Fabien CONORD, Rendez-vous manqués. La gauche non communiste et la modernisation des campagnes françaises.

par Julian Mishi  Du même auteur

Fabien CONORD. – Rendez-vous manqués. La gauche non communiste et la modernisation des campagnes françaises. Bordeaux, Presses Universitaires de Bordeaux, 2010, 376 p. Préface de Mathias BERNARD. « Politique du XXe siècle ».



Cet ouvrage est tiré d’une thèse d’histoire soutenue en 2007 à l’Université de Clermont-Ferrand II. Intitulée Les rets de la modernité. La gauche non communiste dans les campagnes françaises, de la Libération aux années 1970, cette thèse a été dirigée par Mathias Bernard, auteur de la préface. Par de nombreux aspects, le travail de Fabien Conord est singulier et ambitieux. D’abord par son objet d’étude : peu investi jusqu’ici, cet objet oriente la recherche vers l’analyse des comportements politiques dans les espaces ruraux. Ensuite par la diversité des sources mobilisées : archives policières, rapports préfectoraux, débats publics de l’Assemblée Nationale, du Sénat et des conseils généraux. Fabien Conord porte en particulier son attention sur les documents produits par les élus et les organisations politiques : presse militante, tracts, brochures, professions de foi, etc. L’approche adoptée, qualifiée de « multiscalaire », vise à penser les relations entre cas locaux et scène nationale, en investissant plusieurs sites, en l’occurrence sept départements (Aisne, Allier, Basses-Alpes, Aude, Côtes-du-Nord, Creuse, Lot-et-Garonne). Il faut aussi souligner que cette étude prend en compte une diversité de forces politiques, alors que les recherches sont habituellement centrées sur un seul courant politique. L’auteur s’intéresse aux groupes qui ne sont pas communistes et peuvent être rattachés à la gauche, notamment la SFIO, le premier et le second PSU (Parti Socialiste Unitaire et Parti Socialiste Unifié), le PSA (Parti Socialiste Autonome), l’UFD (Union des Forces Démocratiques) et le parti radical-socialiste. Il décrit une suite de rendez-vous manqués de ces organisations avec l’exercice du pouvoir, le syndicalisme agricole et l’appréciation de la modernisation.



L’ouvrage s’articule autour de trois parties. Dans les premiers chapitres, l’auteur décrit la rétraction de l’influence électorale de la gauche non communiste dans la France rurale méridionale. Les forces de gauche rassemblent autour de combats laïcs et d’une vision binaire du champ politique, elles séduisent surtout des travailleurs indépendants, pauvres et âgés. La seconde partie confronte les programmes agraires de la gauche et les politiques qu’elle mène lorsqu’elle est en pouvoir. Aux divergences entre socialistes et radicaux à la Libération succède une période de convergence doctrinale où la SFIO centre son programme sur la défense des petits exploitants (au détriment de la réforme des structures), tandis que les radicaux révisent leurs positions hostiles à l’interventionnisme étatique. Après 1958, l’heure est à l’opposition frontale vis-à-vis de la politique de modernisation du pouvoir gaulliste. Les derniers chapitres sont consacrés aux relations de la gauche avec les « forces sociales » qui animent le monde rural (agriculteurs, artisans, commerçants) et soulignent les rendez-vous manqués avec le syndicalisme agricole et les mouvements protestataires.



L’interrogation centrale qui traverse cette recherche est exposée en introduction : « L’enjeu est de discerner si la gauche soutient les forces agissantes, qui apparaissent comme des avant-gardes, ou bien si elle s’appuie sur les groupes conservateurs et les laissés-pour-compte de la modernisation » (p. 28). La réponse de l’auteur est sans équivoque : la perte d’influence de la gauche non communiste dans les campagnes au cours des années 1960 et 1970 s’explique par une doctrine et une action gouvernementale incohérentes, oscillant entre dirigisme et respect de la propriété privée. Ces orientations ne correspondraient pas aux attentes des milieux ruraux, séduits au contraire par la politique modernisatrice et protectrice d’inspiration gaulliste. Dans les départements enquêtés, Fabien Conord décrit des élus et des militants de gauche, sociologiquement vieillissants et politiquement enfermés dans une critique des projets modernisateurs des gouvernements. On est loin de l’image progressiste et modernisatrice que la gauche souhaite se donner à l’échelle nationale. Apparaissant comme une arrière-garde, la gauche rurale reste ancrée dans des représentations et des modes d’action qui se sont constitués à la fin du XIXe siècle. « Engagée dans un projet modernisateur de la France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la gauche rurale française apparaît pourtant, à l’aune des Trente glorieuses, comme un conservatoire de la tradition, une survivance de la IIIe République » (p. 329).



Cette problématique a malheureusement l’inconvénient de renforcer l’image commune d’un archaïsme des campagnes, avec une lecture en terme de « retard » et un usage peu réflexif des notions de « modernité » et de « tradition ». Les apports de cette recherche se situent probablement ailleurs. Par exemple dans l’analyse des rapprochements et distinctions entre les diverses composantes de la gauche non communiste : la fréquence des parcours conduisant d’une famille politique de gauche à une autre, l’importance du socle commun laïc, ou encore le lien entre socialisme et héritage radical-socialiste, sont autant d’éclairages contribuant à une meilleure connaissance de cet univers. Une autre question intéressante et transversale à l’ouvrage est celle de la spécificité des pratiques politiques dans des milieux ruraux caractérisés par la faiblesse des structures militantes. Dans ces espaces, les relations entre élus et électeurs reposent sur des relations d’interconnaissance qui sont médiatisées par différentes institutions locales (mutuelles, syndicats d’exploitants agricoles, coopératives, caisses locales du crédit agricole). Comme le souligne Fabien Conord, cette interpénétration modifie le rapport des élus de gauche à leur parti et au corps électoral, ainsi qu’aux associations et syndicats dans lesquels ils sont inscrits.



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