Évelyne Ribert, Liberté, égalité, carte d’identité. Les jeunes issus de l’immigration et l’appartenance nationale, 2006

Ribert (Évelyne), Liberté, égalité, carte d'identité. Les jeunes issus de l'immigration et l'appartenance nationale, Paris, éditions La Découverte, 2006, 274 pages. « Textes à l'appui/enquêtes de terrain ».

par Sarah Mazouz  Du même auteur

Issu d’une thèse dirigée par Nicole Lapierre, le livre d’Évelyne Ribert prend pour cadre les conditions offertes par la loi Méhaignerie du 22 juillet 1993 pour mener une enquête sur la manière dont se construit et se formule le sentiment d’appartenance nationale des jeunes nés en France de parents étrangers eux-mêmes nés à l’étranger. L’hypothèse de travail de l’auteure est que les jeunes concernés par cette loi ont eu à développer un avis sur la question de l’appartenance nationale et la loi Méhaignerie est présentée comme « une occasion idéale pour mener une enquête sur ce sujet ».

L’intérêt du travail d’Évelyne Ribert tient donc à la fois au choix de son objet – il n’y a pas eu jusque-là de travaux en sciences sociales portant spécifiquement sur la génération qui a été concernée par les dispositions de la loi Méhaignerie – et à l’idée que l’auteure a choisi de défendre. L’ébranlement du modèle traditionnel d’appartenance nationale est général, il ne concerne pas uniquement les jeunes nés en France de parents étrangers nés à l’étranger, même si c’est sur cette frange de la population qu’une partie de la classe politique s’est focalisée. Et les réformes successives du Code de la nationalité mettraient en évidence quelque chose comme un déni de l’essoufflement de ce modèle : au lieu de s’interroger sur le modèle d’appartenance nationale, on continue de penser que le problème vient de ces jeunes qui doivent être soit d’abord français soit d’abord étrangers.

Dans une introduction stimulante, qui donne envie au lecteur de poursuivre la lecture de cet ouvrage, Évelyne Ribert prend pour point de départ le 24 mars 2005, date à laquelle l’apprentissage de La Marseillaise est rendu obligatoire, et suit à rebours les étapes du débat sur l’affaiblissement de l’identité nationale. L’auteure note avec justesse que c’est au milieu des années 1980, au moment où le consensus s’établit sur l’existence d’un titre de séjour unique pour les travailleurs immigrés, que le débat se focalise sur leurs enfants nés en France. Dans les étapes de ce débat, la loi Méhaignerie marque un moment central puisqu’elle affirme de manière claire et sur le plan de la législation même l’idée selon laquelle l’identité nationale serait mise à mal par les enfants nés en France de parents immigrés, Français par le droit du sol mais ne se pensant pas comme français. Même si son parcours d’enquête a amené Évelyne Ribert à revenir sur certaines de ses hypothèses de départ – notamment l’idée selon laquelle les jeunes concernés par la loi Méhaignerie avaient développé un avis sur la question de l’appartenance nationale -, la position qu’elle cherche à défendre prend le contre-pied du présupposé qui fonde la loi Méhaignerie : les modes de construction de l’identité nationale sont, de manière générale, en cours de redéfinition et de reformulation. La manière dont les jeunes nés en France de parents étrangers nés à l’étranger pensent leur rapport à la France serait l’une de ces formulations nouvelles de l’identité nationale. Le matériau ethnographique recueilli pendant une enquête de terrain qui s’est faite sur les années 1995 et 1996 donne alors à voir une palette de postures et de choix possibles – ne garder que la nationalité de ses parents, faire le choix de la double nationalité, devenir français sans pouvoir garder la nationalité de ses parents – en même temps que la constellation de raisons qui viennent fonder ces choix. Et il est très intéressant qu’après le premier chapitre – « Un terrain déroutant » – dans lequel sont relatées les conditions d’élaboration et de déroulement de l’enquête, Évelyne Ribert nous fasse « plonger » dans trois univers différents en donnant à voir la manière différente dont Aïcha, Isabelle et Nourredine ont décidé de leur nationalité. Le principal mérite du travail d’Évelyne Ribert est de montrer à travers les extraits d’entretiens reproduits la manière dont la loi Méhaignerie a rendu les choses plus opaques en créant une situation où des individus nés sur le sol français ne savent pas jusqu’à leur majorité de quelle nationalité ils sont ou plutôt, pour dire les choses plus précisément, quelles nationalités ils ont. Ainsi, certains pensent que la manifestation de volonté vient officialiser une nationalité française qu’ils avaient jusque-là en puissance, d’autres ne comprennent pas ce que signifie dans la pratique d’avoir deux nationalités, d’autres encore ne prennent pas la nationalité française de peur de perdre leur nationalité d’origine. L’intérêt de l’ouvrage d’Évelyne Ribert est aussi de montrer comment la loi Méhaignerie a créé ce que l’on a appelé la seconde génération. Les analyses du chapitre 5, intitulé « D’éternels enfants d’immigrés », mettent ainsi en évidence avec beaucoup de justesse la manière dont ces jeunes se perçoivent comme de « faux Français » et se pensent comme étant dans une situation d’incomplétude par rapport à ceux qui sont nés français de parents français.

