Franck Gaudichaud, Chili, 1970-1973. Mille jours qui ébranlèrent le monde.

Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2013, 345 p.

par Veronica Valdivia  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

L’Unité Populaire reste un traumatisme majeur dans la mémoire du Chili. Son souvenir teinté de nostalgie est porté par de nombreux Chiliens, tandis que ses adversaires lui vouent une haine qui ne s’attenue guère avec le temps. Dans tous les cas, elle est associée à la dictature pinochiste qui l’a suivi. Rendre compte de ce processus est un exercice difficile car l’Unité Populaire (UP) est traversée par une multitude de processus et de sujets qui se sont forgés tout au long du XXe siècle. Ces mouvements au temps long ont donné lieu à une tornade d’expériences politiques, sociales et culturelles, à un temps de « fête et drame » selon l’excellente expression du sociologue Tomás Moulian. Durant trois ans, la société chilienne a vécu bien plus que mille jours ; elle a rencontré son histoire.

Peut-être cette profondeur historique est-elle la cause du peu d’attention qu’elle a suscité dans l’historiographie chilienne, immergée dans la douleur et la peur durant des décennies. L’histoire de l’UP comporte encore de nombreuses interrogations qui n’ont pas été abordées, aussi bien comme processus général de mobilisation que ses multiples acteurs qui l’ont constituée. Certains de ses protagonistes ont été étudiés à maintes reprises, confondant celle de l’UP à la leur. C’est particulièrement le cas avec le Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR, pour son sigle en espagnol), un groupe révolutionnaire né dans le sillage du « charme cubain », partisan de la lutte armée et défendant un modèle vietnamien de révolution. De nombreux « miristes » ont été assassinés en pleine jeunesse par la dictature, ils apparaissent comme le témoignage d’une génération qui a conçu la jeunesse comme l’étape culminante de la vie. Le MIR n’était cependant qu’un petit parti qui n’était pas intégré à l’Unité Populaire et dont la puissance de lutte fut toujours incomparablement moindre. Il n’en occupe pas moins une place prédominante dans les études existantes. De manière un peu similaire, beaucoup d’encre a coulé à propos des habitants des quartiers marginaux, identifiés au véritable sujet révolutionnaire. Ainsi, la modeste bibliographie sur l’Unité Populaire connaît des excroissances qui traitent certains de ses protagonistes, alors que les principaux partis de l’UP, soit le Parti Communiste et le Parti Socialistes, ainsi que les fermiers, les femmes ou les étudiants n’ont pas suscité le même engouement chez les chercheurs.

Le livre de Franck Gaudichaud traite d’acteurs centraux de la période, les travailleurs urbains et les pobladores1. Cherchant à échapper à l’influence des études nord-américaines axées sur les conflits institutionnels et partisans de l’UP, il a « décentré » le regard et ausculté la « révolution par en bas » au détriment de la voie institutionnelle et pacifique, incarnée par Salvador Allende. Depuis cette perspective, la rupture que représente l’UP ne touche seulement le système politique, mais aussi le pacte de domination existant depuis les années 1930. C’est pourquoi le regard « d’en bas », tel que le préconise l’historien Peter Winn, apparaît nécessaire. L’auteur enquête sur les relations entre le mouvement ouvrier et les pobladores, la gauche partisane, le gouvernement d’Allende et l’État. Son attention se porte surtout sur le « pouvoir populaire », c’est-à-dire les nouvelles organisations sociales qui surgissent durant le gouvernement socialiste. Il tâche de rendre compte de leurs expérimentations micro-sociales qui cherchent à dépasser la démocratie représentative pour avancer vers des formes de démocratie directe. Il s’est spécialement intéressé aux Cordons industriels2, nés grâce à l’inventivité des ouvriers urbains, ainsi qu’aux Commandos Communaux, liés aux pobladores et nombre d’autres organisations d’approvisionnement d’aliments et de produits de base, de transports, d’éducation et culturelles. En somme, l’auteur a particulièrement enquêté sur le monde populaire dont la mobilisation et la conscience politique se sont aiguisées à partir de l’élection de Salvador Allende.

