à l’Université de Nancy et la volonté des anciens élèves, arc-boutés sur la logique de classement qui dicte les emplois et les rémunérations pendant la majeure partie du parcours professionnel. Mais elle est portée par le contexte industriel favorable, qui gagne notamment les secteurs et les activités régionales avec lesquels l’école entretient des relations étroites. Celle-ci doit aussi s’adapter au changement scientifique et technique, d’où l’unanimité qui émerge autour de la refondation des enseignements imaginée par Bernard Schwartz, son directeur. Au terme de la période faste des Trente Glorieuses, face aux besoins grandissants de la nation en ingénieurs, la création d’un institut polytechnique capable, au niveau nancéien, de proposer un ensemble de formations le rendant véritablement apte à répondre à la mission dévolue à ce type d’institutions, a été perçue comme un projet à la complémentarité des compétences sans équivalent.

La fin de l’ouvrage est essentiellement consacrée à un projet majeur par son importance et son originalité, à savoir ARTEM, pour Arts, Technologie, Management. Cette partie est sans doute celle qui retient le plus l’attention, tant le projet a connu des vicissitudes avant de parvenir à bonnes fins. Il consiste à associer trois écoles proposant pourtant des cursus très différents. Alors qu’existe à Nancy un vivier majeur d’écoles d’ingénieurs, héritages des créations successives avant et après la Première Guerre mondiale, l’EMN entame un rapprochement inédit, mais somme toute cohérent, avec deux grandes écoles locales, l’Institut Commercial de Nancy et l’École Nationale Supérieure d’Art de Nancy. Des points communs se dessinent quant aux modes de fonctionnement que ces écoles ont adoptés depuis leurs origines. Ainsi, l’ICN a reposé, à l’instar de l’EMN, sur un cadre original, différent de celui des autres écoles de commerce, en quelque sorte « hybride », pour reprendre l’expression de Françoise Birck, car issu d’une combinaison des logiques universitaires et de celles de l’entreprise.

Sans pour autant rompre les amarres avec l’Université, ce projet vise à renforcer l’autonomie du nouvel ensemble, à lui donner davantage de lisibilité internationale, au moment où l’influence du classement de Shanghai se fait de plus en plus sentir et oriente les rapprochements d’écoles, afin de rompre avec la logique d’émiettement et de spécificité de chacun des sites.

Mais ces décisions sont aussi à l’origine d’un hiatus signalé par une évaluation de l’AERES en 2009, avec une multiplication de partenariats qui, en définitive, remettent en cause la nature de ces rapprochements et ne facilitent pas la lecture des différents réseaux dans lesquels l’EMN s’insère.

L’ouvrage s’achève par une série d’annexes qui, tout en reprenant les textes majeurs ayant porté le changement au sein de l’EMN, propose un autre pan de l’histoire de l’école, non plus celle des institutions, mais davantage celle des hommes. Sont présentés les principaux acteurs, dirigeants, enseignants et élèves de cette école qui, bien que nés en marge de la filière de formation technique supérieure classique, n’en occupe pas moins une place de choix dans le paysage des écoles d’ingénieurs françaises. Cette partie complète astucieusement la présentation du rôle tenu par des hommes remarquables, qui ont été au cœur du rayonnement de l’École des Mines de Nancy, de Paul Petit à Bernard Schwartz.

Le grand mérite de l’ouvrage de Françoise Birck réside dans le fait qu’elle ne se contente pas de proposer au lecteur une monographie d’une école des Mines, ce qui constituerait déjà un objectif ambitieux. L’existence, le développement et le changement que connaît l’EMN sont sans cesse mis en perspective avec les grands enjeux de la formation régionale, mais aussi nationale. Les conséquences des grandes orientations sur la formation universitaire, des débats qui les ont précédés, sont constamment replacés au cœur du propos, afin de montrer comment l’EMN est tout à la fois parvenue à accompagner les grandes décisions nationales, sans pour autant perdre sa singularité. Au-delà du développement de l’EMN, l’ouvrage démontre aussi tout l’intérêt à étudier l’histoire des organismes de formation technique lorrains, avec une Faculté des sciences qui s’est précocement intéressée aux sciences appliquées.

L’ouvrage ne néglige pas les enjeux les plus contemporains, comme la place de l’EMN au sein du Groupe des Écoles des Mines, dont elle est restée la seule à ne pas dépendre du ministère de l’industrie, mais encore et toujours de l’enseignement supérieur.

Jean-Philippe Passaqui


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