Fabienne Le Houérou, Forced Migrants and Host Societies in Egypt and Sudan, 2003

Le Houérou (Fabienne), Forced Migrants and Host Societies in Egypt and Sudan. Le Caire/New-York, The American University in Cairo Press, 2003, 99 pages.

par Philippe Rygiel  Du même auteur

Les populations de la Corne de l’Afrique, terre de sécheresse en proie à de violents conflits, suivent depuis fort longtemps le cours du Nil lorsque se produit une crise violente, cherchant, pour un temps au moins, des cieux plus hospitaliers. Fuites et retours prirent un sens nouveau lorsque les États riverains et la communauté internationale virent dans les populations chassées par la sécheresse ou la guerre des réfugiés ou des candidats au refuge, parfois soupçonnés de duplicité, et les traitèrent en conséquence.

Fabienne Le Houérou s’est faite l’ethnologue de ces hommes et de ces femmes déplacés, qu’ils viennent d’Éthiopie, d’Érythrée, du Darfour ou du Soudan. Elle les a suivis, interrogés, observés durant plusieurs années au début de la décennie, dans les camps du désert soudanais, au Caire, à Khartoum, s’efforçant de développer une anthropologie du refuge et de la souffrance qui rende compte de la façon dont la migration forcée – concept qu’elle préfère à celui de refuge – détermine leur rapport à l’autre, aux espaces qu’ils traversent, à leur corps et à leur propre histoire enfin. Elle utilise pour cela les ressources d’une ethnologie de terrain combinant observation participante, production et exploitation de documents visuels – photographies aussi, surtout, films – et recueil de la parole et de l’écriture des hommes et des femmes qu’elle rencontre. Ce matériau, dont elle formalise l’exploitation en empruntant à la tradition goffmanienne ou aux théoriciens de langue anglaise des forced migrations studies, la conduit à voir dans les migrants forcés de l’est de l’Afrique présents en Égypte ou au Soudan, des êtres perpétuellement en attente. Dans l’attente du secours, dispensé par des ONG ou des organisations internationales – perçus parfois comme des anges blonds et s’en défendant peu – dans l’angoisse des papiers, qui permettent de sortir de l’illégalité, de ne plus se cacher, dans l’espoir surtout, d’une installation en Occident, qui, pour la grande majorité, ne deviendra jamais réalité. Ces hommes et ces femmes, nous dit l’auteur, sont des voyageurs en transit, même quand l’attente se prolonge des années, des décennies durant. Si leurs expériences vécues ont ceci en commun, elles n’en sont pas pour autant identiques. L’un des grands mérites du travail présenté réside non seulement dans le constat cette diversité des expériences, mais aussi dans la tentative de rendre compte de ce qui la détermine. Il faut pour cela étudier plusieurs groupes et arpenter plusieurs terrains. L’environnement du migrant, cantonné aux camps du désert soudanais ou confronté au gigantisme de la métropole cairote, son isolement, ou au contraire, pour les réfugiés du Darfour installés dans les faubourgs du Caire, son insertion dans un réseau serré de solidarité, les normes culturelles de la société quittée, l’attitude des populations avec lesquelles il est en contact, qui peut aller de la plus grande générosité à une violente hostilité – souvent réservée aux plus sombres de peau –, les possibles définis par le statut concédé ou refusé, les conditions du départ, enfin, parfois terrifiantes, sont autant de facteurs contribuant à définir la façon dont l’exil est vécu. L’exploration de ces dimensions permet de comprendre la terreur des déserteurs éthiopiens, se terrant dans les appartements cairotes, reliés au monde par des écrans de télévision rarement éteints, ou le maintien, par les exilés chrétiens des hauts plateaux éthiopiens regroupés à proximité du souk de Deim, d’une mémoire collective et nationale.

Nourri d’un riche matériau, marqué par la volonté qu’a l’auteur de se tenir au plus près des expériences concrètes des individus, en donnant à celles-ci un sens anthropologique et social, l’ouvrage, qui se présente plus comme un recueil d’articles touchant à un même thème que comme une synthèse, pourra cependant dérouter le lecteur, particulièrement s’il est peu habitué à la multiplication des aperçus théoriques ou peu familier des débats internes aux organisations internationales et aux ONG. Fabienne Le Houérou, acteur engagé, prend parfois partie dans des batailles dont elle n’explicite pas toujours les tenants.


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