François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848. Présentation Alix Héricord, 2008.

François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848. Présentation Alix Héricord. Paris, Éditions La Fabrique, 2008, 292 pages.

par Louis Hincker  Du même auteur

Apprécions la réédition du témoignage de François Pardigon en 2008 sous la forme d’un ouvrage, entreprise courageuse, et disons-le militante, alors que le texte, connu depuis longtemps des spécialistes, est aujourd’hui accessible en ligne gratuitement sur le site d’un des principaux moteurs de recherche du Web. La Fabrique a eu l’heureuse initiative de commander un appareil critique et l’ouvrage s’ouvre sur une large Introduction qui permet de mieux comprendre le parcours de l’auteur (intéressants documents complémentaires en annexe), l’histoire du texte, les enjeux de ses deux premières publications. C’est sous la forme d’un feuilleton que ce récit paraît, d’avril à mai 1849, dans Le Journal de la Vraie République, à la suite de celui plus fameux encore de Louis Ménard Prologue d’une Révolution (véritable réquisitoire dénonçant les violences de la répression de juin 1848, lui-même réédité par La Fabrique), puis une seconde fois en 1852 depuis Londres, enrichi d’une Préface et de quelques lignes de conclusion. C’est dire qu’au fil des mois, la fonction et la signification du témoignage ont changé. Au final, la lecture n’en est pas facilitée car il y a plusieurs textes à l’intérieur d’un seul.

Pardigon est au moment de la Révolution de février un de ces étudiants pauvres du Quartier Latin qui logent en garnis et dont les grandeurs et misères ont inspiré Le Bachelier de Vallès. Il gagne vite quelques galons en fréquentant, plutôt que les cours, les clubs politiques qui foisonnent dans la capitale. Il n’est pas du côté des modérés, c’est la raison de son récit. Mais le drame ne vient pas que du sang versé sur les barricades de juin. Ayant soutenu la candidature Raspail aux présidentielles de décembre, c’est l’avènement d’un Bonaparte au service de la réaction et contre la Révolution qui donne à ses yeux tout son sens au « martyrologe des peuples » depuis un demi-siècle de tragédies politiques, de Thermidor à juin 48. Dit ainsi, on pourrait se contenter de classer Pardigon parmi les vaincus de l’histoire – confirmé par son enrôlement dans l’armée confédérée (!) après avoir choisi l’Amérique plutôt que la France lors de l’amnistie de 1859. Sa dénonciation de l’occultation des traces de la guerre civile, son combat contre l’oubli, sa manière d’élever son témoignage au rang d’archive, sa prétention à demeurer une preuve vivante – une balle perdue en juin 1848 l’a défiguré – pour venger les morts n’ont de sens que dans le cadre des luttes politiques de 1849 à 1852. Sa protestation contre la brutalité des arrestations dont il a été lui-même une victime, l’est bien entendu en nom collectif. En effet, les fusillades contre les prisonniers entassés dans les caves des Tuileries concentrent les critiques à gauche de l’échiquier politique. Depuis les élections d’avril 1848, Pardigon est un agent électoral, intermédiaire entre Paris et les Bouches-du-Rhône, son département d’origine. Il est de l’état-major républicain reconstitué au printemps 1849, proche de Ledru-Rollin dans l’exil à Londres au lendemain du 13 juin 1849. Son interprétation de juin 48 à la lumière de décembre 51 oriente l’écriture de sa Préface, elle confère une ampleur politique et morale certaine à sa narration, mais elle oblitère la particularité d’un témoignage à l’origine à la première personne du singulier. On appréciera – ou pas, c’est selon – la profondeur historique de sa réflexion sur l’affrontement titanesque entre Ancien Régime et Révolution aux dépens de l’analyse – comme bien d’autres à l’époque – des facteurs sociaux des contradictions politiques qui traversent la Seconde République.

Nous resterons réservé quant à l’idée, avancée dans l’Introduction à cette édition, qu’un tel témoignage compense l’impossibilité de toute histoire des journées de juin 1848 en dehors des archives officielles. Pardigon, arrêté dès le soir du 23 juin alors que tout semble être déjà terminé, n’a pas vu grand chose de l’insurrection qui précisément repart de plus bel dans la nuit. Cela donne, paradoxalement, une valeur à sa description des premiers combats dans le quartier Saint-Jacques où il réside que les pages suivantes n’ont pas. La présentation du livre en 2008 n’y a pas été sensible et c’est dommage. Les premiers développements témoignaient pourtant d’un regard qui n’a pas survécu devant les devoirs de la dénonciation politique et qui annonçaient pourtant une sorte de contre-histoire à la lumière de l’instantané, de l’immédiat et de l’incertain, avant toute réflexion rétrospective : « Si l’on avait une juste idée de l’incertitude qui, dès le début, a présidé à l’attaque de telle ou telle barricade, on verrait l’insurrection sous un jour tout nouveau. » (p. 136). Phrase de 1849 à méditer autant, si ce n’est plus, que l’appel à un « armement universel » (p. 124 et sq.) dans la Préface de 1852 qui sonne un peu conte-temps, dans l’exil.



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