Florence Joshua, Anticapitalistes. Une sociologie historique de l’engagement.

Paris, La Découverte, 2015, 286 pages.

par Ingrid Hayes  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageFlorence Johsua s’est intéressée aux militantes et aux militants de la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), organisation d’extrême gauche et d’obédience trotskiste, en un temps où elle avait le vent en poupe. Appuyée sur la popularité d’Olivier Besancenot, elle connut en effet, entre 2002 et 2009, un fort afflux militant. Celui-ci, avec le renouvellement qu’il produisit, fut un des fondements du projet de nouveau parti lancé en 2008-2009. Depuis lors, le Nouveau parti anticapitaliste (NPA, fondé en 2009) a connu quelques déboires et n’a pas conquis, sur le champ politique, la place et l’influence que ses premiers succès pouvaient laisser espérer. Cette involution ne relativise en rien le travail que présente la sociologue dans son ouvrage, dont l’objet dépasse la simple évolution idéologique, organisationnelle et sociologique de la LCR. Il s’agit ici d’aborder des questions bien plus vastes, en mettant en regard l’histoire d’une organisation particulière et les évolutions profondes qu’a connu la société depuis les années 1960, en interrogeant le sens et les motifs de l’engagement à l’heure où les projets de transformation sociale se font flous et insaisissables, en tentant d’articuler l’échelle du phénomène collectif et celle de « l’activité sociale individuelle, dans un contexte sociopolitique lui-même changeant. »

À l’aide de talons de cartes d’adhérents, permettant une analyse quantitative, mais aussi d’entretiens approfondis dont une bonne partie s’apparente à des récits de vie, à des séances d’observation ethnographique pendant des réunions internes à la LCR et à des documents issus de l’organisation, Florence Johsua parvient à penser l’histoire et l’organisation militante en tenant compte des acteurs qui les font, et en replaçant les acteurs, qui ont eux-mêmes une histoire, dans l’histoire et les cadres sociaux de leurs actions. Les temporalités sont donc étroitement imbriquées.

L’ouvrage s’organise en trois parties. L’auteur cherche d’abord à identifier et analyser les logiques d’engagement à la LCR sur plus d’un demi-siècle, des années 1960 aux années 2000. Elle s’intéresse ensuite à la dimension idéologique de l’évolution de la LCR, en pointant non pas une rupture brutale, mais de profonds changements qui ont d’abord touché les générations de l’après 1968. Ce sont ces mêmes générations qui, les premières, ont tenté de « changer la vie … militante » (p. 157 et suivantes), en remettant en cause le modèle d’engagement issu du léninisme. Cette troisième partie, qui s’intéresse au versant organisationnel, est l’occasion de présenter les transformations occasionnées par le renouvellement militant des années 2000 et les résistances qui se font jour.

Les conclusions de l’ouvrage sont tout-à-fait stimulantes. L’approche quantitative permet de fournir une série d’enseignements concernant la sociographie des adhérents et son évolution. Ainsi, la composition sociale de la LCR était marquée par le poids du secteur public et en particulier des enseignants, des professions intermédiaires de la santé, des travailleurs sociaux. Il ne s’agissait pas d’une singularité, pourtant supposée et fustigée : en réalité, cela donnait à l’organisation trotskiste une position intermédiaire entre le PC d’un côté, le PS et les écologistes de l’autre. En 2002, le renouvellement, significatif, a d’abord signifié un très fort rajeunissement puisqu’en 2003, la LCR compte dans ses rangs 25% d’adhérents de moins de 30 ans et presque 50 % de moins de 40 ans. Reste un groupe structurant, constitué de celles et ceux qui avaient entre 12 et 21 ans en 1968. Comme l’ont montré d’autres chercheurs, parmi lesquels Julie Pagis1, les mobilisations de mai-juin 1968 constituent « un générateur de dispositions à l’engagement » (p. 37). La partie de cette « génération 68 » qui est encore présente à la LCR en 2002 a survécu grâce au reclassement de militants alors structurés par la proximité et l’inéluctabilité de l’horizon révolutionnaire. Ils se sont insérés dans le monde du travail et ont converti, dans la sphère professionnelle ou dans d’autres milieux militants, les savoir faire acquis au cours de leur expérience militante, contribuant ainsi à « la circulation de la contestation dans d’autres univers sociaux » (p. 43). Ce reclassement est analysé par Florence Johsua comme la conséquence de la réévaluation par les engagés des coûts et des rétributions du militantisme. Le tournant politique de 1984 produit un puissant effet de réel dans une organisation qui avait jusque là conservé l’idée que la victoire présidentielle de François Mitterrand serait suivie par une insurrection des masses. Dès lors, le schéma léniniste, appuyé sur le modèle revendiqué de militantisme bolchevik, est remis en cause, tandis que l’engagement passe par d’autres biais, le moindre n’étant pas celui de l’insertion professionnelle : il est manifeste qu’il n’y a pas de renoncement idéologique dans les choix effectués en ce domaine. Dans le même temps, le schéma stratégique s’effondre, laissant la place à un flou valorisé en tant que tel au regard des terribles échecs des « pays communistes », puis, avec la génération post 2002, à la mise en avant d’un projet politique en termes de propositions concrètes et tangibles : la perception de ce qui est possible s’est profondément modifiée. Entre les deux, la séquence 1989-1991 a constitué une forme de « rupture d’intelligibilité », tandis que le mouvement altermondialiste tint lieu de divine surprise2, en tant que lieu de réinvestissement des savoir-faire militants et des traits idéologiques (dont il faudrait sans doute prolonger l’analyse) qui ont survécu à la chute du mur de Berlin.

