François Jarrige, Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences.

Paris, La Découverte, 2014, 419 p.

par Coline Salaris  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Suite aux révolutions industrielles, la technique s’est imposée aux sociétés modernes comme un support de progrès inéluctable. Mais alors que les dernières décennies sont marquées par une succession de catastrophes sanitaires et environnementales – en grande partie dues à des imprévus ou dérives technologiques – les critiques à l’égard des technologies de tous ordres occupent désormais une place considérable dans l’espace public. Certains auteurs associent la visibilité nouvelle de ces démarches réflexives à un basculement du modèle industriel vers l’avènement d’une société du risque1.

Les critiques portées sur la technique et l’idée du progrès qui lui est associée, ont pourtant jalonné l’histoire des sciences et des technologies. L’ouvrage de l’historien François Jarrige – maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université de Bourgogne – part justement de ce constat : quelle que soit leur forme et leur période d’émergence, l’histoire de la technique est faite de flux et de reflux de techno-critiques (p. 19). Cet important ouvrage éponyme vise à étudier la diversité de ces protestations qui, loin de constituer des nouveautés de la pensée critique, sont intrinsèquement liées au développement même des technologies et ce, dès leur origine. Dans la lignée de l’historien des luttes sociales et de la classe ouvrière Edward P. Thompson, qui a su donner la parole à des acteurs singuliers et oubliés de l’histoire sociale, François Jarrige cherche à mettre en lumière les critiques avortées qui ont jalonné l’ère industrielle (p. 11). L’historien se dégage ainsi de la polarisation caricaturale et omniprésente dans les débats, entre technophiles progressistes et technophobes passéistes. Pour l’historien, la ligne de fracture qui anime les débats entre chantres du progrès technique et critiques protestataires, est ailleurs. Elle se dessine entre ceux qui considèrent les techniques comme des « outils neutres » – le progrès technique ne pouvant alors être questionné – et ceux qui considèrent les techniques comme des outils de domination et de pouvoir : « L’opposition au changement technique ne consiste pas dans un refus de la technique, elle vise à s’opposer à l’ordre social et politique que celle-ci véhicule ; plus qu’un refus du changement elle est une proposition pour une trajectoire alternative. Mais encore faut-il entendre ce que disent les opposants, comprendre leurs raisons au lieu de stigmatiser leur ignorance supposée » (p. 12).

Il existe une grande diversité de positions, discours et traditions critiques, émanant de multiples acteurs – des philosophes aux romanciers, en passant par les travailleurs directement confrontés à cette évolution technique – que cet ouvrage tente de redécouvrir et de mettre en lumière. Techno-critiques propose ainsi une structure chronologique en trois parties – correspondant à trois grandes périodes de l’époque contemporaine – et 12 chapitres.

C’est au cours du XIXe siècle que la technique émerge comme valeur centrale des sociétés modernes. Les inventeurs étaient auparavant marginalisés, l’ordre social n’intégrant pas l’innovation et le progrès technique comme vertueux. L’âge industriel laissera au contraire la place à un amour inédit pour la nouveauté technologique, désormais considérée comme un moteur de l’histoire. Mais si le changement technique s’impose comme la condition sine qua non du progrès, il s’est dès le départ accompagné de protestations. La structure argumentative de cette contestation sera d’ailleurs, selon l’auteur, reprise et réinvestie tout au long de l’histoire de la techno-critique. Qu’il s’agisse des travailleurs dénonçant les effets des machines sur leurs modes de vie et les inégalités qui en découlent, ou des ouvriers et paysans acquérant une réflexivité progressive sur les risques environnementaux face aux multiples pollutions engendrées par les machines, cet avènement industriel est aussi synonyme de l’émergence de nouvelles théories critiques. Mais malgré cette prise de parole, les débats techno-critiques vont rapidement être désamorcés et délégitimés, notamment face aux discours politiques empreints d’une vision optimiste du progrès technique.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, « la technique devient le destin du monde et des sociétés […], elle est investie de nombreuses attentes et doit faire advenir un ordre social pacifié, mieux réglé et ordonné » (p. 123). Cette « Belle époque des techniques » voit pourtant la résurgence d’une deuxième vague de techno-critiques. Alors que cette contestation continue de traverser le monde ouvrier, elle rejoint certains intellectuels, porteurs d’une vision pessimiste de l’« âge des machines ». Avec l’expansion coloniale, les techno-critiques trouveront par ailleurs un écho nouveau auprès d’une certaine frange de la lutte anticoloniale; les machines et les techniques constituant l’un des éléments central de la domination des pays européens colonisateurs. Parallèlement, la crise économique des années trente et les ravages de la Première Guerre mondiale contribuent également au renouvellement des débats critiques, face aux nombreux doutes suscités par les dérives technologiques dans cette période noire de l’histoire. Mais ces différents courants contestataires peinant à s’organiser, les techno-critiques demeurent inaudibles et illégitimes.

