Florence Bourillon, Nathalie Gorochov, Boris Noguès et Loïc Vadelorge (dir.), L’université et la ville. Les espaces universitaires et leurs usages en Europe du XIIIe au XXIe siècle

Rennes, Presses universitaires de Rennes, « Histoire », 2018, 306 p.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage  978-2-7535-7438-0L’histoire urbaine et celle des universités ont donné naissance à deux historiographies qui le plus souvent s’ignorent, peut-être en France à plus fort titre que dans certains pays voisins ; se focalisant, au mieux, sur le conflit et la séparation entre l’une et l’autre, déplorent les auteurs de cet ouvrage collectif. Toute université contribue pourtant à la fabrique de la ville qui l’abrite et dont elle est parfois consubstantielle en constituant, en son sein, des espaces spécifiques, selon des modes qui diffèrent au fil des siècles et selon la nature des pouvoirs qui la régissent, la financent ou la contrôlent.

C’est à la nature spatiale et sociale des interactions entre l’une et l’autre que se consacrent les dix-sept contributions traitant de certaines universités européennes, du XIIIe siècle au XXIe siècle. Ainsi Paris (saisie sous quatre aspects), cinq villes ou régions françaises (dont trois dans le nord de la France), huit villes respectivement inscrites dans la péninsule italienne (trois), la péninsule ibérique (Madrid et Lisbonne) et l’espace germanique (quatre) soulignant, au passage, la vitalité du Saint-Empire académique, mais là n’est pas leur propos majeur. La diversité de ces approches sans prétention exhaustive ou représentative permet, du moins, de dégager une grille de questions et d’analyses que le chercheur pourra utilement se réapproprier dans d’autres cadres, en tout ou partie.

L’ouvrage se décompose en trois ensembles respectivement intitulés « Fondations et refondations universitaires », « Les effets urbains de la présence universitaire » et « Dissémination des espaces universitaires », qui tous s’essaient (parfois, il est vrai, de façon un peu artificielle) à couvrir la longue durée affichée dans le titre de l’ouvrage. Dans sa conclusion, Jacques Verger dégage une grille de lecture qui nous paraît mieux adaptée au solide propos de cet ouvrage.

« L’espace universitaire », retenu dans son sous-titre, peut s’entendre en deux sens, rappelle Jacques Verger. « Il peut s’agir des espaces occupés par les universités, autrement dit les bâtiments et les terrains voués aux activités et aux établissements proprement universitaires. Mais la notion peut également renvoyer à celle d’usage, voire d’appropriation par les universitaires de tout ou partie de l’espace englobant ».

La première de ces deux acceptions est abordée dans la première et la troisième partie de l’ouvrage qu’on pourrait sans difficulté réorganiser de la sorte, au prix alors, il est vrai, d’un déséquilibre. Les contributions réunies là montrent comment certaines universités médiévales ou parfois modernes prennent naissance dans des espaces qui ne leur étaient pas initialement destinés (Paris, Padoue, Strasbourg) avant que d’être dotées de bâtiments ad hoc, selon des chronologies propres à chacune.

Diverses circonstances président à la décision de construire de nouvelles universités, de les développer ou déplacer. Le renversement des pouvoirs et la nécessité d’affirmer un ordre nouveau prévalent dans plusieurs contributions consacrées aux époques médiévale et moderne, ou encore au XIXe siècle (Strasbourg). Le primat des données socio-démographiques, économiques et urbanistiques s’affirme, en revanche, aux XXe et XXIe siècles. Ainsi, les réaménagements urbains et la réhabilitation des quartiers tombés en déshérence à la suite de la désindustrialisation (Lille), les exigences des politiques de régionalisation, l’attention portée aux équilibres du maillage national ou européen. Mais, à plus fort titre, la croissance des effectifs étudiants à partir des années 1960, posant des problèmes et générant des solutions dont les contributions concernées, plus nombreuses que leurs seuls intitulés ne pourraient le laisser penser, montrent bien qu’elles présentent de fortes similitudes dans l’Europe entière.

Le choix d’ériger une université dans telle ville plutôt qu’en telle autre, quand ce n’est de muer une ville en ville universitaire (Göttingen) doit, bien sûr, à la nature des pouvoirs décisionnaires, à leurs interactions avec d’autres, souvent porteuses de contradictions, à leurs objectifs et à leurs traductions urbanistiques et architecturales envisagées. Ainsi, les ordres religieux, traversés par de possibles concurrences conflictuelles, les édiles ou princes catholiques ou protestants désireux d’asseoir tour à tour leur pouvoir en faisant de l’université un marquage identitaire (Strasbourg), les princes allemands soucieux de contrôler l’université sans cependant s’exposer, les maires et conseils régionaux, l’État, pontifical, impérial ou républicain, les universitaires ou encore les acteurs économiques, s’agissant d’universités privées ou, parfois, publiques.

Les projets qu’ils nourrissent et portent à terme répondent à des objectifs politiques, économiques, pédagogiques, urbanistiques et identitaires susceptibles de se combiner ou de se neutraliser : affirmer la prééminence allemande dans la ville de Strasbourg après la défaite française de 1871, ériger un marqueur spatial, propre à exprimer l’identité d’une ville qui en était dépourvue (Göttingen) ou qui en a été dépossédée (Messine), contribuer à l’aménagement urbain ou régional (Madrid, Lisbonne, Lille, Amiens, Créteil…), doter les universitaires de locaux adaptés à des disciplines ou des pédagogies nouvelles (Strasbourg…), etc.

