Fabien Archambault, Loïc Artiaga, Gérard Bosc, sous la direction de, Double jeu. Histoire du basket-ball entre France et Amérique, 2007

Fabien Archambault, Loïc Artiaga, Gérard Bosc, sous la direction de, Double jeu. Histoire du basket-ball entre France et Amérique. Paris, Vuibert, 2007, 295 pages. « Sciences, corps et mouvements ».

par Peter Marquis  Du même auteur

Le champ des études sportives n’a pas connu en France le même essor qu’en Grande Bretagne ou aux États-Unis. Malgré les brillants travaux de quelques pionniers, il souffre encore d’illégitimité au sein des sciences sociales. Double Jeu s’inscrit donc dans une historiographie aux problématiques encore floues qu’il contribue, dans une certaine mesure, à clarifier. Plus précisément, cet ouvrage collectif issu d’un colloque explore l’histoire du basket-ball français en questionnant sa relation au grand frère américain. Rejetant d’emblée le concept d’américanisation, « terme ambigu et connoté idéologiquement », Double Jeu aborde son sujet sous l’angle des transferts culturels et des circulations transnationales, prolongeant ainsi les travaux d’E. Loyer et de L. Tournès. Les études de cas ici rassemblées affirment que le concept d’américanisation doit laisser sa place à celui d’acclimatation, puisque « comme dans les domaines de la musique, du cinéma, de la littérature ou de la mode, les générations (…) n’ont pas subi l’imposition de standards culturels mais ont plutôt européanisé des pratiques américaines ». C’est donc autour de la notion d’appropriation que l’ouvrage se propose d’organiser la démonstration. Il s’agit surtout d’expliquer comment, de la Belle Époque à l’ère de Tony Parker, le basket-ball a perdu son accent américain pour devenir le « basket », embrassant alors une identité construite comme proprement française.

Double Jeu est divisé en trois parties à la fois chronologiques (début XXe siècle, années 60, époque contemporaine) et thématiques (les racines, les réinterprétations, les luttes politiques). Les premières contributions sont consacrées à l’histoire de l’implantation du basket en France. Inventé en 1891 pour le compte la Young Men’s Christian Association (YMCA), ce sport d’intérieur, jugé moins rugueux que le football, se diffusa rapidement dans le monde, à l’instar du volley-ball. À Paris, la première démonstration de « balle au panier » eut lieu en 1893 dans les locaux de l’UCJG, Union Chrétienne des Jeunes Gens, équivalent français de la YMCA. Très lentement la pratique du basket-ball atteignit d’autres unions chrétiennes, mais pour Sabine Chavenier il « n’était jamais favorablement accueilli dans les premières années de son introduction en France ». Une nouvelle greffe prit lors de la Première Guerre mondiale avec la création, dans le cadre de l’Union Franco-Américaine de foyers de soldats où, loin du front, combattants américains et civils français pratiquaient le basket-ball. Gérard Bosc souligne que dans les années 1920, les patronages catholiques ainsi que l’armée firent l’éloge des sports américains pour revitaliser la jeunesse nationale. Dans les années 1930 le basket-ball perdit son accent US et devint le « basket ». Cette transformation passa par l’invention d’un style de jeu proprement national appelé « ripopo », bien analysé par Éric Clavérie. Arme contre la dégénération de la race, expression de la fougue latine, le basket français des années 1930-1940 témoigne également de ce qu’Archambault et Artiaga appellent l’ « impérialisme boomerang » : sport né du prosélytisme protestant, pur produit de la ville américaine et des ses cultures mixtes et mouvantes, comme le montre Hélène Harter, il est pourtant devenu sur le territoire français un sport joué dans les campagnes catholiques de Bretagne, des Pays de Loire et du Lyonnais. Jusqu’aux années 1960, les échanges avec le grand frère d’outre-atlantique demeurèrent sporadiques. Une querelle entre Anciens (partisans du ripopo) et Modernes (atlantistes) au sein de la Fédération de l’après-guerre se solda par la victoire des seconds, qui œuvrèrent pour une plus grande compétitivité des équipes françaises. On se tourna alors vers les entraîneurs et les joueurs américains. Leur nombre atteignit la centaine à la fin des années 1980, mais, jugés trop distants du public local, ils avaient une réputation de « mercenaires plutôt que de missionnaires ». Jacques Dumont et Allen Fautra précisent que, dans ces mêmes années 1960-1990, les acteurs clés du basket-ball guadeloupéen se trouvaient tiraillés entre le modèle étatsunien, vu comme la terre promise (notamment pour les sportifs noirs) et la France, garante d’une formation plus longue mais plus fiable, en particulier grâce à l’INSEP.

