Francis Démier, Daniela Gallingani, Brigitte Lainé et Elena Musiani, Germaine Berton anarchiste et meurtrière. Son procès en cour d’assises du 18 au 24 décembre 1923.

Paris, Direction des services d'Archives de Paris, 2014, 290 p.

par Fanny Bugnon  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le 24 décembre 1923, la cour d’assises de la Seine acquitte Germaine Berton pour le meurtre de Marius Plateau. Ce procès est loin d’être simplement celui d’une femme tuant un homme. Onze mois plus tôt, la jeune femme, anarchiste individualiste, a en effet abattu le chef des Camelots du Roi dans les locaux de l’Action française. L’affaire Germaine Berton est en effet à inscrire au tableau des grands procès du premier XXe siècle, d’autant plus que les questions politiques sont amplement convoquées, aussi bien dans la presse que dans le prétoire. S’il ne s’agit pas à proprement parler d’un procès politique, Germaine Berton, elle, « itinéraire politique haletant qui semble emblématique d’un après-guerre immédiat » (p. 50), revendique la portée politique d’un crime qui, plus largement, met en jeu plus les différentes composantes de la société française du début de l’entre-deux-guerres. Au terme de six journées d’audience, l’acquittement clôt ainsi le feuilleton politico-judiciaire médiatisé de l’année 1923.

Avec cet ouvrage, les Archives de Paris offrent une publication d’une grande richesse, mêlant pour moitié contributions d’historien-ne-s et sources commentées. Aux pièces de procédure dont les historiens sont familiers (l’arrêt de la chambre des mises en accusation, l’ordonnance d’acquittement de la cour d’assises et les instructions de police pour l’organisation des obsèques de Marius Plateau) s’ajoutent le compte rendu détaillé du procès publié par la Gazette des Tribunaux et les notes de plaidoirie de l’avocat de Germaine Berton, le célèbre pénaliste Me Henry Torrès. Plus encore, c’est l’acquisition récente par les Archives de Paris de deux documents inédits qui est à l’origine de cette publication : une autobiographie de Germaine Berton et un carnet de croquis réalisés pendant le procès par Louis Hanny. La première, titrée Histoire de mon printemps, probablement écrite en 1924, comporte une centaine de pages dactylographiées au fil desquelles Germaine Berton retrace son parcours familial et politique. Réalisée à la demande d’un journaliste américain et jamais publiée en France, cette autobiographie permet de mieux saisir celle que l’on surnomma la « Vierge noire », son point de vue sur l’affaire qui lui valut de figurer sur la première page des journaux et le récit qu’elle en fait. Jusqu’alors, ses seules paroles étaient celles que la presse avait rapportées des audiences. On y découvre notamment l’admiration d’une fille unique pour un père mécanicien, son rejet d’une mère institutrice, son désarroi lorsque ses parents quittent, en 1912, Puteaux où elle est née en 1902 pour Tours où elle dit s’ennuyer avant de commencer à fréquenter les cercles syndicaux radicaux et anarchistes, puis de « monter » à Paris où elle mène une vie bohème autour du journal Le Libertaire et du chansonnier Charles d’Avray, incarnant ainsi les « nouvelles classes dangereuses » au féminin. À ce récit signé Germaine Berton s’ajoutent quarante-deux feuillets de dessins réalisés durant les audiences par Louis Hanny, avocat, brossant le portrait de soixante-deux participants au procès. On découvre ainsi non seulement l’accusée, son conseil et les parties civiles, la cour, mais aussi les différents témoins cités à la barre. Enfin, vingt-cinq pages de notices biographiques des différents protagonistes complètent judicieusement les annexes.

Après cinq propos liminaires, ces sources très riches sont analysées et mises en perspective à travers cinq contributions thématiques permettant de saisir à la fois l’acte de Germaine Berton, mais aussi les enjeux socio-politiques plus larges qu’il soulève. Francis Démier inscrit ainsi l’acte de Germaine Berton dans le cadre plus large des rapports de force politiques et syndicaux du début de l’entre-deux-guerres, entre socialistes, communistes et anarchistes dans la France de la Chambre Bleu horizon, du sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’en 1923. Dans une seconde contribution, il retrace finement le parcours militant de Germaine Berton dans la « bohème anarchiste » (p. 41) entre Tours et Paris, jusqu’à son incarcération à la prison Saint-Lazare. Elena Musiani s’attache ensuite à situer Germaine Berton et les débats entourant son procès dans l’histoire des rapports entre anarchisme et féminisme, à travers notamment la question du droit de suffrage féminin et de l’égalité politique entre les sexes. Daniela Gallingani se penche ensuite sur la fascination exercée par la jeune anarchiste sur les Surréalistes qui publient, dans le premier numéro de La Révolution Surréaliste en 1924, un portrait de Germaine Berton, accompagné d’un vers de Baudelaire : « La femme est l’être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves ». Enfin, Brigitte Lainé présente l’album de dessins de Louis Hanny, parfaitement conservé.

Dans un contexte marqué par les « échecs des grandes luttes sociales d’après-guerre et le refus « libertaire » de se plier aux contraintes de la construction d’un parti communiste » (p. 50), l’affaire Germaine Berton met en jeu plusieurs composantes de la société française au sortir de la Première Guerre mondiale. Avant même le procès, l’assassinat de Marius Plateau, le 22 janvier 1923 dans les locaux de l’Action française, présente déjà les ingrédients qui vont mobiliser les passions politiques. C’est certes une jeune femme de dix-neuf ans qui abat un homme de plus de vingt ans son aîné, mais c’est aussi – et surtout – une anarchiste qui s’arme d’un pistolet pour supprimer une figure royaliste, responsable des Camelots du Roi et secrétaire général de la Ligue d’Action française. À la cour comme elle l’a toujours déclaré aux enquêteurs, elle expliquera avoir cherché à atteindre Charles Maurras ou Léon Daudet, guettés à la messe célébrée pour l’anniversaire de l’exécution de Louis XVI, avant de se reporter sur Marius Plateau qui la reçoit dans les locaux de l’Action française. Elle explique également avoir voulu venger Jaurès, assassiné en 1914 et dont le meurtrier a été acquitté en 1919, et Almereyda, anarchiste pacifiste retrouvé étranglé dans sa cellule en 1917.