Ces fondations ou refondations destinées à exprimer conjointement la force du savoir et de la ville doivent toutefois compter avec les opportunités foncières (ou leur absence) comme avec les contraintes physiques et spatiales, l’offre de logements pour les étudiants et enseignants, la situation des transports, etc. Ce ne sont pas là les seuls éléments potentiellement perturbateurs. Certaines universités, édifiées ex nihilo (Göttingen) ou après une catastrophe ayant rayé de la carte la ville entière et, par là, son université (Messine), participent de projets urbains et universitaires concomitants (La Kaiser Wilhems Universität et la Neustadt de Strasbourg). Mais rare est la table rase. Bien des fondations, déménagements ou réaménagements se heurtent à des obstacles émanant, parfois, des riverains (le projet avorté d’un institut de recherche rue Rollin, à Paris) ou, plus souvent, de certaines facultés, attachées à leur ancrage dans un espace central, mitoyen du centre civique de la ville, avec, à cet égard, le poids des juristes, mentionné par plusieurs contributions. Sachant que des catastrophes, sous l’espèce de remaniements frontaliers consécutifs aux guerres (Strasbourg après 1871, ou Amiens) ou d’un tremblement de terre (Messine), peuvent bousculer résistances ou réticences et précipiter le changement…

Les facteurs valant à la place de l’université dans la ville de résulter d’une négociation au moins implicite, d’un compromis toujours susceptible de révisions, entre ouverture et méfiance, valorisation et déclassement, sont donc multiples, conclut Jacques Verger. Non sans contribuer à expliquer que le terme de pragmatisme revienne si souvent dans nombre de communications.

Sous l’effet de ces combinaisons à géométrie variable entre tant de facteurs, peuvent s’affirmer et parfois se succéder, sur un mode qui n’est aucunement linéaire, deux tendances opposées, à la dispersion, qui affaiblit la solidarité, et à la concentration, qui isole. Avec, ici, des édifices universitaires réunis dans un espace spécifié, constitutif de « quartiers latins » compris, comme un nom commun, et là, les espaces disséminés dans divers quartiers de la ville ou encore à ses marges, sur le possible modèle précocement invoqué des campus américains (Strasbourg au XIXe siècle), avec la potentielle construction d’espaces nouveaux entièrement dédiés pouvant conduire à une transformation complète de la nature et du fonctionnement universitaire et, pour certains, en marge de la planification urbaine (Cité universitaire de Lisbonne et Madrid).

L’usage, voire l’appropriation par les universitaires de tout ou partie de l’espace englobant l’université, est traité centralement dans la deuxième partie de l’ouvrage, mais également, au passage, par quelques-unes des contributions précédemment évoquées.

Les directeurs de l’ouvrage constatent, pour le regretter, que les effets urbains de la présence universitaire n’ont trop souvent été abordés que par le biais de ce que les Anglo-Saxons nomment le town and gown (du nom de la cape dont les étudiants anglais étaient revêtus aux époques médiévale et moderne), soit une attention par trop exclusive portée aux troubles et rixes dont les étudiants se rendaient coupables. Cet aspect est au cœur de plusieurs contributions (Paris, les universités protestantes allemandes) montrant les contradictions à l’œuvre entre la population et la communauté étudiante, longtemps protégée par un statut juridique ou par des pratiques corporatives rendant inopérantes les mesures d’ordre et de justice dont les autorités administratives des villes concernées se réclament. Les troubles qui leur sont imputés ne sont en effet pas des actes délictuels isolés mais des comportements déviants, liés à leur position dans la société d’Ancien Régime, qu’on peut à ce titre qualifier d’infractions structurelles, comme le montre la contribution consacrée aux conflits entre étudiants et population dans les villes protestantes au XVIIIe siècle. Les libertés académiques, qu’il faut alors comprendre comme un statut juridique privilégié, créant un terrain favorable à une culture de la violence propre aux étudiants, se traduit ainsi par des conflits entre l’université et la ville, obligeant de ce fait parfois le souverain à trancher. La fin de l’Ancien Régime s’accompagne, à cet égard, d’une mutation majeure : la liberté académique s’entend désormais comme liberté de l’enseignement et de son contenu scientifique, et la question de la discipline étudiante et de ses effets dans les villes concernées perd en intensité. Des contributions consacrées à 1968 ou à des mouvements sociaux étudiants obligeraient sans doute à des nuances à partir de données, il est vrai, sensiblement différentes.

Une des originalités de cet ouvrage, qui définit le quartier universitaire comme un espace où l’université pèse pour une part notable sur la vie économique, tient, toutefois, à l’attention portée aux effets économiques de la présence universitaire. Cette approche, au cœur de la communication intitulée « Collèges et librairie scolaire à Paris au XVIIIe siècle », traverse également de nombreuses contributions qui n’en font pas leur thème majeur. Elle permet de définir la ville universitaire comme une ville dont le rayonnement est commandé par le pouvoir d’attraction de son université et dont l’université est, à divers titres, un facteur d’affirmation, de revitalisation, devenue aujourd’hui un levier de la politique régionale et de reconversion influant, à son tour, sur la nature des formations et des recherches que l’université privilégie.

À l’heure où l’Université se trouve confrontée à la question de la territorialisation, comme à celle de son inscription dans des réseaux mondialisés, en France et au-delà, cet ouvrage, qui privilégie les époques médiévales et modernes, sans négliger le très contemporain, et permet de poser certains jalons comparatifs, viendra utilement nourrir la réflexion de qui s’intéresse aux fonctions sociales et politiques de l’Université d’aujourd’hui, au-delà des seuls spécialistes de l’histoire universitaire et de l’histoire urbaine.

Danielle Tartakowsky



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