Florence Descamps, L’historien, l’archiviste et le magnétophone…, 2001

Descamps (Florence), L’historien, l’archiviste et le magnétophone. De la constitution de la source orale à son exploitation, Paris, Comité pour l’histoire économique et financière de la France, 2001, 864 pages. Avant-propos de Dominique Schnapper. « Sources ».

par Pierre Renno  Du même auteur

Les archives orales, entretiens avec des acteurs du passé sollicités dans le cadre d’une recherche historique, ont désormais acquis une place en histoire. Elles manquaient cependant d’un solide manuel pour aider à leur diffusion et pour en encadrer l’usage. L’historien, l’archiviste et le magnétophone, imposant ouvrage que Florence Descamps consacre entièrement à cette source particulière, pourrait en tenir lieu. Il porte la marque de la double expérience de l’auteur, à la fois scientifique et pédagogique puisque Florence Descamps, secrétaire scientifique du Comité pour l’histoire économique et financière de la France de 1987 à 1994, a travaillé à la constitution d’archives orales du Ministère des Finances, représentant 2 700 heures d’enregistrement, et a contribué à la formation d’archivistes oraux au cours de plusieurs années de séminaire à l’École pratique des hautes études. Davantage qu’un simple manuel, ce volume de plus de 800 pages constitue une « somme » – c’est le terme de Dominique Schnapper dans son avant-propos – sur la question des archives orales : le bilan qu’il propose à partir de travaux et de réflexions provenant des différentes disciplines des sciences sociales clarifie les usages que l’on peut faire des archives orales, tant à des fins patrimoniales que scientifiques, et en renforce la légitimité.

La première partie : histoire des usages de la source orale en sciences sociales rapporte d’abord comment celle-ci a été écartée du paysage historiographique français aux XVIIIe et XIXe siècles. Le recueil d’entretiens biographiques, d’histoires de vie s’organise au contraire précocement outre-Atlantique, sous des visages divers dont l’« École de Chicago » en sociologie et le Département d’histoire orale de l’université Columbia semblent emblématiques, privilégiant l’histoire « vue d’en bas » pour l’une, l’histoire « vue d’en haut » pour l’autre. En France, la réintégration des sources orales en histoire ne se fait que progressivement, dans les années 1970-1980 à la faveur d’un contexte intellectuel propice aux échanges interdisciplinaires. Dans l’analyse de ce processus, Florence Descamps insiste sur le rôle de la demande sociale portée par des institutions patrimoniales traditionnelles ou plus novatrices comme les comités d’histoire ministériels et notamment le comité pour l’histoire de la Sécurité sociale dans lequel ont œuvré Dominique Schnapper et surtout Guy Thuillier. Aujourd’hui, l’ « acclimatation » des sources orales dans le paysage historiographique français semble en tout cas « définitive ». Le lecteur pourrait être rebuté par les 240 pages de ce que l’auteur qualifie de « long détour historique » (p. 4) : elles permettent d’aborder les critiques et controverses qui entourent cette source et qui sont présentées de manière plus systématique dans les parties suivantes.

Consacrée à « l’ingénierie des archives orales », la deuxième partie propose un découpage des différentes étapes du recueil d’archives orales, depuis la conception d’un projet de recueil d’entretiens jusqu’à la conservation de ces archives sans négliger la question du budget nécessaire à la constitution d’un fonds de ce type pour une institution. C’est dans cette partie que le propos concerne d’ailleurs plus spécifiquement les archives orales réalisées à l’initiative de personnes morales, publiques ou privées; cependant la plupart des conseils qui y sont donnés peuvent largement être repris pour le recueil d’entretiens dans le cadre d’autres projets. Souvent rapportés à des situations et à des exemples concrets puisés dans une très abondante bibliographie qui déborde largement le monde de l’économie et de la finance, ces conseils devraient constituer une aide précieuse au chercheur, apprenti ou non, et une incitation supplémentaire aux institutions désireuses de se lancer dans un processus de recueil de témoignages sur leur propre fonctionnement. La présentation minutieuse des débats relatifs à chaque étape de la réalisation d’un travail de recueil d’archives orales n’empêche pas l’auteur d’en trancher certains en exposant son point de vue, de manière argumentée, par exemple en faveur des « récits de vie » dont elle se dit « adepte inconditionnelle ». Elle prend donc position, y compris dans des domaines où règnent des incertitudes, comme celui du statut juridique de ces archives que le récent avis du Conseil économique et social, précisément commenté en postface de l’ouvrage, propose de clarifier. Cette démarche participe d’un souci d’encourager le développement de l’utilisation des sources orales en France. Le propos n’est pas pour autant dogmatique : le foisonnement de conseils déclinés selon les objets, les terrains, avec le souci de distinguer l’histoire « vue d’en haut » de l’histoire « vue d’en bas », qui peuvent chacune prendre appui sur ce type de matériau, incite tout au contraire au pragmatisme.