On connaît les débats sociologiques portant sur le déclassement social comme possible moteur des mobilisations de mai-juin 19683. Florence Johsua démontre ici que telle n’est pas la dynamique s’agissant des membres de la LCR, qui se situent plutôt dans un mouvement d’ascension sociale, même si leurs dispositions militantes et donc leur positionnement dans la sphère professionnelle ont réduit les carrières et les revenus. Il en va tout autrement de la génération post-2002, qui connaît incontestablement une dynamique de déclassement. L’insertion des nouveaux militants sur le marché du travail est problématique, tandis que leur niveau d’études, relativement élevé, ne les empêche pas d’être moins bien payés que leurs parents. Sur la base des entretiens menés, la sociologue avance donc l’idée que le grand écart entre aspirations sociales et position professionnelle constitue un moteur en termes d’engagement, dès lors que ces désajustements « révèlent l’arbitraire du monde social » (p. 87). Il lui semble que la campagne présidentielle menée par Olivier Besancenot en 2002 répondait justement à ces dispositions, en fournissant « une boîte à conceptualiser le monde » (p. 90), articulant des éléments d’identité, le sens de l’injustice et la puissance d’agir. Ainsi le déclassement n’est-il donc pas forcément synonyme de repli sur soi et de démobilisation, ni de glissement vers l’extrême droite. Elle peut contribuer à ce que Florence Johsua appelle une politisation critico-sociétaire.

La question du modèle d’engagement et de sa remise en question est abordée sous divers angles. Nous en retiendrons deux, correspondant aux problématiques soulevées par les deux générations militantes principalement étudiées dans l’ouvrage. L’émergence de revendications féministes constitue une première charge contre l’archétype du militant professionnel. Elle contribue à légitimer l’existence de formes de militantisme différentes, mais qui ne sont pas considérées à égalité avec les modalités habituelles de l’engagement4. Elle ne suffit pas à ce que les rapports de genre existant au sein de la LCR soient profondément bouleversés, tandis que l’immense majorité des femmes de la génération 68 ont intériorisé leur infériorité vis-à-vis des hommes, quitte à développer « des comportements pensés comme masculins » (p. 182), pour trouver leur place. Le même type de logique prévaut lorsqu’une partie des militants post 2002 tentent de refuser de se conformer aux habitudes militantes en vigueur (le nombre d’activités militantes hebdomadaires, le rythme des réunions internes, leur longueur …). Ils en ont le droit, mais cela les place en situation subordonnée vis-à-vis de ceux qui contribuent à les maintenir, puisqu’ils ne parviennent pas à imposer un changement général des pratiques : la coexistence des modèles n’implique pas l’égalité entre eux. Sans doute ce fait mériterait-il d’être pensé en tant que tel, afin d’en mesurer les implications. S’agit-il d’un des éléments pouvant contribuer à expliquer l’échec du NPA comme nouvelle expérience militante capable de s’ancrer dans de nouvelles générations et de nouveaux groupes sociaux ? La réalité des rapports de force sociaux en constitue sans doute l’explication principale, mais vraisemblablement pas la seule.

Ingrid Hayes.


  1. Julie PAGIS, Mai 68, un pavé dans leur histoire, événements et socialisation politique, Paris, Presses de Sciences-Po, 2014.
  2. O. FILIEULE, Ph. BLANCARD, É. AGRIKOLIANSKY et alii, « L’altermondialisme en réseaux. Trajectoires militantes, multipositionnalité et formes de l’engagement : les participants du contre-sommet d’Evian », Politix, vol. 68, n°17, 2004.
  3. P. BOURDIEU, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984.
  4. C. ACHIN, S. LÉVÊQUE, Femmes en politique, Paris, La Découverte, 2006.


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