Fabrice Grenard, La France du marché noir (1940-1949), 2008

Fabrice Grenard, La France du marché noir (1940-1949). Paris, Payot, 2008, 351 pages.

par Cédric Perrin  Du même auteur

C’est à une plongée dans la France des années 1940 que nous convie Fabrice Grenard. L’ouvrage, tiré d’une thèse de doctorat soutenue à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris en 2004 et dirigée par Jean-Pierre Azéma, s’intéresse à ce qui fut la forme la plus importante de délinquance durant la guerre et l’Occupation. Plus d’un million de procès-verbaux furent dressés entre 1940 et 1944 pour infraction à la législation économique. Il existait bien sur ce sujet le livre de l’historien américain Paul Sanders, mais celui-ci traite principalement des bureaux d’achats allemands et ne va pas au-delà de 1946 alors que la carte de pain n’est supprimée qu’en 1948 et que les derniers rationnements (pneus, denrées importées…) disparaissent en 1949. Le premier intérêt du travail de Fabrice Grenard est donc de prendre le phénomène depuis son apparition, en 1940, jusqu’à son extinction. Il trouve ainsi sa place dans l’historiographie récente de la France occupée qui s’interroge sur la postérité des situations et des mesures nées sous Vichy. Surtout, dépassant la seule question des bureaux allemands et des gros trafics, il apporte une vision plus globale de la réalité de ce que fut le marché noir. L’ambition de l’auteur est d’étudier celui-ci du triple point de vue économique, social et politique. Pour cela, Fabrice Grenard a su mobiliser de nouvelles sources dont, particulièrement, celles de la Direction Générale du Contrôle Economique (DGCE) née en 1940 précisément pour conduire la répression du marché noir et dont les archives sont maintenant ouvertes. L’analyse de ce fonds permet à l’historien d’apporter des connaissances incontestablement neuves sur le sujet et de remettre en cause bien des clichés nés souvent dès la guerre et véhiculés ensuite par toute une littérature dont le célèbre Au bon beurre de Jean Dutourd. Pour mieux suivre le développement du marché noir, l’auteur adopte opportunément un plan chronologique qui dégage quatre période : 1940-1941, automne 1941-1943, printemps-été 1943-été 1944 et enfin été 1944-1949.

La première phase (1940-1941) est « le temps des mercantis », du nom des profiteurs de guerre de la première guerre mondiale repris notamment dans la presse pour dénoncer les premiers trafiquants dès les débuts de l’Occupation. Les lendemains de la défaite voient la naissance d’institutions pour gérer le rationnement : le secrétariat d’État au Ravitaillement dans l’agriculture et les Comités d’organisation et l’Office central de répartition des produits industriels dans l’industrie et les services. Celles-ci tentent d’établir un circuit fermé de distribution dont les symboles pour le consommateur final sont les coupons et les tickets de rationnement. Mais, les fuites qui alimentent le marché noir ne tardent pas à fragiliser ce circuit. Les fraudeurs jouent sur les limites du système pour faire grimper les prix officiels (la taxe). Les plus organisées constituent de véritables sociétés du marché noir avec leurs entrepôts clandestins (les « clandés ») et leurs réseaux de rabatteurs. La clientèle de ces premiers temps du marché noir est celle des populations aisées qui seules peuvent y avoir recours. C’est aussi l’occupant allemand et ses bureaux d’achats, dont le fameux bureau Otto, pour qui le marché noir est un instrument de pillage du pays occupé. Ces inégalités d’accès au marché noir créent des tensions sociales qui se cristallisent dans la dénonciation (et la délation) de la « tyrannie des épiciers », du paysan profiteur ou du supposé rôle occulte des Juifs. Ces scandales du marché noir ont aussi un impact politique. En démentant les promesses et les valeurs de la Révolution nationale, ils contribuent à en éloigner l’opinion. Pourtant Vichy tente d’instaurer une répression exemplaire où la voie administrative (avec des mesures d’internement, par exemple) prime sur la voie judiciaire. Les délits du marché noir sont élevés au rang de crime. Toutefois, la diversité des procédures et des acteurs rend la répression confuse.

À partir de l’automne 1941, le marché noir prend une nouvelle dimension. Il n’est plus l’apanage de quelques nantis mais touche désormais toutes les catégories sociales. L’écart se creuse entre la réalité et la réglementation économiques. Face aux insuffisances du ravitaillement officiel, le marché noir devient une nécessité. Se constitue alors un « marché gris » où les consommateurs vont s’approvisionner directement dans les fermes. C’est la période où des pelotons de cyclistes commencent à déferler sur les campagnes proches des grandes villes durant les week-ends. Cette généralisation oblige Vichy à infléchir sa politique. Le gouvernement autorise d’abord les colis familiaux qui, en n’ayant souvent de familiaux que le nom, s’imposent rapidement comme les « colis officiels du marché noir ». Ensuite, la répression se recentre sur les gros trafics, instaurant une certaine tolérance, mais non une totale approbation, des petits trafics de survie. Ici, l’un des véritables apports du livre est de réussir à établir, grâce aux documents de la DGCE, une géographie et une sociologie du marché noir. L’auteur peut ainsi montrer que le marché noir profite plus aux négociants ou aux grossistes qu’aux détaillants ou aux paysans stigmatisés par la rumeur. Et, s’il y a bien des « rois du marché noir » qui y font fortune, les trafics sont de faible ampleur et constituèrent plus modestement un appoint ou un moyen de continuer à vivre normalement ; ce qui peut déjà apparaître comme un privilège quand les autres Français doivent se priver.

Une nouvelle période s’ouvre quand, en 1943, les Allemands renoncent au marché noir pour privilégier des prélèvements plus rationnels, légaux, avec la collaboration de l’État français. Ils ont désormais intérêt à ce que la répression soit plus efficace pour éviter que des productions soient soustraites à leurs prélèvements. Laval décide de jouer pleinement le jeu de la répression des trafics dans l’espoir d’obtenir un assouplissement des exigences allemandes. Cette politique ne fait que renforcer l’impopularité des services de contrôle. La Résistance jusque-là très réticente à l’égard du marché noir décide de l’encourager et de le légitimer en en faisant un acte patriotique. Vichy tente bien de dénoncer les « pillards » de la Résistance, mais à la fin de l’Occupation l’action du Contrôle économique devient impossible.

Après la Libération, le bilan limité de l’épuration, menée notamment par les Comités départementaux de confiscations des profits illicites, confirme que la plupart des trafics de la guerre ont été de petite taille et sans grands profits à sanctionner. Le marché noir, lui, perdure aussi longtemps que les restrictions. Il connaît même ses plus beaux jours et de nouvelles personnes se lancent dans les trafics. Alors que l’opinion espérait que la fin de l’Occupation verrait le retour à un marché normal, le gouvernement provisoire doit conserver les organes de contrôle installés par Vichy. Le rythme rapide auquel se succèdent les ministres du Ravitaillement témoigne de l’incapacité de l’État à maîtriser la situation qui ne redevient normale qu’en 1948 quand la production retrouve son niveau d’avant-guerre. Les organes de contrôle détestés des Français peuvent enfin être supprimés à la fin de l’année 1949.

On peut regretter les choix de l’éditeur d’avoir placé les notes dans une position qui en complique la consultation et d’avoir fortement comprimé la bibliographie. Cependant, il reste un ouvrage fort qui en abordant enfin le marché noir dans sa durée et sa globalité rompt avec le spectaculaire des gros trafics ainsi qu’avec les très nombreux clichés, et donne une image plus juste de ce qu’a été la société française des années noires.


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