La phase ultérieure d’exploitation des archives orales (troisième partie) qui commence dès la transcription des entretiens enregistrés est beaucoup moins consensuelle. L’enthousiasme certain de Florence Descamps en faveur des archives orales ne la conduit heureusement pas à esquiver les grandes critiques faites à l’utilisation de cette source. Que faire de la reconstruction a posteriori du passé par des témoins à la mémoire fragile, dont la subjectivité est grande et la représentativité difficile à établir ? Quel statut accorder à une source suscitée par le chercheur lui-même qui semble n’être qu’un artefact ? Ces critiques sont prises au sérieux et des solutions sont proposées pour réévaluer les problèmes qu’elles soulèvent. Cela revient à réinterroger le projet même de constitution de ces archives : tout acteur ne peut pas parler de tout ce qui intéresse l’historien; certains sujets seront plus propices que d’autres à une reconstruction du passé, certains acteurs y seront plus enclins que d’autres… Outre les réflexions menées en amont de l’enquête, la lutte contre les effets de reconstructions a posteriori peut passer par la constitution d’archives contemporaines, faisant voler en éclats le projet initial de s’intéresser aux archives orales pour leur valeur rétrospective. La spécificité du travail de l’historien n’est plus alors aussi claire par rapport à certaines enquêtes de sciences sociales, sinon qu’il est proposé de conserver ces archives et d’en faire une exploitation différée, et l’on peut même se demander si l’historien ne devrait pas alors se faire observateur direct des institutions qu’il souhaite étudier pour vraiment lutter contre les effets de reconstruction qui sont à l’œuvre dans tout discours sur la réalité, rétrospectif ou contemporain, et pour étudier certains aspects de la réalité comme les gestes de travail, les compétences professionnelles, invisibles dans les archives écrites comme le souligne l’auteur mais aussi parfois difficiles à restituer sous forme discursive… Le reproche relatif au caractère chronophage des archives orales, lui, ne trouve pas de parade : l’exigeante critique des sources à laquelle convie Florence Descamps, par l’application des règles traditionnelles en cette matière, par le croisement de témoignages ou par la prise de conscience des risques de l’ « illusion biographique », accroît en effet le temps nécessaire à l’exploitation de la source orale, même si c’est au bénéfice de sa qualité.

La quatrième partie constitue une sorte de bilan sur l’intérêt et les richesses de la source orale, notamment dans les domaines où les archives écrites sont lacunaires : organisations où règne le secret, groupes sociaux « oubliés de l’histoire savante ou dominante », quotidien de l’organisation, gestes de travail et compétences professionnelles… Elle a pu ainsi ouvrir de nouveaux champs à l’histoire en même temps qu’elle permet de renouveler la connaissance de tous les milieux sociaux et professionnels, et celle des organisations. Le tout dernier chapitre aborde enfin de manière, là encore, très concrète la question de la valorisation et de la diffusion des produits d’une campagne d’archives orales qui intéressera particulièrement telle ou telle organisation ayant accepté de financer leur collecte.

Destiné autant à des organisations soucieuses de leur histoire qu’aux universitaires, le travail de Florence Descamps s’intègre déjà dans des débats qui intéressent les chercheurs de différentes disciplines : historiens auxquels le titre de l’ouvrage le destine d’abord, mais aussi ethnologues, comme en témoigne le no 30-31 de Gradhiva (2001), ou sociologues amenés à réfléchir, avec des historiens, à la constitution d’une banque de données qualitatives, notamment d’entretiens de recherche. Nul doute que cette somme encourage les apprentis chercheurs à utiliser davantage les archives orales et en faire une exploitation intensive, à condition que ceux-ci ne soient pas effrayés par le volume de l’ouvrage, accru par une écriture parfois peu économe : cela pourrait laisser penser qu’il est peu maniable, pourtant le plan détaillé et l’index permettent de s’y repérer sans difficulté. La mise en œuvre des préconisations ne se fera pas, sans doute, sans découragement à l’occasion, laissant le sentiment que le livre n’a pas tout réglé en dépit de son extrême richesse. C’est le propre d’un livre de méthode de ne dire que ce qu’on peut écrire, et d’ordonner son propos comme si les étapes de l’enquête s’enchaînaient selon l’ordre pédagogique d’exposition alors que la pratique d’enquête est faite d’allers et retours entre ces différentes étapes. Il ne dispense pas d’un apprentissage pratique qui conserve sa part d’invention et qui en alimentera la relecture, au moins par partie.


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