Fabrice GRENARD, Une légende du maquis. Georges Guingouin, du mythe à l’histoire.

Paris, Vendémiaire, 2014, 603 p.

par Laurent Douzou  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Venu à l’histoire des maquis par le biais de la question du ravitaillement dans la France vaincue et occupée (La France du marché noir, Payot, 2008) puis des zones de non droit constituées dans le sillage du phénomène maquisard (Maquis noirs et faux maquis, Vendémiaire, 2011), Fabrice Grenard a consacré son mémoire d’habilitation à diriger des recherches à l’un des chefs de maquis les plus prestigieux de la Résistance, Georges Guingouin (1913-2005). Ce dernier fut, selon les termes de la citation le faisant chevalier de la Légion d’honneur en août 1945, un « extraordinaire entraîneur d’hommes » et « l’une des plus belles figures de la Résistance. » En dépit de la prose convenue de ce type de document, ces mots touchaient juste s’agissant de ce résistant distingué au surplus par la croix de la Libération en octobre 1945. Et c’est bien là la difficulté majeure à laquelle a dû s’affronter Fabrice Grenard.

« Ses exploits, précise-t-il d’emblée, sont si nombreux, sa geste si héroïque qu’il est [..] difficile de distinguer ce qui relève de la réalité ou d’une légende qui n’a cessé de se développer à la faveur du combat clandestin mené par celui que ses partisans avaient surnommé « Le Grand » et dont le portrait figurait en bonne place, à la fin de la guerre, dans de nombreuses fermes de Haute-Vienne et de Corrèze » (p. 8).

Voilà le lecteur prévenu par un biographe sur ses gardes de la difficulté de l’entreprise. C’est que la personnalité et la trajectoire du personnage tout comme la légende que son action a immédiatement secrétée rendent l’étude complexe. Guingouin est le fils d’un sous-officier de carrière tué au combat le 28 août 1914 et d’une institutrice qui l’a élevé seule. Converti au communisme à l’École normale de Limoges, nommé en 1935 instituteur à Saint-Gilles-les-Forêts, commune rurale de 200 habitants au pied du Mont Gargan, il devient le principal animateur du PCF dans le « rayon » d’Eymoutiers. C’est un caractère entier, un ascète qui développe un militantisme rigoriste qui lui vaut le surnom de « moine du Mont Gargan ».

Mobilisé en août 1939, il est de retour à Saint-Gilles-les-Forêts fin juin 1940. Suspendu en octobre de ses fonctions d’instituteur, toujours secrétaire de mairie, il s’occupe dans le secteur d’Eymoutiers de la propagande clandestine et des faux papiers. Il entre en clandestinité totale en février 1941. Traqué, il doit se cacher dans des souterrains, des maisons abandonnées ou des cachettes improvisées dans les bois. Malgré cela, il décline l’offre du parti d’intégrer la direction politique de la Haute-Vienne, de la Creuse et de l’Indre, ce qui impliquerait de s’installer à Limoges. Sa liaison avec l’appareil est coupée et il connaît une période d’errance entre la Haute-Vienne et la Corrèze. De juillet 1941 à juillet 1942, il trouve refuge en Haute-Corrèze avec son camarade Georges Ceuille. Ils vivent vraiment à la dure et c’est miracle qu’ils ne soient pas arrêtés.

Fin avril 1942, Gabriel Roucaute, responsable communiste pour le sud-ouest, le désavoue en lui rappelant que la priorité du parti, ce sont les zones urbaines. Guingouin reçoit l’ordre de recentrer son action sur Brive, Tulle et Ussel. Devant son refus d’obtempérer au motif que toutes les guerres de partisans se sont d’abord gagnées dans les campagnes, on lui suggère en vain une mutation à Clermont-Ferrand. À la fin de l’été 1942, il revient de sa propre initiative dans son secteur d’Eymoutiers. Il y déploie une forte activité de sabotage et est peu à peu conduit à repenser l’hébergement et l’encadrement des hommes qui le rejoignent ; c’est ainsi que son maquis voit le jour à la mi-avril 1943 dans des conditions extrêmement difficiles que Fabrice Grenard décrit excellemment. Ce ne fut certes pas le premier maquis fondé en France mais il « surpassait en 1944, en hommes et en équipement, tous ceux de la région » (p. 117). En août 1943, Guingouin décide d’empêcher la moisson de blé en détruisant les batteuses. Ce projet qui peut dresser les paysans contre les maquisards est désapprouvé par le parti qui veut à nouveau l’affecter loin de ses bases. Il tient bon et développe comme il l’entend son maquis de la forêt de Châteauneuf. Le PCF cherche alors à déstabiliser cet électron libre et, même selon ses dires répétés, à l’éliminer physiquement.

Pour Guingouin, si le maquis a une vocation militaire, son action doit également avoir une portée politique, visant à mettre la population de son côté. À l’automne 1943, sont placardés autour de la forêt de Châteauneuf les « arrêtés du préfet du maquis ». Ces affiches abordent deux points très sensibles pour la population agricole : la taxation administrative des prix et la collecte effectuée par les services du Ravitaillement général. En fixant les prix au nom de la Résistance, le maquis agit en véritable contre-pouvoir et la réputation de Guingouin s’étend vite de ce fait très au-delà de sa zone d’action. Mais le titre de « préfet du maquis » doit aussi être replacé dans le contexte de sa rupture avec le PCF dont il ignore les directives. Une filière établie avec le SOE, à qui l’obédience communiste du maquis est dissimulée, lui permet de recevoir 11 parachutages entre août 1943 et le débarquement du 6 juin 1944.

Quid de son action à ce moment-là précisément ? Guingouin affirmait avoir évité à Limoges le sort de Tulle, en refusant de lancer ses hommes sur la ville au lendemain du débarquement, comme le lui ordonnait le PCF. Selon Grenard, simple chef de secteur et toujours autonome par rapport aux FTP, il ne fut pas en situation de peser sur les choix stratégiques avant sa nomination comme chef des FTP à la fin juin, puis des FFI de la Haute-Vienne à la mi-août, c’est-à-dire à une date où la décision d’encercler Limoges plutôt que de l’attaquer frontalement avait déjà été prise.

C’est vers la mi-juin 1944 que Guingouin est sorti de son isolement en renouant avec l’appareil du PCF et en adhérant aux FTP au terme de longues négociations. Entré dans Limoges le 21 août 1944, Guingouin utilise son prestige et son ascendant pour y maintenir l’ordre. Le 20 novembre 1944, grièvement blessé dans un accident de la route (dû, selon lui, à un sabotage de la direction de sa voiture), il est hospitalisé à Limoges. Réformé en avril 1945 après sa convalescence, il est élu maire de Limoges le mois suivant.

Il a 32 ans et un brillant avenir devant lui. En réalité, commence une phase d’épreuves qui valent bien celles de l’occupation. Même si la perte de la mairie de Limoges à l’automne 1947 est un revers cruel, ses déboires tiennent surtout à ses relations avec l’appareil du parti. En réalité, c’est « un communiste orthodoxe accusé de dissidence » (p. 320) et le divorce entre les deux parties est profond :

« Les caractéristiques mêmes de la lutte clandestine, la difficulté des liaisons et des communications avec l’appareil ont pu favoriser les initiatives personnelles, salutaires dans le cadre du combat résistant, mais dangereuses, à terme, pour le fonctionnement traditionnel du parti, qui ne conçoit d’autre légitimité que celle conférée à l’appareil » (p. 320).

Croyant loisible de discuter la ligne du parti sous l’occupation, il remet en octobre 1949 à Maurice Thorez un rapport critique qui scelle son sort. Exclu en 1952, il reprend son métier d’instituteur près de Limoges alors que la campagne menée contre lui fait rage ; il est accusé d’avoir détourné de l’argent et d’avoir été un agent au service des Britanniques. L’Humanité du 15 novembre 1952 le voue aux gémonies : « …avec Guingouin nous avons affaire à un ennemi de la pire espèce » (p. 340).

À la rentrée 1953, il prend un poste d’instituteur près de Troyes pour s’éloigner des tensions qui l’entourent. Mais, convoqué en décembre par la Justice à Tulle dans le cadre d’une instruction sur l’assassinat en Corrèze en novembre 1945 de deux paysans, il est emprisonné. Après une incarcération de près de six mois, au cours de laquelle il est laissé pour mort sous les coups de ses geôliers dans la nuit du 22 au 23 février 1954, il doit attendre 1959 pour être innocenté. Sa réhabilitation politique interviendra très tard, par la voix de Robert Hue reconnaissant en 1998 l’inanité des accusations portées contre lui pour justifier son exclusion en 1952.

Son action, menée hors des sentiers battus, a généré pendant la lutte et à la Libération une véritable légende dont la face noire s’est nourrie d’accusations « totalement injustes » (p. 433). Quant au versant doré, Fabrice Grenard l’amende en faisant valoir que Guingouin fut longtemps, doctrinalement au moins, d’une fidélité sans faille au parti d’une part, qu’il ne fut pas « le chef du maquis limousin » mais le commandant d’un secteur d’autre part. Par ailleurs, son action n’a pu se déployer sans de multiples concours auxquels l’ouvrage rend la part qui leur est due non sans que Grenard précise : « Cela ne veut en aucun cas dire qu’il n’a pas joué un rôle important, ni qu’il ne se soit pas montré héroïque à de nombreuses reprises » (p. 11).

En prenant appui sur une documentation inédite, notamment le fonds de la commission centrale de contrôle politique du PCF déposé depuis 2005 aux Archives départementales de la Seine-Saint-Denis, en puisant dans les dossiers des forces répressives de Vichy, en élaborant des annexes précieuses, Fabrice Grenard a produit une étude qui fera référence. On regrettera que le sous-titre de l’ouvrage (« du mythe à l’histoire » ), qui reprend un poncif dont la rigueur laisse à désirer, paraisse suggérer qu’il n’y aurait de belle et bonne histoire qu’en pourfendant des « mythes » platement entendus comme de viles altérations de la réalité. C’est précisément un des grands mérites de cet ouvrage de montrer qu’il n’est pas possible d’appréhender les luttes clandestines de la Résistance sans intégrer leur dimension légendaire, dans l’instant et ultérieurement.


Laurent Douzou.


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