Éric Soriano, La fin des Indigènes en Nouvelle-Calédonie : le colonial à l’épreuve du politique, 1946-1976

Paris, Karthala - MSH-M, 2014, 299 p.

par Christine Demmer  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Une question se tient au cœur de cet ouvrage qui revisite largement une thèse en science politique soutenue en 2001 : pourquoi la première génération d’élus kanak qui a pris en charge les mobilisations électorales lors de l’instauration du suffrage universel en 1951, ne s’est pas positionnée contre un État qui avait été particulièrement répressif à l’encontre de la population autochtone, ni contre les colons détenteurs de tous les pouvoirs locaux ? Pourquoi a-t-elle préféré, au contraire, jouer le jeu des institutions représentatives bien qu’elle n’en contrôlât ni les rouages ni les débats, pas même ceux concernant directement le statut des Kanak ? Cette interrogation contient en creux celle relative aux conditions d’une mobilisation ; dans le contexte néo-calédonien, elle a conduit l’auteur à interroger les continuités coloniales qui rendirent impossible l’émergence d’une aspiration à l’indépendance dont la génération suivante seulement, celle des années 1970, se fera le porte-parole.

Pour répondre, Éric Soriano s’est appuyé sur un conséquent travail d’archives, notamment celles de l’Assemblée territoriale, et a mené un ensemble d’entretiens biographiques auprès d’anciens dirigeants kanak. Il s’est intéressé ainsi aux trajectoires et aux activités d’élus territoriaux évoluant au sein de deux organisations partisanes : d’un côté, l’Union calédonienne (UC), la plus puissante, unissant des Métropolitains et une frange du colonat européen « de brousse » à la majorité des « Mélanésiens » et, de l’autre, l’Union pour la nouvelle République, parti gaulliste de la bourgeoisie néo-calédonienne, ayant su coopter une minorité de Kanak réfractaires à l’UC – car anciens sympathisants de l’éphémère Parti communiste calédonien que les associations missionnaires à l’origine du mouvement majoritaire avaient étouffé.

Adoptant un point de vue microsocial plus critique et plus resserré qu’Ismet Kurtovitch, l’auteur poursuit les travaux de cet historien qui portent sur la vie politique néo-calédonienne de 1940 à 19531. En s’intéressant à l’inscription des Kanak au sein du champ politique global entre les années 1950 et 1970, son ouvrage vient surtout enrichir d’une manière originale les travaux d’anthropologie politique traitant des organisations sociopolitiques locales, pensées dans leurs transformations coloniales, mais étudiées essentiellement à l’échelle des réserves. Grâce à ce changement d’échelle d’analyse, son ouvrage rompt définitivement avec une vision exotique des anciens Indigènes devenus, comme il le démontre, des Mélanésiens avec l’accession à la citoyenneté, avant que de s’affirmer, avec le processus d’émancipation, comme des Kanak (assignations identitaires qui révèlent leur place successive dans l’État).

Dans une première partie, Éric Soriano commence à esquisser les positions sociales des premiers élus, en revenant sur la manière dont elles furent mobilisées dans les campagnes électorales. Ce faisant, il vise surtout à décrypter les logiques d’un vote kanak massif dès les origines, en faveur d’une UC héritière des Missions, soucieuse de brider toute velléité d’émancipation des autochtones comme de regroupement électoral de tous les dominés de l’archipel. Il explique que les positions élevées dans la hiérarchie kanak (chefs ou maîtres du sol, dits « coutumiers »), si elles ont pu être un atout électoral, ne s’avèrent pas déterminantes pour ceux qui n’ont, dans ce monde très segmenté, pas de relations de parenté très étendues et/ou qui ne doivent leur statut de chef qu’à l’administration coloniale. Il souligne alors que le pouvoir d’incitation au vote des élus kanak – limité d’ailleurs à cet électorat qui fait avant tout confiance à un des siens – réside dans leur capacité à trouver des médiateurs locaux lettrés (pasteurs et catéchistes comme ils le sont souvent eux-mêmes) issus des écoles missionnaires, à même de retraduire à des non-initiés des enjeux idéologiques qui les dépassent. L’auteur démontre qu’ils visent surtout, plus que d’user de persuasion, à activer des réseaux religieux construits à la période coloniale, certes sur des relations de parenté et d’alliance antérieures, mais constituant des identifications bien plus vastes encore. Jusque dans les années 1960 et la création d’un appareil militant autonome, les candidats autochtones désireux de se faire élire et leurs intermédiaires lettrés ont donc fait campagne derrière les deux grandes associations missionnaires qui se chargèrent des « questions indigènes » : celle protestante (AICLF, Association des indigènes calédoniens et loyaltiens français) et celle catholique (UICALO, l’Union des indigènes calédoniens, amis de la liberté dans l’ordre).