F. Gaudichaud inscrit le pouvoir populaire à l’intérieur de la dynamique de la lutte de classes, il le qualifie de Pouvoir populaire constituant : des initiatives d’organisation multidimensionnelles, surgies dans le monde populaire, où se situe l’élan révolutionnaire à un moment de rupture de l’hégémonie, qui génèrent des formes de socialisme démocratique. Selon l’auteur, ce pouvoir serait entré en tension avec le pouvoir constitué, lequel aspirait à une transformation graduelle, sans débordement ni ruptures institutionnelles. L’auteur reconstruit les origines, les défis, les dilemmes, les conflits, les réussites et les limites du Pouvoir Populaire durant l’UP. Il traite ainsi de ce « pouvoir dual » qui a accompagné les révolutions du XXe siècle et qui, dans le cas chilien, n’est resté qu’au stade d’« embryon ».

F. Gaudichaud aborde la question de la participation, l’un des drames des révolutions du XXe siècle, dont les principaux agents furent subordonnés aux directions de partis ou d’États : participation contre représentation. L’auteur scrute ce processus au Chili, le rôle du monde populaire et les hiatus entre la direction, aussi bien partisane que de l’État, et la base sociale, qui ont débordé les cadres établis par Allende et une partie de la direction de l’UP. L’auteur expose la tension entre autonomie et dépendance des acteurs par rapport à l’État et aux partis de gauche, en particulier entre ceux qui militent pour la première option, le MIR et une partie du PS, et ceux qui cherchent à consolider la voie chilienne, le PC.

Le texte s’articule sur trois périodes clés, en rapport avec le Pouvoir populaire constituant : l’étape de la dépendance (1970-1972), lorsque les autorités de l’UP exerçaient un contrôle ; de 1972 jusqu’à la mi-1973, « Octobre rouge », avec l’émergence du Pouvoir populaire constituant, lorsque les « cordons en soi » se sont transformés en des cordons « pour soi », stimulant les occupations d’usines et de terres, pour protester contre la lenteur des réformes gouvernementales et les concessions faites à la droite. Une troisième période (juin-septembre 1973) est traitée, elle correspond à l’avancée de la contre-révolution. Cette périodisation, depuis « le bas » coïncide avec celle déjà élaborée à partir du processus « par le haut ».

Ce travail vient combler une importante lacune de l’histoire de l’Unité populaire, en reconstruisant dans le détail le pouvoir populaire, sans mythification, avec ses succès et ses limitations. Cela est d’autant plus remarquable que la plupart des études tendent à magnifier cet embryon de pouvoir dual. Par ailleurs, il traite sans détour du dilemme entre changement graduel ou radical, thème très débattu dans le Chili d’aujourd’hui. Aussi, ce travail constitue, académiquement comme politiquement, un grand apport au débat national ainsi que, plus généralement, aux études des processus révolutionnaires qui « ébranlèrent le monde » durant le XXe siècle. Sa traduction en espagnol serait bienvenue.

Malgré ces indéniables réussites, certains aspects de sa thèse sont discutables. Bien que l’auteur cherche à analyser le conflit durant l’UP, son travail est focalisé sur les groupes populaires, et revisite les alternatives qui se présentent à la gauche chilienne traversée par des antagonismes internes, entre les tenants d’un changement graduel et ceux qui prônent la rupture. Cela mène l’auteur à se focaliser sur les « débordements » de la base par rapport aux directives d’Allende et des communistes. Dans ces conditions, ne restons-nous pas prisonniers du dilemme entre réforme et révolution ?

Dans son analyse du conflit, reflet de la lutte de classes à un moment donné, l’auteur ne consacre qu’une place très marginale à l’adversaire réel. Ce dernier est composé par diverses droites (partis, hommes d’affaires/entrepreneurs, nationalistes), la Démocratie Chrétienne, d’autres secteurs du centre et les couches moyennes. Cet ensemble, ou conglomérat, apparaît bien dans le texte de Gaudichaud mais les actions et les mouvements de l’opposition ne sont aucunement analysés. En cette absence, la radicalisation populaire et l’émergence du pouvoir populaire constituant apparaissent uniquement comme des conséquences de la lenteur gouvernemental face au lock-out patronal d’octobre et les concessions faites au patronat et non comme le produit d’une lutte frontale entre acteurs antagonistes. Cela est d’autant plus dommage que l’opposition a été étudiée et nous savons qu’elle fut capable de dépasser ses propres divisions pour présenter un front uni face à l’UP. Gaudichaud considère ce défi uniquement depuis le point de vue des conflits internes à la gauche, alors que la lutte était conçue aussi contre le front anti-UP qui cherchait à l’abattre. Bien que l’ouvrage ait une approche focalisée sur la riche expérience populaire socialiste chilienne, l’analyse du conflit demande impérativement une présence plus active de l’adversaire, sans laquelle la compréhension du phénomène reste incomplète.

