Évelyne DIEBOLT, Nicole FOUCHE, Devenir infirmière en France, une histoire atlantique ? (1854-1938)

Paris, EPU, 2011, 337 pages.

par Michel Poisson  Du même auteur

Devenir infirmière en France, une histoire atlantique? (1854-1938)Evelyne Diebolt. Devenir infirmière en France, une histoire atlantique? (1854-1938) Paris,Editions Publibook Université, 2011,342 p. 
Longtemps ignorés par les historiens, les infirmières et les soins infirmiers se révèlent timidement comme sujets-objets d’étude en France dans les années 1980,  profitant assez peu de l’envol récent de l’histoire des femmes ces années-là.  Ainsi, dans le sillage des travaux inauguraux d’Yvonne Knibiehler puis de Véronique Leroux-Hugon[1], suivent ceux d’Évelyne Diebolt, historienne des femmes et du secteur associatif, qui croise très rapidement à ce titre les infirmières sur sa route[2].

Trente ans plus tard, c’est un ouvrage à la fois attendu par le besoin qu’il comble et inattendu par l’approche du sujet que livrent Évelyne Diebolt et Nicole Fouché, spécialisée pour sa part en histoire sociale et culturelle des relations franco-américaines. Sans jamais perdre de vue la problématique des infirmières françaises, leurs  regards se croisent pour sortir d’une histoire écrite du seul point de vue français et se concentrer sur les échanges triangulaires entre trois aires culturelles : Grande Bretagne, États-Unis et France. Au-delà d’une éclairante comparaison, l’intérêt réside ici dans une approche dynamique, visant à saisir le processus en action. La mouvance sociale atlantique représente ainsi « la condition même du paradigme » et fonde la valeur heuristique de la démarche permettant d’avancer et de démontrer que « les transferts atlantiques ont une histoire comme précurseurs du changement social ».

Sur une longue période s’étendant de la guerre de Crimée à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, il s’agit là d’une synthèse dont il faut souligner l’érudition, reprenant la foisonnante historiographie anglo-américaine et la certes plus lacunaire production française. Mais l’entreprise ne s’arrête pas aux ouvrages publiés. Il est aussi question d’un retour à de nombreuses sources de première main : correspondances privées, American Journal of Nursing, presse du mouvement des Hôpitaux-Écoles en France, ouvrages, rapports, articles de réformatrices sociales, archives de la fondation Rockefeller et d’autres associations philanthropiques… Autant de matériaux mis en œuvre pour une contribution novatrice à l’histoire sociale et culturelle des relations internationales contemporaines, sur fond d’histoire des femmes et singulièrement des infirmières, dont les destinées transatlantiques sont similaires à d’autres fonctions féminisées comme celles des assistantes sociales, bibliothécaires ou documentalistes.

L’ouvrage se structure autour de considérations à la fois thématiques, centrées sur  les espaces successivement visités, et chronologiques, au rythme des influences parfois complexes qui s’élaborent et se dévoilent  dans l’ordre du voyage. Embarqué dès le premier chapitre en Grande-Bretagne où l’histoire commence, le lecteur est transporté vers les États-Unis durant les deux chapitres suivants puis vers la France, ultime héritière ou plutôt, finalement, emprunteuse fort sélective aux premiers modèles de nursing, mais aussi aux courants féministes diversement perceptibles qui semblent porter l’ensemble de cette dynamique transocéanique.

Née en 1820, Florence Nigthingale est issue de la haute société britannique et bénéficie, privilège rare pour les jeunes Anglaises de l’époque, d’une éducation supérieure précoce et approfondie, à la fois dans les domaines des lettres, des sciences et des langues. Rapidement, elle s’intéresse au fonctionnement des hôpitaux, aux soins aux malades et la réforme du nursing lui apparaît nécessaire. Depuis la Réforme anglicane en effet, l’absence d’ordres religieux ne permet pas, comme en France par exemple, ce type de prise en charge par des femmes consacrées et les sœurs catholiques en mission en terre anglaise sont par ailleurs trop rares pour remédier à ce problème. La majorité des nurses de l’époque est donc constituée de domestiques issues des classes pauvres. Leur absence de formation et les  conditions de travail misérables qui leur sont réservées font qu’elles sont très déconsidérées, à l’image du personnage romanesque de l’affreuse, sale et méchante Sarah  Gamp de Dickens. Florence Nigthingale parvient à transformer ce monde des soins dans le sens d’un indéniable progrès. De nombreux voyages d’étude et d’observation en Europe lui permettent de doter son projet de solides fondements théoriques et la guerre de Crimée lui donne l’occasion de démontrer son efficacité pratique à proximité des champs de bataille. Les conditions sont alors réunies pour que se développe rapidement le « système Nigthingale » des Hôpitaux-Écoles où il est question de morale, de discipline, d’inspiration militaire et monastique, mais aussi des sciences et des techniques les plus actualisées. Les élèves sont recrutées délibérément dans les classes supérieures. Ainsi prend forme un modèle de profession féminine laïque, socialement marquée, indépendante,  de haut niveau, mais rétive à toute forme de démocratisation et de régulation d’État. À la fin du siècle, les nurses anglaises sont enviées dans tout le Commonwealth et rayonnent dans le monde, particulièrement en Amérique du Nord.

