Fabrice Grenard, Florent Le Bot, Cédric Perrin, Histoire économique de Vichy. L’État, les hommes, les entreprises.

Paris, Perrin, 2017, 440 p.

par Claude Malon  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageL’ambition des auteurs n’est pas de proposer une histoire générale de l’économie et de la société françaises sous l’Occupation allemande. Le titre du livre suggère, en effet, l’existence d’une conduite spécifique de l’économie par les autorités de l’État français. Une « économie de Vichy » dont l’autonomie ne fut certes que relative, mais significative dans bien des domaines. Pour en rendre compte, il fallait entrer dans la complexité du réel et les auteurs ont utilisé les recherches récentes à l’échelle locale et régionale, au plus près des hommes et des entreprises, autant qu’ils ont tenté de démêler les méandres d’une administration fortement bureaucratique.

Les auteurs rappellent que le dernier ouvrage de synthèse fut publié par Alfred Sauvy en 1978. Ils insistent sur leur dette à l’égard de « l’histoire des entreprises et à travers elle du monde du travail, qui a fourni récemment une telle variété d’informations et d’analyses qu’elle apparaît désormais incontournable ». Lors des 20e rencontres de Blois, Fabrice Grenard dressait un état des lieux historiographique plus explicite en rappelant les nombreux colloques tenus et publiés par le groupement de recherche sur les entreprises sous l’Occupation, dirigé par Hervé Joly (GDR 2539, LAHRA-CNRS, 2002-2013). Les notes et la bibliographie, bien actualisée, attestent de cet apport essentiel auquel les auteurs ont eux-mêmes contribué.

La première partie, intitulée « Séquences », est une périodisation des politiques économiques depuis les années 1930. Le premier chapitre est un état des lieux de la conjoncture, des forces et faiblesses de l’économie entre 1930 et 1940. Il traite des racines du Vichy économique, soulignant l’existence d’une galaxie corporatiste déjà à l’œuvre dans les milieux d’affaires en réaction aux réformes du Front populaire. De l’été à l’automne 1940 (chap. 2), un « nouveau régime économique », conséquence de la défaite, conduit la France à « financer son propre pillage » : dévaluation par rapport au mark, frais d’occupation. Si la « dislocation du marché national » et le coup d’arrêt porté à l’économie française ne sont pas le fait de Vichy, l’armistice qu’il a consenti aura constamment des effets néfastes à travers les décisions de la Commission de Wiesbaden : elle ne cessera d’imposer des marchés de dupes entre vainqueur et vaincu. Tout contrôle parlementaire forcément exclu, la multiplication des organismes de contrôle (comités d’organisation, office de répartition des produits industriels, bureaux de répartition du ravitaillement agricole, etc.) n’obéit pas uniquement aux contraintes imposées par le Militärbefehlshaber in Frankreich : elle est aussi une aubaine pour ceux qui souhaitaient « l’avènement d’un nouvel ordre économique et social de type corporatiste ». Ceci expliquerait pourquoi ces nouvelles structures conviennent au « choix délibéré de collaboration d’État que le régime de Vichy revendique à l’automne 1940 ». C’est dans ce cadre lourdement bureaucratique que les auteurs expliquent le fonctionnement du rationnement.

Ce moment 1940 est éclairé, dans la lignée de Robert Paxton, par le fait qu’au départ les Allemands (en l’occurrence Elmar Michel au Majestic ou Richard Hemmen à Wiesbaden) n’avaient pas pour intention de stimuler l’économie française et que la collaboration a été voulue et organisée sur le plan économique par les technocrates de Vichy, comme Jean Bichelonne. Cet état des choses se confirme dans le chapitre 3, « La voie de la collaboration » : de fin 1940 à 1942, l’État, à travers les comités d’organisation (CO), donne l’exemple dans l’acceptation de la commande allemande, emportant les réticences patronales éventuelles. De l’été 1942 à 1944, la France devient « le premier contributeur des pays européens occupés à l’effort de guerre nazi » avec l’aggravation des paiements au vainqueur et la loi du 4 septembre 1942, plus importante encore que celle du STO qui l’a suivie, car elle fut responsable de 60 % du nombre des requis. Albert Speer, aidé par Bichelonne et Laval, met en place une exploitation « plus subtile » de la main-d’œuvre requise sur le territoire. Le Mur de l’Atlantique, « monument de la collaboration » selon l’expression de Jérôme Prieur, est emblématique de la pyramide de la sous-traitance validée par le CO du BTP, qui établit les contrats entre l’Organisation Todt, les entreprises allemandes et les entreprises françaises qui fournissent l’essentiel de la main-d’œuvre. Le cas exemplaire de Sainrapt et Brice est examiné, mais nous pourrions ajouter que l’entreprise parisienne Drouard eut un chiffre d’affaires allemand, et une amende à la Libération, plus élevés encore.

La cinquième séquence traite des « sorties de guerre » de 1944 à 1949 : bilan des destructions, persistance des pénuries et du marché noir, bataille de la production, hyperinflation. L’héritage de Vichy se prolonge car il est difficile de reconstruire en temps de pénurie sans maintenir une économie dirigée. Au total, cette « périodisation vive » de1930 à 1950 permet de se demander quel genre de parenthèse fut Vichy dans le domaine économique.