Par ailleurs, bien que l’auteur ne tombe pas dans l’écueil courant que constitue la mythification du pouvoir populaire, il n’analyse pas les secteurs de travailleurs opposés à l’UP. Il n’oublie certes pas de signaler l’existence de vieilles et de nouvelles générations, ainsi que de syndicats plus ou moins combatifs, mais il n’insiste guère sur les antagonismes que cela suppose. Or, cette disparité indique une classe très complexe, avec des niveaux de conscience politique très divers, ce qui explique en partie les avancées et les reculades des participants aux Cordons, en dehors des conjonctures critiques.

Polémique aussi, son appréciation de la voie chilienne vers le socialisme, qu’il considère comme une erreur théorique et politique. Pour lui, un pouvoir populaire à l’intérieur de l’État constitue une sorte de contradiction provenant de la conception étatiste du changement social portée par la gauche chilienne. Or, pour cette dernière, il n’existe pas de contradiction dans les termes, car elle considère l’État de compromis non pas comme un obstacle mais, au contraire, comme un instrument essentiel de la transition vers le socialisme. Bien que l’auteur explique cette conception par la tradition syndicale et l’héritage du Parti ouvrier socialiste, il n’approfondit pas l’analyse du phénomène.

La « voie chilienne » doit être inséré dans l’histoire de la gauche chilienne, qui est ouvertement marxiste et intégrée au système politique dès les années 1920. Le Parti Communiste chilien a la particularité de n’avoir pas était constitué par des intellectuels de classes moyennes, mais bien par des ouvriers. La gauche chilienne est fille du mouvement ouvrier et n’a jamais perdu cette caractéristique, bien que le Parti socialiste fusse plus proche des classes moyennes. Autre trait notable, son institutionnalisation précoce la mène rapidement à lutter pour obtenir le pouvoir politique et la conquête de l’État à l’intérieur du cadre constitutionnel. Ce mélange de traditions (ouvriérisme, marxisme, stalinisme) explique son gradualisme, sur lequel s’est superposée l’influence révolutionnaire des années 1960, qui n’est pas parvenu à la transformer complètement. L’UP est l’aboutissement d’une longue histoire des travailleurs et de la gauche chilienne. Quelle latitude avaient les travailleurs, Allende et l’UP pour rompre avec cette histoire ? Un dialogue plus approfondi avec les nouvelles études sur le PC chilien aurait permis une réflexion à ce propos.

Enfin, l’étude sur l’armée s’est beaucoup étoffée ces dernières années. Il conviendrait d’intégrer cette littérature, en prenant en compte la politique militaire d’Allende, l’intervention politique des militaires et le coup d’Etat dans le cadre d’une histoire plus complexe. Il faut aussi noter que, contrairement à ce que soutient l’auteur, le gouvernement de l’UP n’a pas toléré des détentions et des violations de domicile. Ces actions, perpétrées à la fin du gouvernement de l’UP, de juillet à septembre 1973, alors que le coup d’État était imminent, furent bien plus le fait de l’opposition au Congrès et du pouvoir judiciaire ; elles sont à comprendre comme faisant partie de la lutte de classes de la période.

En somme, le texte de Gaudichaud répond à des questions importantes sur l’expérience socialiste chilienne, il reconstruit une partie de son histoire, mais il laisse aussi de nombreuses questions en suspens, qui devraient nourrir notre débat.


Veronica Valdivia. Traduit de l’espagnol par Jérémy Rubenstein.


1. Au Chili, les habitants des bidonvilles ou des quartiers construits illégalement sont appelés pobladores. (n.d.t.)
2. Organes collectivistes de démocratie ouvrière (n.d.t.)


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