Eric Lohr, Nationalizing the Russian Empire: the Campaign against Enemy Aliens during World War I, 2003

Lohr (Eric), Nationalizing the Russian Empire: the Campaign against Enemy Aliens during World War I. Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2003, 237 pages.

par Olga Pichon-Bobrinskoy  Du même auteur

Un aspect peu connu de la mobilisation de la Russie dans la Première Guerre mondiale fut la marginalisation d’une partie de sa population civile, assimilée soudainement par le régime et par la société à l’ennemi. Tous les États belligérants, à un moment ou un autre de la guerre, entreprirent des actions répressives (incluant le déplacement forcé, l’internement et l’expropriation) à l’égard d’un groupe particulier d’individus, défini par le droit international comme étant des citoyens des États ennemis en temps de guerre. L’Empire russe eut pour particularité d’étendre cette politique d’exclusion à d’autres catégories d’individus utilisant, pour définir l’ « ennemi intérieur », des critères non seulement de « citoyenneté » mais aussi d’ « ethnicité » et de « religion ». Les conséquences de cette campagne furent la migration forcée de plus d’un million de personnes, citoyens d’États ennemis résidant en Russie, mais aussi sujets russes d’ascendance allemande ou de religion juive et musulmane, ainsi que la nationalisation ou le transfert d’une partie substantielle de leurs biens vers d’autres groupes de populations de l’Empire.

C’est cette composante du conflit que l’historien américain Eric Lohr a voulu mettre en lumière dans un ouvrage consacré à la mobilisation de l’Etat russe contre les étrangers ennemis. Fruit d’une thèse de doctorat, cette recherche se situe dans le sillage d’un renouvellement récent de l’historiographie de la Grande Guerre en Russie visant à mieux évaluer les spécificités de ce conflit dans l’histoire russo-soviétique du XXe siècle. Le travail de Eric Lohr constitue une contribution majeure à l’un des aspects de ce nouveau questionnement qu’est l’étude des phénomènes de ruptures et de continuités dans les comportements étatiques sous les régimes impérial et soviétique.

L’ouvrage s’articule autour d’une série d’études sur différents aspects de la campagne contre les populations « ennemies » de l’Empire, telles les émeutes anti-étrangères de 1915, l’expropriation de leurs terres et la liquidation de leurs commerces ainsi que leur déplacement forcé. À partir de ces actions, l’auteur montre comment l’État a procédé à la hiérarchisation de ses populations, en utilisant pour ligne de partage l’appartenance aux catégories « ennemie » ou « amie ». Les actions sur ces populations avaient comme perspective notamment la nationalisation de la société impériale, ceci dans le but d’une mobilisation plus efficace pour la guerre.

Eric Lohr se penche, dans un premier chapitre, sur la phase initiale de la campagne contre les « étrangers ennemis » (enemy aliens). Il montre, qu’au tout début du conflit, la société impériale russe connut un élan patriotique qui semblait vouloir transcender les différences ethniques pour inclure l’ensemble des populations de l’Empire dans une mobilisation commune contre l’ennemi extérieur. Toutefois la question du bien-fondé de préserver cet équilibre interne fut rapidement posée au sein de différentes franges de l’État et de la société. Dans un premier temps, le gouvernement s’était montré opposé aux actes d’hostilité contre les ressortissants des État ennemis, pouvant compromettre l’ordre et la loi dans l’Empire. C’est l’armée ainsi que les milieux politiques conservateurs, nationalistes et en partie libéraux, relayés par certains organes de presse, qui donnèrent l’impulsion à la campagne d’exclusion des étrangers ennemis, une campagne justifiée par la peur de l’espionnage mais aussi par la volonté d’émanciper l’économie nationale russe de l’emprise (zasil’e) des élites économiques étrangères et surtout allemandes. D’après Eric Lohr, ces motivations contribuèrent à générer l’atmosphère de tension qui mena à l’une des manifestations de violence populaire les plus extrêmes durant la période de la guerre en Russie : les émeutes anti-étrangers de Moscou en mai 1915 auquel il consacre son second chapitre. Eric Lohr donne une lecture nouvelle de l’événement qui, jusqu’ici, était communément interprété par de nombreux contemporains et historiens comme ayant été planifié par certains membres du gouvernement russe. Il relativise ainsi la responsabilité de l’État russe dans cet épisode qui, en l’espace de quelques jours, causa le pillage et la destruction de près de trois cents firmes appartenant à des citoyens d’États étrangers (pas seulement ennemis) ou à des citoyens russes d’ascendance étrangère. D’autres facteurs sont privilégies par l’auteur pour expliquer l’événement comme la multiplication de rumeurs sur la trahison de résidents allemands, la mise en place, une semaine auparavant, dans la région de Moscou d’une campagne d’expulsion de citoyens d’États ennemis et, enfin, le début de la retraite des armées russes devant l’avancée allemande. Paradoxalement, l’une des conséquences de ce pogrom fut la volonté de durcissement de la campagne contre les étrangers ennemis, partagée, cette fois-ci par les autorités militaires et gouvernementales qui cherchèrent, de cette façon, à mieux répondre aux attentes populaires d’une mobilisation plus agressive contre l’ennemi.