Ainsi, la Seconde Guerre mondiale puis les « Trente Glorieuses » renforceront à nouveau l’idée non négociable de progrès par la technique. Les pensées critiques – toujours présentes, bien que silencieuses – tenteront alors de se restructurer et de gagner en visibilité autour d’une lutte contre le consumérisme et l’euphorie technologique au tournant de 1968 et des années 1970. Dans le sillon de la construction de l’écologie politique, la techno-critique est alors intégrée à une critique sociale et politique. Mais le développement capitaliste des années 1980, s’appuyant sur l’avènement de l’informatique et le début de l’aire des Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication (NTIC), contribue à reléguer dans l’ombre les protestations à l’encontre de la technique. Plus récemment, avec les crises écologique et économique, c’est autour de la question du risque que la pensée critique a évolué, alors même que le monde n’a jamais été autant empreint de technologies.

C’est donc avec une grande précision d’analyse, que cet ouvrage nous apprend que l’histoire des techno-critiques est loin d’être un processus linéaire. Elle est faite d’avènements, de recompositions et d’incessantes relégations. François Jarrige conclut ainsi qu’indépendamment de son époque d’émergence – ou de résurgence – la démarche critique à l’égard des technologies s’est maintenue dans une certaine forme de marginalité face à la profusion des discours pro-techniques portés par les élites politiques, économiques, scientifiques.

L’une des principales forces de cet ouvrage tient tout d’abord dans la démarche même de son auteur. Parce qu’elle propose un regard nouveau sur la dichotomie omniprésente entre technophiles et technophobes, cette approche constitue une véritable respiration face aux débats classiques sur le progrès technique. L’auteur parvient ainsi à restituer l’historicité et la cohérence argumentaire des différents acteurs critiques autour de trois dimensions récurrentes, qui cohabitent et parfois se contredisent : une critique morale fondée sur la défense des libertés et la quête d’autonomie; une critique sociale contre l’inégalité croissante entre les hommes; et enfin un discours environnementaliste qui dénonce la dégradation de la Terre et de ses équilibres écologiques (p. 344). Plutôt que d’opposer ces protagonistes, François Jarrige cherche donc à interroger par un effet de miroir, périodes, discours et acteurs de l’histoire de la technique. Parce qu’ il revendique une dynamique socio-historique et parce qu’il prend en compte la circulation internationale des discours et des pratiques contestataires, cet ouvrage s’inscrit par ailleurs dans une démarche transdisciplinaire forte. L’ouvrage contribue de ce fait au renouvellement récent des sciences sociales autour de l’étude des controverses. La sociologie et la science politique ont en effet produit ces dernières années de nombreux travaux autour de controverses scientifiques et des mobilisations d’acteurs de ces controverses. En déconstruisant l’opposition entre experts pourvoyeurs de technique et profanes critiques, cette littérature permet d’illustrer encore davantage le propos de l’historien qui a su la convoquer. François Jarrige revendique en outre un argument indispensable à la compréhension des controverses techniques et scientifiques trop souvent oublié: ce sont bien souvent les techniciens eux-mêmes qui s’opposent à la technique et prennent la parole, justement parce qu’ils ont le savoir faire pour les comprendre (p. 343).

Cependant, en voulant valoriser la cohérence historique des arguments et postures critiques, l’auteur survole peut-être trop rapidement un certain type de critiques qui ne trouverait pas sa place dans les arguments types qu’il dégage. Ainsi, si la question des mobilisations et des critiques sur des questions de santé est abordée dans cet ouvrage – notamment autour de l’avènement des notions de risque, ou de principe de précaution – elle n’est peut-être pas suffisamment distinguée de la question environnementale. Or, si les contestations visant à mettre en lumière un problème de santé lié à une technologie quelconque rejoint souvent les discours environnementalistes, elle n’en est pas toujours synonyme. Mais malgré ce contre-point, le travail de François Jarrige constitue un bel ouvrage, étayé et engagé contre les impensés de la technologie et de sa critique – la démarche de l’historien semblant constituer la meilleure approche pour repenser le progrès, raisonné et durable.

Coline Salaris


1. U. BECK, La société du risque, sur la voie d’une autre modernité, Paris, Flammarion, 2008.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période