Feriel LALAMI, Les Algériennes contre le Code de la famille. La lutte pour l’égalité

Paris, Les Presses de Sciences Po, 2012.

par Johanna Gautier  Du même auteur

Les Algériennes contre le Code de la familleFeriel Lalami. Les Algériennes contre le Code de la famille: la lutte pour l’égalité Paris,Presses de Sciences Po, 2012,362 p. 

Le combat des femmes pour l’égalité des droits a trouvé sans doute plus d’échos sur la scène internationale que toute autre revendication politique en Algérie. Pourtant, peu de travaux ont été menés de façon systématique sur un sujet qui a suscité moins d’analyses que de témoignages et de pamphlets. Feriel Lalami fait ici le pari de déconstruire les rouages de ce mouvement original dans le paysage socio-politique algérien, afin de comprendre son fonctionnement et ses stratégies politiques. Elle fournit ainsi des éléments pour expliquer le déséquilibre entre surreprésentation de la cause des femmes à l’étranger et échec de son ancrage populaire en Algérie même.

Défini comme une nébuleuse d’associations aux « contours (…) mouvants » (p. 15), le « mouvement des femmes » ici étudié est relativement uniforme idéologiquement : il exclut toutes les associations « qui se revendiquent de l’islam pour demander le changement des rapports entre les hommes et les femmes » (p. 17) et milite pour l’égalité de droit entre les sexes et contre les violences faites aux femmes, sans appeler pour autant à la transformation des rapports sociaux de sexes, « la différence entre les sexes (…) n'[étant] pas discutée » (p. 108). En ce sens, le mouvement n’est pas féministe mais féminin, implicitement laïc sans toutefois remettre en cause la confessionnalisation de l’État – l’article 2 de la Constitution affirme que « l’islam est la religion de l’État ».

Selon F. Lalami, c’est la lutte contre le Code de la famille, adopté en 1984 après plusieurs années de vide législatif, le débat étant neutralisé par le rapport de force entre députés conservateurs d’un côté et socialistes et anciennes mujâhidât de l’autre, qui a donné corps au mouvement des femmes et l’a situé politiquement. Ce texte de loi institue en effet l’inégalité entre l’homme et la femme. Ménages polygames, mise sous tutelle de la femme faisant d’elle une mineure à vie, inégalité successorale, divorce unilatéral par la répudiation, ou encore obligation d’obéissance au mari, sont autant de dispositions que ce code permet bien qu’elles contredisent les textes historiques adoptés pendant la guerre d’indépendance (le programme de gouvernement formulé en juin 1962 à la conférence de Tripoli contient un développement sur la « libération de la femme ») ainsi que la Charte nationale et la Constitution de 1976, alors toujours en vigueur. Il s’appuie sur une interprétation malékite de la charî‘a, légitime les pratiques sociales et symbolise la spécificité de la « personnalité » algérienne, vantée par les gouvernements successifs. Enjeu identitaire sous la domination coloniale française, le statut personnel, tel qu’il a été défini par le Sénatus-consulte de 1865, a conféré à la famille algérienne une fonction centrale dans le maintien de l’ordre social, ce qui a contribué à faire des valeurs familiales l’image-type d’une structure précoloniale qui aurait résisté à la conquête. « Ce statut faisant leur différence, [les Algériens] s’en sont saisi pour ne pas être assimilés, en un mot pour garder leur identité nationale » (p. 36).

C’est donc au cœur des contradictions juridiques et des rapports de force symboliques que le mouvement des femmes se développe à partir des années 1980. Définissant deux « vagues », étudiées dans chacune des parties de l’ouvrage, F. Lalami analyse les articulations historiques de l’évolution du mouvement en fonction de ses rapports à l’État. Organisé de façon volontairement autonome jusqu’à l’annulation du processus électoral en décembre 1991, le mouvement s’est construit de façon informelle, en marge des organisations de masse comme l’Union nationale des femmes algériennes (UNFA) et l’Union générale des travailleurs algériens (UGTA) (chapitre1). Puis, grâce à l’ouverture au multipartisme en 1989, ces femmes organisées légalement au sein d’associations parviennent progressivement à conquérir l’espace politique et à imposer la « question de la femme » dans les débats partisans (chapitre 2).

Le conflit algérien, à partir de 1992, transforme les rapports de force, bouleverse les jeux d’alliance et réorganise la hiérarchie des priorités dans les programmes politiques. La seconde partie de l’ouvrage analyse comment la majorité des organisations s’institutionnalise. Par exemple, on constate que les plus médiatisées, notamment l’Association indépendante pour le triomphe des droits des femmes (AITDF) et le Rassemblement algérien des femmes démocrates (RAFD), entraînent alors le mouvement dans le sillage des « éradicateurs », qui refusent tout dialogue avec les islamistes, cherchant ainsi à donner l’image d’une société civile unie derrière un pouvoir politique en lutte contre l’intégrisme (chapitre 3). Or, elles ne profitent paradoxalement pas de cet accès aux médias pour diffuser leurs revendications. La lutte contre le Code de la famille est en effet suspendue.