Dans les chapitres suivants, Eric Lohr examine les différentes actions entreprises par l’État russe contre les étrangers ennemis. Dans le troisième chapitre, il se penche sur la campagne de nationalisation des commerces et des entreprises détenus par les étrangers visant à la russification de l’économie impériale. Lohr montre comment, à cette occasion, sous la pression à la fois de l’opinion publique et de l’armée, le régime tsariste renonça à son rôle de défenseur de l’investissement étranger qui avait pourtant activement contribué à la modernisation du pays. Il procéda ainsi progressivement au démantèlement des principes légaux protégeant la propriété privée des résidents étrangers en permettant la mise sous séquestre, voire la confiscation des biens des personnes étrangères soupçonnées d’espionnage et en ordonnant, par une série de décrets gouvernementaux, la liquidation des firmes appartenant aux citoyens de pays ennemis. Enfin, l’auteur montre comment ce programme se trouva pris dans une dynamique de surenchère entre l’opinion publique, l’armée et le gouvernement avec pour conséquence l’application des mesures de liquidation d’entreprises à l’encontre d’autres étrangers, notamment les citoyens de pays neutres et les sujets russes originaires de pays ennemis. Selon Eric Lohr, cette politique, sous-tendue par une campagne d’accusation d’espionnage contre certains entrepreneurs étrangers ou d’origine étrangère, fut menée à l’encontre des véritables intérêts d’un pays engagé dans l’effort de guerre et devant tirer parti au maximum de ses ressources économiques.

Encore plus radicale fut la campagne d’expropriation des propriétés foncières détenues par les étrangers ennemis, à laquelle Eric Lohr consacre son quatrième chapitre. L’une des caractéristiques de cette politique fut d’avoir pris pour cible seulement certaines catégories d’ennemis étrangers tels que les citoyens ennemis et surtout les sujets russes d’ascendance allemande dont les exploitations représentaient un poids important dans l’économie rurale de plusieurs provinces de l’Empire. L’essentiel des opérations d’expropriations des propriétés non russes se déroula dans les confins occidentaux de l’Empire qui étaient placés sous contrôle des autorités militaires. C’est donc sous l’impulsion de l’armée russe, initiatrice de la campagne, que le pouvoir civil adopta entre février et décembre 1915 une série de décrets autorisant ces expropriations.

Clef de voûte de l’édifice social et politique en Russie, la terre devint, durant cette période, l’objet d’un revirement dans la conception du respect de la propriété privée qui prévalait dans les milieux gouvernementaux à la veille de la guerre. Eric Lohr montre de façon convaincante comment l’adoption du principe d’expropriation des terres appartenant aux colons allemands constituait une forme de reconnaissance officielle du caractère non-permanent de la propriété privée. Ce sujet était hautement explosif en Russie si l’on a en mémoire les émeutes agraires de 1905 qui avaient violemment pris à parti de nombreux propriétaires terriens et les débats politiques qui, durant cette période, avaient clairement soulevé la question de l’expropriation d’une partie des propriétés foncières au profit de la paysannerie.

