Fanny Bugnon, Les « Amazones de la terreur » : sur la violence politique des femmes, de la Fraction armée rouge à Action directe.

Paris, Payot, 2015, 234 pages.

par Grégoire Le Quang  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage « Amazones de la terreur » : c’est à une véritable archéologie sémantique de cette expression médiatique qu’invite le court et efficace ouvrage de Fanny Bugnon, issu de la thèse de doctorat d’histoire de l’auteure. Quels sont les enjeux des représentations de ces femmes allemandes et françaises engagées dans des groupes de lutte armée, à partir de 1970 pour les premières actions de la Fraction armée rouge en Allemagne et de 1979 pour Action directe en France ? L’étude s’appuie sur le dépouillement de trois mille articles tirés de cinq quotidiens français (France-Soir, L’Humanité, Le Figaro, Le Monde, Libération à partir de 1973) et d’un hebdomadaire, Paris-Match, de l’apparition des premières coupures de presse en 1970 au dernier procès d’Action directe en 1994. Il ne s’agit donc pas d’une perspective d’histoire comparée mais d’une analyse des représentations françaises de figures de militantes d’abord allemandes puis à la fois allemandes et françaises pour ce qui concerne la décennie 1980, puis essentiellement françaises.

Ce quart de siècle voit donc l’émergence puis la persistance de l’image de la « femme terroriste », figure qui apparaît comme une réalité profondément singulière aux yeux des commentateurs, alors qu’il n’y a pas d’« homme terroriste », tant l’usage de la violence apparaît évidente lorsque les hommes en usent, mais choquante lorsque les femmes la revendiquent. La description des représentations de femmes violentes, brisant des tabous profondément ancrés dans l’imaginaire des sociétés occidentales, est donc révélatrice d’un impensé – un implicite qui contribue, à côté des prescriptions explicites, à définir fortement les frontières entre les genres.

L’impensé, c’est la figure de la femme « normale » qui s’oppose en tout point aux descriptions de ces femmes qui choisissent la violence, décrites avec toutes les hyperboles, métaphores reliées à l’animal et à la sauvagerie. La femme qui choisit la violence ne peut que renier sa « nature » maternelle, et devient alors une tigresse des plus acharnées, bien plus redoutable et cruelle que l’homme. Soulignons d’ailleurs que ces clichés sont répandus au-delà de la presse bien-pensante, jusque dans les groupes eux-mêmes, comme en témoigne cet extrait d’un « repenti » des Brigades rouges, Patrizio Peci :

« les femmes brigadistes avaient un problème. C’est paradoxal, mais leur problème était qu’elles étaient absolument égales aux hommes. […] Elles étaient particulièrement agressives, surtout envers nous »1.

Cette série de stéréotypes attachés au sexe féminin explique en partie la focalisation des médias sur le phénomène de ces « femmes dissonantes » (p. 20) qui ont choisi la violence politique et revendiquent l’écart à la norme.

Les multiples imaginaires qui nourrissent les représentations des militantes de la lutte armée ne peuvent que porter trace de l’illégitimité fondamentale qui s’attache aux formes de la violence féminine d’un côté et à l’action politique des femmes de l’autre, qui sont renvoyées aux registres de l’excès, du spectaculaire. Aux figures historiques bien connues de l’historiographie des « tricoteuses » révolutionnaires ou des « pétroleuses » communardes, s’ajoutent une série de références mythologiques typiquement féminines : furies, sorcières et, bien-sûr, les Amazones qui symbolisent la prise de pouvoir, l’exercice de la violence et l’exclusion des hommes. Toutes ces figures nettement péjoratives concourent à l’application d’une grille de lecture qui apparaît universellement partagée : celle de la prégnance des émotions qui délégitiment et dépolitisent toute action dont serait actrice une femme, qui apparaît comme le jouet d’une émotion (la « pasionaria », p. 137) ou l’inspiratrice de sentiments ambigus (« l’égérie », p. 66). L’image de la femme « mue exclusivement par l’affect et non par la raison » (p. 93) domine, dont les ressorts de l’action résideraient plus dans l’utérus que dans le cerveau. C’est bien le stigmate de l’hystérie qui apparaît en filigrane, s’appliquant classiquement aux femmes qui refusent spectaculairement la place assignée à leur sexe2.