Aux  États-Unis, l’influence de Florence Nigthingale est certaine et s’exerce à travers de nombreux liens directs, amicaux, personnels et réciproques entre les deux pays. Ainsi, sur la côte est, une première génération d’Américaines s’approprient les œuvres théoriques et techniques, mais aussi l’autonomie prônée par la réformatrice anglaise. Le modèle anglais des Hôpitaux-Écoles qui s’installe alors, bénéficie ainsi d’une réelle et durable reconnaissance dans les milieux infirmiers, féminins et plus largement, progressistes et réformateurs.

Le développement du modèle américain se caractérise dans un second temps par un véritable mouvement d’émancipation par rapport au modèle original. Du fait de clivages sociaux moins saillants qu’en Angleterre et de l’importance d’une middle class dont beaucoup se réclament, la profession devient un moyen de distinguer les individus entre eux en fonction du mérite et non pas de la seule origine sociale. Dans le dernier quart du XIXe siècle, l’enseignement supérieur américain devient progressivement le haut lieu de la professionnalisation dans de nombreux domaines, emportant le nursing dans ce mouvement d’ensemble au siècle suivant.  Au bout du compte, après la Première Guerre mondiale, même si le processus de professionnalisation et son rythme sont inégaux sur un territoire américain marqué par une immense diversité et une centralisation fédérale alors impensable, les infirmières américaines ont dépassé leur modèle d’inspiration. Le système cher à Florence Nightingale est mis en cause et un rapport financé par  Rockefeller dès 1919 préconise en 1923 de développer les cursus universitaires pour les infirmières.

Durant toute la phase de développement du modèle anglo-américain, la problématique est bien différente en France, occupée à l’installation de la République. Non seulement le processus de laïcisation qui se rapporte à cet événement constitue l’acte premier de la réforme des hôpitaux et des soins infirmiers, mais la place éminente et  ancienne occupée par les religieuses rend inconcevable une réforme de type anglo-américain. Il n’en reste pas moins qu’un certain nombre de personnalités et d’événements permettent de jeter des ponts entre les pays. Ainsi Anna Hamilton, médecin, protestante convaincue de la nécessité de la laïcisation, tente-t-elle au début du siècle de contrebalancer le caractère ancillaire et « secondaire » du modèle infirmier républicain prôné par Bourneville à l’assistance publique de Paris en important à Bordeaux le modèle de Florence Nightingale. Ailleurs, c’est Gabrielle Alphen-Salvador, protestante d’origine juive, qui fonde une école de gardes-malades destinées à la bourgeoisie. Enfin, c’est Léonie Chaptal, catholique militante délibérément œcuménique, représentative de l’évolution politique et sociale de l’Église, qui s’inscrit « dans le sillage des tenants du protestantisme » et se fait en quelque sorte l’apôtre du rapprochement entre l’Église et la République en s’appropriant la cause des infirmières.

Si les échanges sont assez inégaux jusqu’à la guerre, ceux-ci s’intensifient à partir de 1917 et l’entrée en guerre des États-Unis, sous l’influence de la Croix Rouge américaine, de la très active Fondation Rockefeller d’obédience protestante et d’Anne Morgan, Américaine en charge du Comité américain pour les régions dévastées (CARD). Même l’anglophile Hamilton échange beaucoup ces années-là avec les Américaines. La maison de santé protestante de Bordeaux devenue École Florence Nightingale en 1918 incarne dès lors la référence anglo-américaine en France et appartient de fait à l’élite du nursing international. Après la guerre, l’influence américaine persiste chez des réformatrices engagées, mais c’est Léonie Chaptal qui occupe progressivement le devant de la scène. Les exigences de l’administration républicaine et des médecins, mais aussi de l’influente militante catholique Marie de Liron d’Airoles – fondatrice, en 1922, de l’une des deux premières associations nationales d’infirmières, l’Union catholique du personnel des services de santé (UCSS) – qui lui est farouchement opposée ainsi qu’aux idéaux anglo-américains, la conduisent à opter pour un modèle professionnel original, nettement moins élitiste et prestigieux. Ce dernier s’avère d’autant plus fragile que l’on assiste en 1938 à une scission entre les infirmières et les assistantes sociales, consacrant la fin des infirmières visiteuses aux origines atlantiques.

Comme le soulignent les auteures, l’exploration aurait pu s’étendre à d’autres pays francophones comme la Belgique, la Suisse ou encore le Québec, et enrichir ainsi la compréhension du phénomène à l’étude. À ces limites assumées, on peut ajouter le regret de ne pas voir sollicités les travaux récents de Christian Chevandier[3] qui participent grandement à l’analyse de la complexité de la situation française au début du XXe siècle. Il n’en demeure pas moins que l’ouvrage constitue une contribution d’envergure à l’histoire de la profession d’infirmière et intéresse, bien au-delà, tous les historiens du champ de la santé et du social.

Michel POISSON


[1] Y. Kniebiehler (dir.), Cornettes et blouses blanches : les infirmières dans la société française, 1880-1980, Paris, Hachette, 1984 ; V. Leroux-Hugon, Des saintes laïques : les infirmières à l’aube de la Troisième République, préface d’Y. Kniebiehler, Paris, Sciences en situation, 1992. [2] É. Diebolt, Les femmes dans l’action sanitaire, sociale et culturelle, 1901-2001, préfaces de M. Perrot et d’É. Poulat, Paris, Femmes et Associations, 2001. [3] C. Chevandier, Infirmières parisiennes, 1900-1950. Émergence d’une profession, Paris, Publications de la Sorbonne, 2011. Voir la note de lecture de V. Leroux-Hugon dans Le Mouvement Social, n°239, avril-juin 2012, p. 151-153.

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