L’ouvrage consacre plusieurs études à la période post-1992 afin d’étudier l’impact des J.O. de Barcelone sur l’image du basket en France. Pour la première fois la NBA (National Basketball Association) avait décidé d’envoyer les vedettes de son championnat pour former l’équipe olympique. Loïc Artiaga conclut que la médiatisation des stars de cette Dream Team participait d’un soft power qui créa un climat favorable à la diffusion des « valeurs NBA ». Parallèlement, Françoise Hache-Bissette prouve que le basket fédéral à la française ne trouvait pas de représentation flatteuse dans le secteur, pourtant en plein essor, des livres pour la jeunesse. Pourtant, dans ces mêmes années, le niveau du basket de haut niveau ne cessa de croître, résultat d’un aggiornamento technique opéré par les instances nationales, selon Didier Primault. Avec cinq joueurs en 2005-2006, la France pouvait ainsi s’enorgueillir d’être le deuxième importateur de joueurs étrangers en NBA. Il faut rappeler que cette réussite intervint dans un contexte d’internationalisation de la NBA débuté dans les années 80. George Eddy (« Monsieur sports américains » sur Canal+) a beaucoup œuvré pour la popularité du basket auprès des jeunes. En tant que passeur culturel (au rôle malheureusement négligé dans cet ouvrage), il se fit le promoteur d’une NBA tournée vers le spectacle, la jeunesse et surtout le basket de rue. D’ailleurs, si Loïc Ravenel, au terme de son analyse sur les territoires changeants du basket français, conclut que le « basket des terroirs » s’estompe au profit d’un « basket des playgrounds », la question du basket de rue n’est malheureusement pas abordée de front dans cet ouvrage. Les travaux américains sur les faux-semblants de la promotion socio-économique par le basket pour les jeunes des inner-cities incitent à la méfiance envers un schéma par trop optimiste. Le recueil se termine par deux études sur les rapports entre basket et politique au Venezuela et aux États-Unis. Nicolas Martin démontre que ce sport y est devenu majoritairement noir, non parce qu’il serait le sport naturel du ghetto ou celui du « génie noir », mais parce qu’il fut investi par la communauté africaine-américaine comme un lieu de revendications politiques passant par le corps et non par la langue. Geste spectaculaire et rare dans le basket blanc, le slam dunk est à cet égard compris comme un « acte rhétorique et politique », puisqu’il vient perturber le registre conventionnel des mouvements socialement acceptables. Constat inverse pour David Andrews qui dépeint la NBA des années 1980-1990 comme « un espace racial géré de façon cosmétique » où le corps noir est, « de façon très nette, transformé en marchandise ». L’iconisation de Michael Jordan ainsi que l’appropriation commerciale de toutes les formes d’afro-américanité dans le but de vendre une « différence » neutralisèrent, selon lui, les revendications politiques des Noirs américains.

Double Jeu se conclut par une bibliographie sélective et un index. Écrit dans une langue claire, accessible à un public élargi, l’ouvrage, malgré quelques répétitions, n’en demeure pas moins précis. On relèvera toutefois que le mot college ne signifie pas collège mais établissement d’enseignement supérieur, que négritude – par sa connotation politique – n’est plus la traduction retenue de blackness, que c’est en Major League Baseball que Jackie Robinson fit ses débuts et que les Dodgers entamèrent leur carrière à Los Angeles dès le printemps 1958. Pris dans son ensemble, Double Jeu a le mérite de présenter au grand public comme au chercheur un bel exemple de ce que peut être une histoire culturelle de la France s’appuyant sur l’étude des formes et significations des sports. Néanmoins on regrettera que l’attention portée aux représentations (ici, les signes de l’appropriation nationale du basket) ait mis au second plan la préoccupation pour les expériences des acteurs sociaux. Certains pionniers du ripopo et du basket d’après-guerre semblent avoir laissé des histoires orales (elles sont citées). Il eût été profitable de tester l’hypothèse de l’acculturation en la confrontant aux propos et imaginaires de ces acteurs. De plus, on ne peut qu’inciter les recherches futures à prolonger l’étude de la stigmatisation du basket des années 1920-1940 comme un « sport de fillettes » ou de « colonels à la retraite ». Ces remarques éparses méritent des recherches approfondies dans la veine des travaux américains sur l’essor parallèle du sport et de la remasculinisation de la société au tournant du dix-neuvième siècle. Enfin, un tel ouvrage souligne la question toujours délicate de l’inscription de l’histoire du sport dans l’histoire générale de la société française. Quels rapports les mutations évoquées ici entretiennent-elles avec l’émergence d’une société de loisir avant et après-guerre ? Quels impacts la pratique et le spectacle du basket ont-ils eu sur la constitution d’identités urbaines locales ? Comment penser la grande visibilité des basketteurs noirs français et leur rapport à la « condition noire » ? Enfin, en quoi l’adoption du basket se distingue-t-elle d’autres transferts culturels venus des États-Unis comme le jazz, le rap ou le fast food ? Autant de questions que les historiens du sport devront prendre en compte afin que leur champ d’étude occupe la place qu’il mérite au sein des sciences sociales.


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