La force de cet ouvrage est qu’il se trouve adossé solidement à une historiographie déjà riche, tant sur la violence des femmes en général et l’incapacité à penser une violence féminine à l’égal de celle des hommes, que sur la violence politique, revendiquée depuis la Révolution française au moins par certaines femmes mais qui représente toujours un enjeu contesté. C’est l’irruption des femmes sur le terrain du politique, donc du partage du pouvoir, qui est rejetée massivement dans le camp de la folie meurtrière, voire de la folie tout court. Et pourtant, malgré la convocation de tous ces précédents, la violence des « femmes terroristes » reste présentée comme un fait nouveau et choquant, sur toute la période. L’auteure souligne la permanence de ces représentations de la violence de femmes dont la présence est toujours soulignée alors qu’elle est une caractéristique des groupes armés depuis le début des années 1970 en Allemagne, en Italie puis en France. Le dernier chapitre du livre questionne cette persistance, alors même que la réalité sociale évolue lentement, sous le poids en particulier des mouvements collectifs nés dans le sillage de 68, alors même que les femmes ne sont plus exclues de la citoyenneté et sont parfois élues, que le désir d’émancipation n’est plus marginal bien que l’égalité réelle ne soit pas acquise.

Si la femme armée fait peur, c’est qu’elle apparaît en perturbatrice non seulement de l’ordre politique, mais aussi de l’ordre social et sexuel, bousculant les structures anthropologiques ancrées au plus profond des mythes réutilisés par la presse pour les décrire. Les « femmes terroristes » apparaissent ainsi comme capables d’user des moyens déloyaux propres à leur sexe pour prendre le pouvoir (la séduction, puis la violence totale, castratrice). Les représentations spécifiques des femmes portent donc la trace de peurs redoublées par rapport à la figure des terroristes hommes, en ce qu’elles apparaissent comme capables et coupables de brouiller les frontières entre les genres, trouble renouvelé après les « années 68 » qui explique le succès et la permanence des représentations péjoratives attachées aux « femmes terroristes ».

L’application des problématiques propres à l’histoire du genre apparaît particulièrement capable de renouveler la compréhension des mouvements sociaux, tant l’insistance des sources sur le sexe des auteures de violences est patente, portant son lot de phantasmes et de stigmatisation. Toutefois, cette perspective ne doit pas faire perdre de vue que la violence des « femmes terroristes » est aussi une violence terroriste ! Cette dernière relève également

d’une tentative d’agir en politique et les représentations de la violence « extrême »3 portent traditionnellement la trace d’entreprises de stigmatisation et de délégitimation. Nombreuses sont ainsi les remarques qui s’appliquent aussi aux « hommes terroristes », comme la propension à pathologiser et psychologiser pour mieux dépolitiser l’usage d’une violence rejetée dans l’illégitimité. La portée de l’analyse ne s’en trouve aucunement relativisée, mais elle pourrait être enrichie d’un décloisonnement du regard.

On pourra regretter que la focale de l’étude se limite à la presse écrite française, n’incluant ni la télévision (où les phantasmes prennent pourtant souvent corps), ni différents types de sources pourtant énumérées (p. 213) : essais, récits autobiographiques publiés, écrits militants. Sauf erreur, seuls deux textes écrits par Ulrike Meinhof sont cités (p. 112 et p. 138) mais convoqués comme références génériques au militantisme, ce qui fait que le phénomène de « mise en silence de leur parole et de saturation du discours à leur encontre » (p. 14) n’est pas inversé. Les figures féminines actrices de violences politiques présentes dans les productions culturelles et artistiques pourraient aussi être l’objet d’une comparaison intéressante. Enfin, l’exploitation des coupures de presse ne laisse pas suffisamment sa place aux éventuelles discordances et contradictions qui peuvent naître entre des quotidiens de tendances politiques parfois opposées (seule exception p. 164). Ne relève-t-on aucune dissonance dans ces portraits de « femmes dissonantes » (p. 20) ?

L’aspect comparatif que le sous-titre esquisse pourrait également être développé, la comparaison avec les figures du terrorisme allemand représentant finalement un aspect peu développé, dont le rôle accessoire interroge aussi l’exclusion des Italiennes, qui sont pourtant fréquemment mentionnées (d’autant qu’il existe une bibliographie italienne bien développée à ce sujet). L’espace limité de cette publication laisse donc la place à de fructueuses études qui ne pourront compter sans le jalon théorique important que constitue cette publication, au style nerveux et limpide, bien que non exempt de quelques répétitions (p. 86 et p. 103 sur la figure de « l’amoureuse déresponsabilisée », p. 63 et 129 sur l’arrestation de Nathalie Ménigon).

Grégoire Le Quang.


 

  1. P. PECI et G. BRUNO GUERRI, Io, l’infame, Milan, Mondadori, 1983, p. 85.
  2. L. ISRAËL, L’Hystérique, le sexe et le médecin, Paris, Masson, 1976.
  3. M. BIARD, B. GAINOT, P. PASTEUR et P. SERN, dir., Extrême ? Identités partisanes et stigmatisation des gauches en Europe, XVIIIe-XXe siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2012.


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