Éric Phélippeau, L’invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République, 2002

Éric Phélippeau, L’invention de l’homme politique moderne. Mackau, l’Orne et la République. Paris, Belin, 2002, 367 pages. « Socio-Histoire ».

par Pierre Karila-Cohen  Du même auteur

Le livre d’Éric Phélippeau, tiré d’une thèse de science politique, est un livre important. Il éclaire avec fermeté et originalité un moment pourtant déjà bien connu de l’histoire de France — l’installation de la Troisième République entre 1871 et 1914 — et des thématiques qui ne le sont pas moins : les luttes électorales des premières décennies du suffrage universel, la professionnalisation de la vie politique, la fameuse « fin des notables », enfin, qu’il relativise de manière fort convaincante. Il mène cette étude à partir du cas du baron Mackau, observatoire idéal tout à la fois par sa visibilité exceptionnelle et par la manière dont son itinéraire résume des phénomènes plus larges. Conseiller général, sans interruption, de 1858 à 1918, député constamment réélu dans la circonscription d’Argentan entre 1876 et 1918 (après avoir siégé au Corps Législatif à la fin du second Empire), Armand de Mackau couvre par la durée de ses mandats plus de cinquante années de vie politique française. Le choix de ce grand notable bas-normand comme centre d’une étude plus générale s’explique aussi par la profusion et la richesse des fonds privés laissés par Mackau, conservés aux Archives Nationales, et qui, ajoutés aux multiples traces publiques laissées pendant soixante ans par un personnage de cette dimension, locale et nationale, constituent le centre de gravité du livre.

Il ne s’agit pourtant pas — et l’on s’en réjouit — de saisir ce matériau pour raconter linéairement la vie d’un grand notable, soutien actif de Boulanger en 1889. Il ne s’agit pas non plus de dresser un tableau conventionnel des forces politiques du département de l’Orne des dernières décennies du XIXe siècle jusqu’en 1914. Du chapelet événementiel que l’on annone généralement s’agissant de cette période, il n’est pas question. On assiste en revanche à la reconstitution minutieuse d’une mutation décisive dans l’art de se faire élire et donc dans la construction progressive d’une économie politique moderne : on atteint ainsi des nappes beaucoup plus profondes — et beaucoup plus vraies — d’une histoire du XIXe siècle qui n’est plus rythmée ni bornée par la succession des régimes et des crises politiques. S’appuyant eux-mêmes sur des ouvrages et des modèles plus anciens, les travaux d’Alain Garrigou et de Michel Offerlé, entre autres, avaient déjà mis en évidence la transformation, à la fin du XIXe siècle, de l’activité politique en métier, dans un marché politique entièrement reconfiguré par le suffrage universel et ses nécessités. Ce marché — c’est-à-dire l’existence d’une offre politique pluraliste nécessitant d’aller conquérir les suffrages — sécrète l’apparition d’entrepreneurs politiques, qui mettent en œuvre des savoir-faire spécifiques et distribuent à un certain nombre d’agents voués au succès de cette entreprise des parcelles du nouveau travail de rassemblement des voix. Cette rationalisation est souvent associée dans sa présentation à celle d’une évolution sociale : l’apparition de « nouvelles couches » entrant en concurrence avec les notables traditionnels et réussissant à se substituer peu à peu à eux, du moins face aux électeurs, en jouant le jeu d’une professionnalisation qui compense une position sociale et matérielle plus modeste. Sans invalider ce modèle, en grande partie valable, Éric Phélippeau le nuance considérablement en montrant combien Mackau, « notable converti à la politique », incarne à la perfection ce nouveau modèle d’entrepreneur. Ne se contentant pas de jouir de la possession d’une forme d’autorité traditionnelle — Mackau est un héritier dans tous les sens du terme, y compris le plus matériel qui lui donne une assise foncière considérable —, l’inamovible député de l’Orne invente, avec d’autres, une profession politique dispensatrice, elle aussi, d’autorité, mais sous d’autres formes et fondée sur d’autres sources. Il s’agit donc de revisiter la vision classique d’une fin des notables, empruntée à la grande œuvre de Daniel Halévy, pour penser sans les opposer le maintien des élites traditionnelles et la modernisation du jeu politique. L’existence même des Papiers Mackau — faits de comptes très précis de campagne, de carnets de prospective électorale tendant au fichage généralisé des électeurs commune par commune, de correspondances diverses avec ses agents — ne serait pas concevable sans cette modernisation puisqu’elle en est le résultat très pratique.

