Florence Regourd, Ludovic Clergeaud (1890-1956) Métayer. 50 ans d’engagement en Vendée

La Crèche, Geste éditions, 2013, 384 p.

par Guillaume Roubaud-Quashie  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Le Mouvement ouvrier en milieu rural et même agricole – malgré l’apparente contradiction dans les termes – suscite un intérêt croissant parmi les historiens qui mettent toujours mieux à jour ses ressorts et son importance. Il est ainsi bien loin le temps où Rolande Trempé, préfaçant l’ouvrage issu de la thèse de Michel Pigenet, pouvait déplorer la rareté des études en la matière. Pour autant, le renouveau de l’approche biographique n’a encore guère profité aux figures paysannes. Ainsi, si Renaud Jean (Gérard Belloin), Waldeck Rochet (Jean Vigreux) ou François Tanguy-Prigent (Christian Bougeard) ont trouvé biographe, des personnalités aussi majeures que Georges Monnet, le ministre de l’Agriculture du Front populaire, François Mioch, le secrétaire général de la Confédération générale des paysans travailleurs, ou même le si matriciel Compère-Morel attendent toujours leur historien. A fortiori les responsables de moindre envergure demeurent-ils dans l’ombre, malgré l’essor des enquêtes biographiques consacrées à des acteurs oubliés, au rayonnement local, à l’image du bel ouvrage que Michelle Perrot a dédié à Lucie Baud (Mélancolie ouvrière, 2012).

En consacrant une forte biographie au métayer Ludovic Clergeaud, Florence Regourd s’inscrit ainsi au croisement de ces heureuses dynamiques. Elle apporte en outre un regard sur cette terre de mission pour le Mouvement ouvrier qu’est à bien des égards la Vendée.C’est en effet dans ce département que se passe l’essentiel de la vie de Lucien Clergeaud – plus précisément, dans le canton de L’Hermenault et dans la commune de Marsais-Sainte-Radégonde. Il y naît en 1890, de parents cultivateurs – domestiques devenus journaliers puis petits métayers. Il y grandit et, jeune homme, y adhère au socialisme, à la Libre Pensée, à la franc-maçonnerie, à la Ligue des droits de l’homme (LDH), autant d’engagements qu’hormis la franc-maçonnerie, il poursuit toute sa vie. Marqué comme toute sa génération par l’expérience de la Première Guerre mondiale, il hérite d’un puissant pacifisme qui contribue à l’amener à choisir pour son parti l’adhésion à la IIIe Internationale, avant que son attachement à la Libre Pensée et, pour un temps encore, à la franc-maçonnerie, ne suscite son exclusion de la jeune SFIC, en janvier 1923. Réintégré dans la petite fédération de Vendée de la SFIO en 1924, le jeune paysan ne tarde pas à en devenir le secrétaire fédéral : il est élu à ce poste pour la première fois, en 1927, et continûment jusqu’en 1953. Premier des socialistes vendéens pendant près de trente ans, il est aussi, à partir de 1935 conseiller municipal de son village et, surtout, en 1937, le premier socialiste élu au Conseil général de Vendée.

Pour autant, et c’est une caractéristique de tout son parcours, Ludovic Clergeaud demeure, malgré ces titres, un dirigeant de second plan. Paysan, il a en effet des contraintes liées à son activité professionnelle. En outre, dans ce secteur même, il n’apparaît pas comme la figure de proue de l’action socialiste départementale. S’il côtoie dans les années 1930 le métayer catholique Henri Pitaud au sein de la modeste Fédération des syndicats paysans de la Vendée – qui relève d’un syndicalisme agricole des exploitants – ou, un temps, au sein de la Confédération nationale paysanne, c’est ce dernier qui apparaît comme le leader paysan socialiste vendéen, dans un contexte où les paysans sont peu touchés par le socialisme et où le socialisme s’intéresse peu aux paysans. Car, plus profondément, la fédération SFIO de Vendée est marquée par une précoce et durable hégémonie des instituteurs, qui tendent à occuper les premières places effectives dans la vie socialiste départementale. Si Ludovic Clergeaud partage avec eux, en ces terres catholiques, un puissant anticléricalisme, il n’est pas homme à fasciner les instituteurs. Revendiquant fièrement une altérité paysanne (« je suis de votre famille, de votre race, de cette classe paysanne qui apparaît de plus en plus comme la seule force saine dans un monde malade » écrit-il à ses électeurs en 1937), il rencontre un monde enseignant qui ne partage guère les mêmes codes, les mêmes références, les mêmes aspirations.

De fait, le paysan dans le mouvement socialiste n’a pas l’aura mythique de la classe ouvrière et, en pratique, retient fort peu l’attention des instituteurs, concentrés sur leurs combats urbains. Ainsi, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale (certes, à l’initiative nationale de Daniel Mayer), c’est le normalien et agrégé Georges Gorse qui lui est préféré pour porter les couleurs du socialisme vendéen à l’Assemblée constituante. Le prestige de ces titres ainsi que les formes d’une certaine puissance oratoire trouvent chez les instituteurs socialistes un accueil fort positif. C’est aussi que Georges Gorse fut un résistant précoce (dès le 18 Juin) et fort actif (il est auprès de De Gaulle à Alger), ce dont ne peut guère se vanter Ludovic Clergeaud, « résistant modeste » selon les mots de Florence Regourd, qu’on inverserait volontiers. Il reste pourtant secrétaire fédéral jusqu’en 1953, ses principaux rivaux (outre Georges Gorse, Gaston Chaze) étant précocement appelés à de plus importantes fonctions (législatives ou ministérielles). Dans une fédération anticléricale extrêmement affaiblie par les suites du décret Poinso-Chapuis (1948) proposant subvention publique pour des associations relevant de l’école privée, Ludovic Clergeaud, vieilli et malade, sèchement battu aux élections cantonales de 1949 quoique sortant, quitte ses responsabilités en 1953 – il est alors toutefois nommé « président à vie » – pour mourir en 1956.

Cette étude érudite, nourrie de la profonde connaissance de l’histoire sociale et politique de la Vendée – Florence Regourd a consacré sa thèse aux ouvriers vendéens et plusieurs recherches aux instituteurs du département – offre en outre, à travers et autour de Ludovic Clergeaud, une forte contribution à l’histoire du mouvement ouvrier en Vendée au XXe siècle. SFIO, SFIC mais aussi toutes leurs organisations plus ou moins satellitaires sont analysées durant toute la période, mouvements de jeunesse (Jeunesse socialiste, Jeunesse communiste, Jeunesse agricole chrétienne) comme Libre pensée ou Ligue des droits de l’Homme.

L’historien du mouvement ouvrier regrettera peut-être qu’à l’exception de la période de la guerre, l’action de Ludovic Clergeaud soit peu placée en perspective nationale ; une approche comparatiste avec d’autres figures politiques paysannes aurait pu apporter un éclairage intéressant. Surtout, l’historien est gêné par la grande rareté des notes, qui permettent mal d’identifier les sources mobilisées par l’historienne pour soutenir ses démonstrations. Le parti pris d’écrire cette biographie « du point de vue de Ludovic Clergeaud » (p. 9) surprend également, les propos autobiographiques étant parfois repris tels quels par l’auteure.

Reste que cet ouvrage constitue un fort apport à l’histoire du mouvement ouvrier en Vendée au XXe siècle tout en donnant à voir, en chair et en actes, un « paysan en révolution » pour reprendre une formule d’Anatoli Ado.

Guillaume Roubaud-Quashie


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