Enfin, Eric Lohr termine son ouvrage par l’étude de l’un des premiers exemples du XXe siècle de transfert massif de populations organisé par un État, à savoir la migration forcée de près d’un million de personnes dites ennemies. Dans un premier temps, le souci sécuritaire dicté par la conviction, commune à tous les états belligérants, que la guerre était un combat entre citoyens, semblait prévaloir dans les premières opérations de déplacement qui furent circonscrites aux hommes mobilisables citoyens des États ennemis. Mais l’élargissement progressif de ces déplacements à de nouveaux groupes de personnes, tout d’abord aux autres catégories de citoyens ennemis, c’est-à-dire, aux femmes, aux enfants et aux hommes âgés, puis aux minorités de l’Empire russe, surtout allemandes et juives mais aussi musulmanes, montre que ces actions constituaient le point culminant d’un vaste programme de transfert des terres, des biens et des personnes visant au remaniement démographique du territoire impérial selon une ligne plus nationale. Le terme utilisé dans les ordres d’expulsion « polnoe otchistchenie territorii » (nettoyage intégral d’un territoire) reflète cette approche. En examinant séparément les différents groupes soumis aux expulsions, Eric Lohr dégage les points communs et les spécificités des opérations de déplacement pour chacun d’eux. Ainsi la majeure partie des expulsions se déroulèrent dans les territoires périphériques de l’Empire, à forte composante multi-ethnique, qui, en vertu de la loi martiale, se trouvaient sous juridiction militaire (soit à l’Ouest de l’axe Finlande/Novgorod/Ekaterinoslav/Mer Noire ainsi que dans le Caucase). Le rôle de l’armée fut prépondérant pour l’expulsion de toutes les catégories d’étrangers ennemis, que ce soit au niveau décisionnaire ou de la conduite des opérations. Si l’on assiste à un véritable consensus entre autorités militaires et civiles pour le déplacement des citoyens ennemis et des allemands sujets de l’Empire russe, des dissensions furent en revanche perceptibles en ce qui concerne les expulsions massives des populations juives menées par l’armée et qui furent accueillies défavorablement par le gouvernement russe. Par ailleurs, comme le souligne Eric Lohr, parmi l’éventail de populations soumises aux expulsions durant la Première Guerre Mondiale, seuls les juifs avaient fait l’objet d’une politique impériale véritablement discriminatoire au cours du XIXe siècle. Ainsi, les actions de déplacement des citoyens ennemis dont les biens et les personnes avaient été jusque-là garantis, et des Allemands de l’Empire russe, traditionnellement considérés comme des soutiens stables du régime tsariste, témoignent de la volonté manifestée par l’État de modifier, selon ses besoins, les catégories de populations devant être stigmatisées ou, au contraire, favorisées. Cette mise en catégorie des populations se révéla d’autant plus problématique qu’elle dut prendre en compte plusieurs critères pour définir l’ « ennemi », la citoyenneté certes, mais à l’intérieur de celle-ci, il fallait encore distinguer l’appartenance nationale ou religieuse. Le principe du déplacement des citoyens ennemis fut assorti d’un éventail d’exemptions s’appliquant essentiellement aux populations slaves de l’Empire austro-hongrois ainsi qu’aux Arméniens de l’Empire ottoman. Aussi pour Eric Lohr, dans le cas russe, c’est l’ethnicité plus encore que la citoyenneté qui fut le principal critère marquant la frontière entre le territoire national et l’ennemi. L’auteur examine, en outre, l’impact de ces migrations forcées sur les relations inter-communautaires dans les territoires où se déroulèrent les expulsions et les expropriations des populations ennemies. En effet, ces opérations ne profitèrent pas seulement aux Russes, minoritaires dans les confins, mais aussi aux autres nationalités comme par exemple les Polonais, les Lettons et les Lituaniens. Enfin Eric Lohr montre comment le phénomène du déplacement a permis de stimuler le sentiment d’appartenance des personnes déplacées à un groupe national.

Le livre d’Eric Lohr est remarquable à bien des égards, en premier lieu parce qu’il illustre la rupture qu’entraîna la guerre dans le traitement des nationalités de l’Empire, rupture qui se traduisit par le renoncement au principe d’assimilation des minorités à la culture russe et orthodoxe. La campagne contre les étrangers ennemis reflète donc une tentative de transformation de la société impériale en une communauté nationale au sein de laquelle l’identité russe est considérée comme le véritable garant du patriotisme nécessaire à la mobilisation pour la guerre. En outre, Eric Lohr révèle la situation paradoxale d’un État qui, à l’instar des autres États en guerre, prétendait contrôler strictement les populations et qui, à d’autres égards, manifestait une absence de direction centrale dans l’initiative et la conduite des opérations visant à ce contrôle. Le rôle démesuré de l’armée dans la campagne contre les étrangers ennemis en est l’un des exemples les plus flagrants. Eric Lohr a enfin raison de souligner que la Grande Guerre a constitué un précédent aux pratiques soviétiques de stigmatisation de certains groupes nationaux et de nationalisation de la propriété privée, même si le caractère centralisé inhérent à ces pratiques constitue une différence fondamentale entre les deux périodes. On émettra un seul regret à propos de cet ouvrage : que l’étude des déplacements de populations ait été reléguée en fin de livre, alors même que la compréhension de cette question conditionne l’appréhension des autres thèmes évoqués.

La parution de ce livre marque, donc, une étape majeure dans l’étude des relations entre l’État et les populations civiles dans la Russie en guerre.



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