Le livre est divisé en trois parties. Dans la première, « Le système des dépenses électives », l’auteur se saisit des comptes des nombreuses campagnes de Mackau pour montrer combien les coûts importants de ces opérations — et surtout la distribution de ces coûts entre différents postes — témoignent de l’émergence des nouvelles activités techniques nécessaires pour se faire élire. Il y perçoit une hybridation entre, d’une part, ces dépenses, consacrées par exemple à imprimer en grand nombre professions de foi et bulletins de vote, ou encore à payer des agents et des directeurs de campagne répartis dans la circonscription, et, d’autre part, des dépenses plus traditionnelles, comme les dons et les aumônes. D’un grand intérêt, cette partie comporte des passages passionnants, comme par exemple la comparaison faite avec l’économie élective de Millerand, d’origine beaucoup plus modeste, adossé en outre à une structure partisane plus étoffé, mais dont les comptes de campagne offrent au même moment de profondes similitudes. Les conditions nouvelles de la compétition politique s’imposent à tous, nous dit Phélippeau, tout en ne pesant pas de la même manière sur chacun. On assiste en définitive à une sorte de chiasme entre le baron et l’avocat, d’abord classé à gauche : alors que Mackau consacre de plus en plus d’argent à des tâches techniques et se conduit de plus en plus comme un entrepreneur politique, Millerand est amené quant à lui à répondre aux multiples demandes de solliciteurs et donc à se comporter en notable.

Dans la deuxième partie, « La rationalisation du travail politique », l’auteur analyse la quête d’éligibilité du baron qui apprend à ne pas dépendre uniquement du soutien de ses pairs, ni d’ailleurs de celui de l’administration. Si Mackau parvient à autonomiser sa candidature et à consolider son centre de force, c’est par un travail véritablement politique, en distribuant des faveurs grâce à son activité parlementaire et son implication dans les comices, en constituant des équipes de campagne — celle de 1866 comprend plus de deux cents personnes —, et en rationalisant les diverses activités destinées à se faire élire : il est l’homme de la fiche, du carnet et de la circulaire, inventant ou transposant pour son propre compte des formes de surveillance ou de prospective très proches de celles engagées par l’administration pour s’assurer de l’état des esprits et pour tenter de les influencer. Là encore, Éric Phélippeau propose des analyses convaincantes, reposant à la fois sur un souci permanent de restitution de pratiques concrètes grâce aux sources précieuses dont il dispose, et sur une mise en compréhension de ces pratiques par la lecture de modèles théoriques plus généraux — on pense bien sûr aux multiples références à Max Weber et à Norbert Elias. On apprécie aussi la manière dont il sait s’éloigner de Mackau pour y revenir, en comparant ses démarches avec celles d’autres figures politiques et parlementaires locales.

Enfin, dans une dernière partie, « La figure de l’entrepreneur politique », Éric Phélippeau élargit le propos, en examinant, d’abord, la rationalisation parallèle du métier d’élu, dans l’enceinte parlementaire, où Mackau, comme d’autres — peut-être plus que d’autres — manie fiches et statistiques, nourrissant ainsi de nouveaux dossiers ; en détaillant ensuite, à l’échelle locale, les relations de Mackau avec la presse, ou plutôt sa presse, un élément essentiel de promotion personnelle, mais qui participe aussi à la construction plus générale d’une offre politique ; en se penchant enfin sur les activités de Mackau au sein du comité des douze qui soutient Boulanger en 1889. Les pages 288-305, où l’auteur analyse les techniques de fichage et de prospective électorale menées par Mackau et ses correspondants à l’échelle de la France entière, dessinant ainsi la naissance, par l’expertise, d’un « œil politique » figurent à cet égard parmi les meilleures de l’ouvrage.

La seule limite, à nos yeux, de l’ouvrage réside, à certains moments (notamment dans le chapitre V) dans la « surintentionnalisation » des initiatives de Mackau qui semblent toutes tendre vers un but unique : la construction d’une entreprise politique efficace. Cette exagération ponctuelle d’une cohérence de tous les instants contribue ainsi, parfois, à édifier un Mackau un peu lisse, que l’on aurait souhaité apercevoir en situation face à ses électeurs. Le livre d’Éric Phélippeau n’en demeure pas moins particulièrement convaincant et stimulant : c’est une contribution essentielle à l’histoire du XIXe siècle.


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