Pourtant, le travail d’Évelyne Ribert pose une série de problèmes à la fois sur le plan de la méthode et sur celui de l’élaboration conceptuelle et de sa formulation, ce qui fait qu’elle ne parvient pas à démontrer la thèse clairement formulée en introduction et qu’au fil de la lecture, il est difficile de savoir ce qu’elle cherche précisément à prouver.

Tout d’abord sur le plan de la méthode, l’auteure a le tort d’accorder très peu de place au travail d’observation qu’elle a fait au tribunal d’instance où ses enquêté-e-s allaient procéder à leur manifestation de volonté. Elle se contente de dire au chapitre 4 – « Dans l’attente d’un statut définitif » – que rares sont les jeunes qui expriment une joie ou une satisfaction au moment où ils retirent leurs papiers français sans tenter d’analyser les raisons de ces réactions. L’auteure passe vite en laissant entendre qu’il n’y avait finalement rien à observer au tribunal d’instance. À aucun moment, les réactions observées ne sont mises en relation avec deux idées exprimées par les enquêté-e-s dans certains extraits d’entretiens cités ; à la fois l’idée d’une officialisation par l’obtention de papiers français d’une nationalité française que ces jeunes pensent avoir déjà et celle de leur illégitimité comme Français par rapport à ceux qui sont nés de parents français. La seconde lacune méthodologique touche à la manière même dont est administrée la preuve. Évelyne Ribert veut démontrer que l’ébranlement du modèle d’appartenance nationale est général. Seulement, l’auteure n’a fait aucun entretien avec des jeunes français nés de parents français – ce qui lui aurait aussi permis d’analyser le biais que son enquête, comme toute enquête de terrain, a supposé et de le prendre en compte comme étant lui-même définitoire des résultats auxquels elle a abouti. Elle s’est seulement contentée de faire une synthèse – certes de qualité – de la littérature existant sur ce sujet.

Sur le plan de l’élaboration conceptuelle et de la formulation, le problème tient au fait qu’Évelyne Ribert, tout en voulant prendre le contre-pied de la loi, en entérine les présupposés par la manière qu’elle a de construire sa problématique et de mener sa réflexion dans le cadre conceptuel qui fonde cette loi. Si elle formule le problème en se demandant notamment quel lien existe pour ces jeunes entre leur nationalité et leur sentiment d’appartenance nationale, le fait d’utiliser de manière continue la notion d’identité sans spécifier s’il s’agit de l’identité nationale ou de ce qui plus largement constitue l’identité de tel ou tel individu vient opacifier le propos de l’auteure. Pourquoi ne pas avoir choisi d’utiliser la seule expression d’appartenance nationale comme le suggère d’ailleurs le sous-titre de l’ouvrage, ce qui aurait eu le mérite de la clarté par rapport à la notion vague d’identité ? De la même manière, si l’auteure avait décidé d’utiliser l’expression d’appartenance nationale au lieu de celle d’identité, toute la réflexion qu’elle mène, notamment au chapitre 5, sur le lien entre nationalité et origine s’en serait trouvé clarifiée. En tout cas, le manque de précision dans l’usage qui est fait de la notion d’identité donne une impression d’artificialité dans la manière dont est construite la démonstration et il est regrettable qu’une thèse d’abord énoncée de manière stimulante prenne à cause d’un manque de rigueur des allures de faux problème.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays