Federico Ferretti et Patrick Minder, éd., Pas de la dynamite mais du tabac : l’enquête de 1885 contre les anarchistes en Suisse romande.

Paris, Editions du Monde Libertaire, 2015, 168 p.

par Gaetano Manfredonia  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Parmi les sujets qui ont été les plus étudiés par les chercheurs et les militants, les activités anarchistes des années 1880-1900 occupent une place sans doute prépondérante. Marquée par une intense activité propagandiste en faveur de la « propagande par les faits », cette période est aussi celle qui voit, tant en Europe qu’en Amérique, la police, l’armée, la magistrature et les élus adopter les mesures les plus répressives pour conjurer ce qu’il est convenu d’appeler le « péril anarchiste ». En Espagne, en Italie, en France, aux États-Unis, au Mexique ou en Argentine, le nombre de morts provoqués par cette répression dépasse, et de loin, le nombre de victime entrainées par les attentats commis par les compagnons. Ajoutons à cela le nombre de morts lentes qui frappent tous ceux qui, comme en France, sont envoyé au bagne suite à l’adoption des « lois scélérates », parfois simplement coupables d’avoir fait l’apologie des idées libertaires.

Si toutefois la répression à l’encontre des anarchistes est générale, l’issue n’est pas toujours aussi dramatique. C’est ce que montrent les auteurs de ce petit livre qui reproduisent les procès verbaux des interrogatoires conduits en Suisse Romande par un juge d’instruction, de février à mai 1885, sous le prétexte des plus vagues de l’existence d’un prétendu complot visant, entre autre, à faire exploser le palais du Conseil fédéral suisse à la dynamite.

Personne pourtant, y compris parmi ceux qui mènent l’enquête, ne semble avoir sérieusement cru que dans la paisible Suisse on ait pu trouver des anarchistes prêts à commettre de tels gestes sacrilèges. Les nombreux réfugiés politiques sur place, qu’ils soient français, italiens, espagnols ou allemands, se gardent bien d’enfreindre les lois helvétiques qui leur assurent un refuge précaire, certes, mais bien réel. Les raisons d’un tel acharnement policier sont, en fait, bien moins glorieuses pour la patrie de Guillaume Tell. C’est pour donner des gages aux puissants voisins allemand et autrichien, inquiets des activités subversives de leurs ressortissants anarchistes sur le territoire helvète, que cette enquête est diligentée. Le doute n’est d’ailleurs pas permis, comme le révèlent les conclusions de l’arrêté de clôture de l’enquête pris par le Conseil fédéral, le 7 juillet 1885, qui débouche sur un non-lieu général. Tout en précisant que « l’enquête n’a fourni à la charge d’aucun des individus qui ont été entendus la preuve suffisante qu’ils aient pris part à un délit réprimé par le code pénal fédéral », l’arrêté reconnaît ouvertement que le but des poursuites n’avait pas moins été atteint : fournir aux autorités « des renseignements complets sur le groupe des anarchistes en Suisse en désignant les étrangers qui y jouaient le rôle principal ».

Au total, plus d’une centaine de militants de toutes les nationalités soupçonnés de « menées anarchistes » seront interrogés et leur domicile perquisitionné. Cette débauche de moyens, et la démarche consciencieuse des magistrats, n’empêchera pas pour autant que des bavures soient commises au passage, comme la poursuite d’un train que l’on soupçonne de transporter de la dynamite alors qu’il s’agit de tabac, probablement de contrebande. Grâce à la retranscription intégrale des interrogatoires de cette enquête, le lecteur pourra goûter également à l’ironie subtile des réponses apportées aux magistrats par des militants comme Jean Grave ou Élisée Reclus. C’est donc à une lecture tout à la fois « instructive et distrayante » que nous convient les auteurs qui nous présentent un passé qui n’est pas sans analogies avec la situation des pays démocratiques actuels, confrontés à bien d’autres menaces terroristes, certes, mais hantés toujours par la même obsession sécuritaire.


Gaetano Manfredonia.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays