François-Xavier Gressot, Histoire de ma vie. Au cœur de l’industrialisation alsacienne et jurassienne…, 2002

Gressot (François-Xavier), Histoire de ma vie. Au cœur de l’industrialisation alsacienne et jurassienne. François-Xavier Gressot : artisan, contremaître et négociant (1783-1868). Introduction, notes et édition par Alain Cortat. Neuchâtel, Éditions Alphil, 2002, 574 pages. « Histoire ».

Alain Cortat nous propose une édition des mémoires de François-Xavier Gressot qui devrait figurer désormais comme un ouvrage de référence dans toute bibliothèque d’histoire sociale, par l’intérêt exceptionnel qu’il présente, à la fois dans la connaissance d’un homme dont la condition n’a cessé d’évoluer aux confins du salariat et du patronat et dans celle des milieux industriels alsaciens, lyonnais, suisses qu’il a connus et qu’il évoque avec une grande finesse – et, globalement, une grande justesse – dans l’observation.

Né en 1783 dans l’actuel Territoire de Belfort, d’un père brasseur et aubergiste qui ne roule pas sur l’or, François-Xavier Gressot sera successivement, et parfois simultanément, ouvrier brasseur, tonnelier, bonnetier, tullier, commerçant en tulles, en savon, en coton, en vin, en toiles peintes, en faïences, commis ou contremaître dans une forge, une manufacture d’indiennes, des usines de produits chimiques et, vers la fin de sa vie, épicier, aubergiste et cultivateur… Au moment où il écrit ses mémoires, en 1855, il considère qu’il a plutôt réussi sa vie et, dans un souci pédagogique fréquent chez les mémorialistes, propose à ses descendants une réflexion sur la succession des « états » qu’il a connus, assortie de quelques recommandations.

Au premier rang d’entre elles vient l’impérieuse nécessité du travail qui apporte non seulement le gain, mais la considération. Les exemples qu’il nous donne ici dépassent encore ce qu’on a coutume d’observer dans les classes moyennes et laborieuses de l’époque : à 14 ans, il étudie « plus de 16 heures par jour » quand il fréquente l’école centrale de Porrentruy ; à 19 ans, tisserand en tulle dans la ville de Lyon, il travaille jusqu’à « 21 heures par jour, de 5 heures du matin à 2 heures de la nuit », et il commente avec nostalgie : « mon travail lucratif me faisait passer mes jours dans le bonheur… » (p. 152). Une seconde exigence, c’est l’instruction sous toutes ses formes (primaires, secondaires, techniques) que l’on doit acquérir sans compter (ni son temps, ni son argent) tant qu’on est jeune : cette instruction permettra ensuite à l’homme de « profiter de tous les hasards qui peuvent se présenter dans le cours de sa vie » (p. 273). De nombreux épisodes de ses mémoires illustrent la façon dont ses connaissances, même rudimentaires, en chimie, en mathématiques, en dessin, lui ont été « profitables » en lui permettant soit d’acquérir une position plus favorable, soit de se livrer à des spéculations maximisant ses gains, alors que ses compagnons tulliers lyonnais, par exemple, pour la plupart « d’une ignorance crasse, ignobles et dégradés », étaient livrés sans défense aux à-coups vertigineux de la conjoncture dans leur secteur d’activité.

Enfin, François-Xavier Gressot énonce un ensemble de règles de vie et d’action qui l’ont guidé : souci de la réputation (« la considération publique est le plus grand des trésors », p. 366), curiosité entretenue par les voyages et les conversations, ordre scrupuleusement mis dans ses affaires personnelles et privées. Quelques regrets aussi, celui « d’avoir été jeune trop longtemps », en vivant au jour le jour « sans nulle combinaison pour la suite »; celui de s’être marié beaucoup trop tard, dans une union pas trop réussie. Somme toute, l’ensemble de ces idées et principes apparaissent comme assez représentatifs de ceux que l’on observe dans les classes moyennes et laborieuses, notamment dans les régions aux confins de l’Alsace et de la Suisse, où l’auteur a passé l’essentiel de sa vie.

Deux questions au moins méritent encore de retenir l’attention de l’historien du mouvement social. L’une touche à l’impossibilité d’assigner François-Xavier Gressot à une catégorie socio-professionnelle très précise. Cet objet social difficilement identifiable ne cesse de changer d’ « état », terme qu’il emploie beaucoup plus volontiers que ceux de « métier » ou de « profession ». Entre salariat, petit patronat et travail indépendant, sa position fluctue sans qu’il attache à ce fait une importance particulière. Ainsi, quand il est tisserand en tulle, son travail lui rapporte, en 1804, la somme considérable de 30 sous par heure; devenu, quelque mois plus tard, courtier dans ce même produit, il gagne, écrit-il dans une formule étonnante, « presqu’autant qu’en travaillant, mais d’une manière beaucoup plus ennuyeuse… » (p. 155) : l’état de négociant lui paraît en l’occurrence ni plus intéressant ni plus lucratif que celui d’un ouvrier tisserand travaillant à son compte. Devenu ensuite commis ou contremaître, durant les années 1810, dans diverses usines de la région de Thann, il sert loyalement ses patrons, en prenant à cœur leurs intérêts ou en étouffant dans l’œuf telle menace de grève. En même temps, il souligne l’écart qui le sépare d’eux, l’arrogance que leur donne la possession d’un capital ou les diplômes qu’ils ont obtenus dans les écoles du gouvernement : « ces messieurs ne se voyaient qu’entre eux, ils formaient une classe à part, une espèce d’aristocratie et regardaient par-dessus les épaules ceux qui n’étaient pas de leur caste » (p. 246). C’est devant ce grand patronat que François-Xavier Gressot situe une barrière de classe. Pour le reste, il éprouve un sentiment d’appartenance plutôt fusionnelle avec l’ensemble de la classe « des travailleurs, des industriels » (p. 366), au sein de laquelle ses critères d’estime et de distinction ne reposent que sur les trois valeurs déjà évoquées : le travail, l’éducation, la morale.

La seconde question à laquelle ces mémoires apportent un éclairage particulièrement intéressant est celle de la place et de la diffusion des innovations dans l’économie française (et suisse) de l’Empire et de la Restauration. Le parcours de François-Xavier Gressot le conduit en effet à pénétrer dans des entreprises ou des milieux professionnels appartenant à des branches diverses et sa curiosité naturelle (« j’avais remarqué… », « j’avais observé… » sont des formules récurrentes chez lui) nous vaut des informations extrêmement précieuses sur les techniques employées. Non qu’il ait connu ou percé des secrets industriels d’importance majeure. Mais dans la fabrication de toute une série de produits, de la tulle aux acides, de la filoselle à la soude, on voit, à travers son témoignage, le souci obsessionnel des entrepreneurs, petits ou grands, de posséder, ne fût-ce qu’un temps, un micro-monopole de connaissances et de savoir-faire, générant des profits ou surprofits qui devront être investis ou réinvestis dans un autre produit ou une autre technique de production une fois l’innovation éventée. L’exemple du cycle de la tulle (années 1800) et celui de l’acide pyroligneux (année 1810) apparaissent ici comme particulièrement saisissants. Ils situent bien François-Xavier Gressot « au cœur de l’industrialisation » de la France de cette époque, comme l’évoque le sous-titre qu’A. Cortat a donné à ses mémoires, sans aucunement verser dans l’abus de langage.


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