Pendant les onze mois qui séparent le crime du procès, l’affaire connaît une importante médiatisation. Alors que les obsèques de Marius Plateau donnent lieu à un long cortège funéraire dans les rues de Paris, les louanges adressées à titre posthume à l’ancien combattant salué pour son courage sont concurrencées par les critiques envers les royalistes. La multiplication des soutiens à Germaine Berton alimente ainsi le retournement d’une part importante de l’opinion, non pas tant par approbation du geste de la jeune femme que par dénonciation des pratiques d’agitation du camp royaliste, responsable de la mort de Jaurès neuf ans plus tôt, au seuil de la Première Guerre mondiale. L’Action française de retrouve ainsi en position, sinon d’accusée, du moins de responsable de l’acte commis par Germaine Berton contre l’un des siens. Le fantôme de Jaurès est ainsi omniprésent, jusqu’au dernier jour du procès et les soixante-dix témoins cités par la défense – contre quinze pour les parties civiles – n’ont de cesse de le rappeler. Citant de longs extraits des débats, les auteurs soulignent à quel point le procès de Germaine Berton, anarchiste meurtrière qui revendique son geste, devient finalement celui de l’Action française. Derrière elle, l’anarchiste qui dénonce les lois de la République, se rassemble de façon quasi unanime le camp des républicains ; elle « dénonce alors dans ce groupe d’extrême droite un fauteur de guerre civile, entreprise qui selon elle a été entamée dès la période de la guerre, ce qui place L’Action française dans le camp de la trahison » (p. 47). Se succèdent ainsi pour la défendre et dénoncer le camp royaliste qui a beau jeu de se faire victime des personnalités aussi variées et importante que Léon Blum, Marcel Cachin, André Marty, Léon Jouhaux, Paul Vaillant-Couturier, mais aussi Romain Rolland et Ferdinand Buisson, Joseph Paul-Boncour, député socialiste, mais surtout avocat de la famille Jaurès. À ces figures politiques et syndicales, communistes, socialistes et pacifistes s’ajoutent également plusieurs témoins féministes, comme la journaliste Séverine, l’avocate Suzanne Lévy ou Victor Margueritte, auteur du roman La Garçonne, qui, en 1922, met en scène la vie d’une femme libre. Car Germaine Berton – dont la presse commente sa coupe de cheveux « à la garçonne » et sa lavallière – est doublement mineure, non seulement par son âge, mais aussi – et surtout – par son sexe, dans une France qui rechigne à accorder, en dépit des mobilisations suffragistes, l’égalité politique aux femmes. Votée par les députés en 1919, elle est finalement rejetée par le Sénat trois ans plus tard. L’image du héros des anciens combattants ne résiste pas au procès et les quinze témoins cités par les parties civiles accentuent encore davantage le clivage politique puisque les témoignages des responsables de l’Action française et des Camelots du Roi qui se succèdent à la barre (citons Charles Maurras, Maurice Pujo, Maxime Réal del Sarte) jouent la carte de la confrontation et du bellicisme dans une France traumatisée par la saignée de 1914-1918. Les attaques sur les mœurs – supposées – dissolues de Germaine Berton, campées sur les ressorts habituels de l’antiféminisme qui lient faute pénale et morale, tout comme la théorie d’un complot contre l’Action française dont Germaine Berton n’aurait été qu’une simple exécutante ne convaincront finalement pas les jurés.

Si elle est reconnue pénalement responsable – elle doit verser des dommages et intérêts – Germaine Berton est jugée non coupable par les douze hommes du jury de la cour d’assises de la Seine. « Nul gloire pour le sang versé » tonne Me Torrès, plaidant l’acquittement pour que Germaine Berton puisse rejoindre Raoul Villain, l’assassin de Jaurès, « dans l’oubli ». À la détermination sans faille de la jeune femme qui déclare devant la cour : « Je mentirais si je disais que le 22 janvier je n’ai pas eu un moment de sensibilité au moment de tuer un être humain. Oui j’ai eu une minute d’émotion. Mais une fois l’acte accompli, je n’ai eu aucun regret et je n’en ai pas aujourd’hui. » (p. 43), Me Torrès invite la cour à clore la séquence dramatique ouverte le 31 juillet 1914 au Café du croissant en ne laissant pas plus longtemps la possibilité de faire de Germaine Berton une martyre.

Celle dont la radicalité a fasciné, bien au-delà des espaces politiques, si l’on en juge l’admiration que lui vouent les Surréalistes, disparaît ensuite rapidement. Si elle entreprend en 1924 une tournée de propagande qui lui vaut d’être emprisonnée à Bordeaux après des incidents avec la police, elle s’isole rapidement, mêlant anarchisme, misanthropie et mélancolie. Retombée dans l’anonymat, elle se suicide finalement, après plusieurs tentatives, à Paris en 1942. Telle une comète, Germaine Berton aura ainsi traversé le ciel de 1923. Ce bel ouvrage offre ainsi un peu de lumière à celle qui resta longtemps éclipsée.


Fanny Bugnon.


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