Tous les lecteurs ne seront pas convaincus par le titre de la deuxième partie, « Gros plans », qui semble annoncer des « zooms » sur des études de cas, alors qu’il traite plutôt d’objets consubstantiels à la politique de Vichy, sans éviter les redites avec la partie chronologique. « La revanche sur le Front populaire ? », chapitre consacré à la refonte du monde du travail et de l’entreprise, vaut mieux que son titre également. Ces réserves formulées n’enlèvent rien au fond du propos. La Révolution nationale, la Charte du travail, les comités d’organisation, les mythes et réalités de la synarchie et du discours antitrust du Maréchal, les « usages allemands de la main-d’œuvre française » et la dégradation des conditions de vie et de travail sont analysés avec soin. De nombreux exemples concrets sont puisés dans les études de branches et de localités. On perçoit les contradictions internes à la politique économique de Vichy ; Bichelonne, par exemple, se montre mécontent de voir les CO négliger la rationalisation au profit de la répartition des produits. Vichy serait « le premier à envisager un plan d’industrialisation des colonies », mais cette affirmation est discutable, d’autant que les dirigeants de la politique du coton colonial y étaient hostiles.

Le chapitre « Une France en morceaux » étudie les conséquences inévitables du zonage, de la dislocation de ses territoires et de l’existence des zones interdites par l’occupant. Les préfets régionaux inventés par Vichy ont des pouvoirs étendus aux questions économiques, comme les inspecteurs généraux de la production industrielle. On comprend alors à lire ces pages que la bureaucratie vichyssoise (avec l’exemple d’une PME qui dépendait de quatorze CO !) eut pour effet pervers que les entreprises se tournèrent plus facilement vers le client allemand, traitant parfois directement avec lui. Un panorama des situations régionales est dressé, territoires coloniaux inclus. Ce livre permet également de suivre le parcours de personnalités (Jean Bichelonne, Jacques Barnaud, Henri Ardant…) et de mieux comprendre cette « réaction industrielle » qui « utopise » le passé, nous dit-on, autour des figures du paysan et de l’artisan.

Dans le chapitre « Intérêts et convoitises », il est dit que la prise directe de contrôle des entreprises françaises par les intérêts allemands fut relativement faible. Entre frais d’occupation et accords de clearing d’une part, volonté d’intégrer l’Europe « nouvelle » de l’autre, la politique financière et bancaire de Vichy n’est guère efficiente. L’inflation, le marché noir, de nature hétérogène, et l’existence de prix officiels et officieux brouillent la lecture. Certes, il y eut les gros trafics et les bureaux d’achat. Mais les entreprises soumises à la contrainte généralisée de la collaboration économique n’ont pas toutes été « collaboratrices » au même degré, comme l’illustrent plusieurs études de cas dans différents secteurs. L’accord Speer-Bichelonne de 1943 a largement favorisé la collaboration choisie. À cette occasion, les auteurs reprennent le débat conceptuel sur la collaboration et les résistances patronales, domaine de « la grisaille » qui mériterait ici un développement prolongeant les analyses de François Marcot. On aurait pu trouver une mention du rôle des chambres de commerce, relais de décisions de l’État français, comme les CO qu’elles alimentent en responsables, et très marquées par le vichysme politique.

Le chapitre 9 aborde la question de l’action économique du Vichy xénophobe et antisémite, des décisions de spoliation et d’aryanisation prises hors de toute pression allemande, politique idéale pour l’occupant nazi. On rappelle comment s’est organisée la chasse à la présence dite « juive », selon les lois de Vichy, dans l’économie nationale (rôle du ministère de la Production industrielle, du Commissariat général aux questions juives, des administrateurs provisoires). De nombreux syndicats professionnels se sont comportés comme des « supplétifs » du processus d’aryanisation, dont un bilan est dressé. Des exemples parlants montrent comment on a pillé « les pauvres au nom d’une fortune juive ».

La troisième partie s’intitule « Suites, séquelles et mue ». Elle pose la question du « Vichy après Vichy » et de sa paternité dans les transformations du modèle économique, « invention » du PDG par exemple, ou évolution des normes comptables et de l’information économique et statistique. La filiation entre les comités sociaux de la Charte du travail et les comités d’entreprise est nuancée dans ses enjeux et ses visées. Une place importante est faite à l’histoire de l’artisanat. Il faut, en outre, distinguer les innovations durables dans ce qui est appelé un « entre-deux technologique ». Mais, selon les auteurs, « souligner l’importance du poids de la guerre n’induit pas que Vichy aurait inventé le second XXe siècle ».

Un bilan de l’épuration économique, fiscale et financière est dressé où l’on retrouve tout l’apport des archives des comités de confiscation des profits illicites. Il était nécessaire d’en parler, même si le paramètre vichyssois est plus délicat à distinguer dans une épuration qui a bien existé, au moins provisoirement. La gestion, plus que sulfureuse dans certaines régions, des dommages de guerre, en application déjà sous Vichy, aurait pu susciter un développement plus important. Le chapitre 12 pose, au sujet de la restitution des biens dits « juifs », la question de l’impossible réparation. Le dernier chapitre revient au temps long avec une réflexion sur la planification, la coopération européenne. Les « technocrates de la Libération et de l’après-guerre ne sont pas ceux de Vichy », contrairement à certaines thèses qui n’ont vu dans les réformes économiques et sociales de l’État Français que « modernité ». Il resterait à situer l’ouvrage dans la généalogie des interprétations de Vichy, depuis Paxton et Kuisel, comme étape ou parenthèse, comme l’avait fait Michel Margairaz dans un article en 2009 sur les politiques économiques « de » et « sous » Vichy.

Un public assez large trouvera dans ce livre un état des savoirs fort utile et mis à jour, respectueux de l’histoire scientifique, avec des données quantitatives adroitement situées dans le corps du texte. On constatera tout au long du propos que cette organisation voulue par les hommes de Vichy, qualifiée « d’expérience la plus poussée d’économie dirigée en France », a facilité de ce fait son contrôle par les Allemands. Si bien que la « collaboration », au sens littéral, fut illusoire, et ne fit que contribuer un peu plus à placer l’économie française en position de sous-traitant de l’Allemagne nazie.

Claude Malon



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