Après avoir esquissé les modalités de la construction très progressive de « relations à distance » en politique, Éric Soriano se concentre, dans un second temps de son étude, sur l’analyse des organisations partisanes qui ont abrités les 47 élus mélanésiens de 1953 à 1972. L’Union calédonienne, en raison de son hégémonie est au centre d’un questionnement qui vise, à travers l’énoncé des critères sociaux du recrutement politique, les formes de ce recrutement ou encore l’observation des relations entre élus mélanésiens au sein du parti, à sérier la place qu’occupent véritablement les premiers élus kanak dans le paysage politique néo-calédonien. L’auteur rappelle que si ces élus se distinguent du reste de la population kanak par leur niveau scolaire, ils s’avèrent bien moins dotés en diplômes et ressources que les dirigeants Européens. La conversion des statuts élevés au sein des hiérarchies kanak en capital politique fonctionne peu : un tiers des élus possède un statut de « coutumier » (et deux tiers d’entre eux appartiennent à l’organisation conservatrice et non à l’UC). Cependant, Éric Soriano révèle que ces chefs et grands chefs feront plus facilement carrière en politique (voire sauront se reconvertir dans l’appareil administratif) tandis que les « oblats » recrutés à l’UC via les associations missionnaires y jouent un rôle éphémère et plus figuratif : ils dépendent pour leur nomination des cadres européens de l’UC et en particulier de leur leader, Maurice Lenormand qui concentre tous les pouvoirs et ne les laissent pas participer aux travaux des instances dirigeantes. Cette marginalisation au sein du parti qui limite leur capacité d’influer sur la vie de la cité ne sera contestée qu’à partir des années 1970. Ce silence, Éric Soriano l’explique encore à l’aune de la difficulté pour ces élus à s’identifier à un même groupe, toujours clivé par les obédiences religieuses et mal inséré dans Nouméa qui demeure encore, à cette période, une « ville blanche ».

Les derniers chapitres traitent des thématiques politiques et sociales défendues par ces élus lors des différentes élections. Dans les années qui suivent l’abolition du régime de l’indigénat en 1946, alors que la citoyenneté politique est en principe acquise, les débats se concentrent sur le mode de suffrage – capacitaire ou universel – et sur le maintien d’une citoyenneté civile différenciée qui posent plus largement, la question des formes de l’intégration des « Mélanésiens » à la société néo-calédonienne. Bien que marqués par la reprise de modèles coloniaux (la demande de maintien d’un statut civil particulier et d’un foncier différencié en réserve, la défense des légitimités politiques infra étatiques), les projets développés par l’UC, alors que l’UNR est pour un statut personnel unique, maintiennent une les Kanak éloignés des ressources du marché et de l’État – pour preuve les prises de positions véhémentes contre les déplacements hors réserves qualifiés de « vagabondage ». Ils témoignent toutefois aussi, du moins sur le traitement du foncier, d’une volonté de préserver les « Mélanésiens » de la convoitise des grands colons et des industriels miniers. La recherche de perpétuation d’un ordre social endogène au sein des réserves s’affiche comme de la défense identitaire ; elle est vue aussi comme une médiation nécessaire pour des populations que l’on juge « mal préparées à la citoyenneté ». L’auteur suggère qu’elle masque également, de la part des Européens, la défense d’intérêts économiques et politiques. De même, les demandes répétées de reconnaissance d’un pouvoir de police et de justice local renvoient à la volonté des chefs installés par l’administration de retrouver une autorité entamée avec la fin de l’indigénat, menacée de surcroît par une nouvelle forme de pouvoir dévolue aux élus.


L’acuité contemporaine de ces débats à l’échéance de l’accord de Nouméa qui, en posant la question de l’avenir institutionnel du pays, revient une nouvelle fois sur celle de la place des Kanak dans l’État, ces derniers étant redevenus pour certains des autochtones, rendent l’ouvrage d’Éric Soriano précieux pour penser la défense de « la coutume » aujourd’hui. Mais c’est en tant qu’analyse d’un processus de décolonisation – quand bien même cela se limite à l’étude d’un groupe d’élus – que l’ouvrage apporte une contribution importante, en permettant de saisir les difficultés du passage du statut de colonisé, sujet de l’Empire puis de la République, à celui de citoyen à part entière. À cet égard, il faut souligner combien les trois aspects traités (les mécanismes du vote, les institutions partisanes et les débats de l’Assemblée territoriale), dressent ensemble un tableau suggestif des dépendances encore existantes au sortir de l’indigénat. L’ouvrage dans son entier, grâce à une approche au plus près des parcours et idées défendues par des individus qui découvrent le système politique électif, donne à comprendre en quoi le règlement de la question du statut politique en droit ne dit rien des modalités concrètes d’insertion au sein d’un univers jusqu’alors particulièrement étranger et hostile aux Kanak, cantonnés dans des réserves étroites, surveillés, contraints au travail forcé, écartés du système scolaire public, ainsi que soumis à un régime juridique d’exception. Ce livre a le grand mérite de nous permettre d’accéder aux logiques (« raciales ») des rapports sociaux effectivement à l’œuvre dans ce moment très particulier de la transition du temps colonial vers le postcolonial – dans ce moment où la situation coloniale demeure inscrite dans les esprits et reste lisible dans les pratiques. L’ouvrage répond ainsi à la question initiale de la non-révolte en démontrant la sujétion des élus mélanésiens aux associations missionnaires et autres dirigeants Européens ainsi qu’en soulignant à quel point le maintien d’une citoyenneté civile différenciée et une expérience scolaire missionnaire les retiennent dans une logique de soumission. Soucieux de penser toutefois les points de ruptures avec le colonial, l’auteur prend soin de terminer son propos en laissant entrevoir le champ de possibles ouvert par les processus institutionnels offerts. C’est ainsi qu’il achève son ouvrage en revenant sur les débats du début des années 1970 concernant le contrôle de l’enseignement des Kanak par les organisations missionnaires. Le refus signifié par les élus kanak à ce maintien, dans un contexte de reconfiguration de la place des Églises dans la société néo-calédonienne, signe la dissociation définitive du politique et du religieux ; partant il engage des transformations de l’appareil politique de l’Union calédonienne. C’est de cette distanciation favorisant également une appartenance nationale plus unifiée qu’émergera la nouvelle génération de militants.


Christine Demmer.


1. I. KURTOVITCH, « La vie politique en Nouvelle-Calédonie : 1946-1953 », thèse de Doctorat, Université française du Pacifique, 1998 ; Aux origines du FLNKS, l’UICALO et l’AICLF, Nouméa, Île de Lumière, 1997.


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