Mais cette apparente unité se rompt en 1996, lorsque l’Algérie ratifie la Convention pour l’élimination de toutes les discriminations à l’égard des femmes (CEDEF) avec des réserves manifestant sa volonté de ne pas assouplir le Code de la famille. Le dernier chapitre examine enfin comment le mouvement des femmes réalise progressivement qu’il a été instrumentalisé pour servir de couverture démocratique à un gouvernement qui n’était pas disposé à faire la moindre concession pour libéraliser le statut de la femme. Néanmoins, si le régime bloque toute évolution, l’opinion internationale manifeste au cours des années 1990 un soutien croissant aux Algériennes en lutte pour leurs droits. Les aides financières étrangères affluent vers les associations de femmes, ce qui leur permet de reconquérir du terrain au niveau social et de concurrencer ainsi les organisations islamistes qui tendaient à en avoir le monopole par le biais des associations et des partis politiques.

Constatant la professionnalisation et la standardisation des pratiques et des discours, F. Lalami parle à ce propos d’« ONGisation ». La logique salariale et managériale prend le pas sur la dynamique militante et bénévole. Le public visé par les projets est d’ailleurs perçu différemment puisque « les femmes deviennent des bénéficiaires et non plus des militantes potentielles comme dans l’action militante de sensibilisation » (p. 283). Par conséquent, la multiplication des ressources ne parvient pas à réduire la coupure socio-culturelle entre le mouvement et la population algérienne. De fait, F. Lalami montre que le statut social de ces militantes est largement supérieur à la moyenne nationale, avec un niveau d’études très élevé et une activité professionnelle valorisante. Les méthodes en sont très marquées, favorisant la diffusion des revendications par la publication d’ouvrages collectifs, l’organisation de journées d’études, la participation à des réunions internationales, dans des lieux habituellement fréquentés par des élites intellectuelles (universités, maison de la presse, sièges de partis politiques de gauche et d’extrême-gauche). Cet ensemble de choix stratégiques a un impact déterminant sur l’image des militantes, qui apparaissent aux yeux de la majorité de la population comme des privilégiées occidentalisées évoluant dans l’orbite d’un pouvoir autoritaire et corrompu.

Par ailleurs, l’état d’urgence et la limitation des libertés publiques, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, a marqué pour le mouvement la fin d’un processus d’autonomisation engagé entre 1989 et 1991. Dans les années 2000-2010, les associations ne seraient plus indépendantes mais au contraire le lieu de « cooptation des contre-élites dans le système dominant » – F. Lalami reprend ici une formulation de Jean-François Bayart (p. 303). En 2005, une « réforme en trompe l’œil » (p. 321) du Code est entreprise sans concertation avec les associations ni débat à l’Assemblée, et ne modifie pas le fondement inégalitaire de la loi.

En étudiant le mouvement des femmes algériennes, F. Lalami met en avant un ensemble de luttes « méconnues ou mal comprises », reliées aux idéaux « d’égalité, de justice et de liberté exprimés lors de la lutte de libération nationale » (p. 16). Exclues du champ politique par les hommes du Front de libération nationale (FLN), accusées d’occidentalisation et d’athéisme par les mouvements islamistes, perçues enfin par l’ensemble de la société comme étant étrangères aux problèmes quotidiens des Algériennes du fait de leur condition sociale privilégiée, ces militantes de l’égalité ont dû prendre en compte « la doxa, l’opinion, la représentation de ce qu’est une bent familia (fille de famille). Elles savent quelle image offrir de soi et intègrent l’impératif de la ‘respectabilité’ pour ne pas donner prise à la réprobation » (p. 177). Voilà pourquoi, selon F. Lalami, le mouvement ne s’est jamais posé comme étant féministe, alors que c’est bien d’un féminisme à couvert qu’il s’agit, contraint de survivre par tous les moyens dans un espace non démocratique.

Construit à partir d’une solide documentation, ce livre apporte donc un éclairage neuf sur la problématique féministe en pays musulman. Utile pour qui veut mieux comprendre l’Algérie contemporaine, il appelle au renouvellement des perspectives d’analyse des rapports de force entre groupes d’intérêts qui animent la vie politique du pays. C’est dans ce dispositif que les Algériennes qui militent pour l’égalité des droits tentent de trouver leur place, au moment même où les partis islamistes ouvrent leur propre tribune aux femmes.

Johanna Gautier



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