Éric Kocher-Marbœuf, Le Patricien et le Général. Jean-Marcel Jeanneney et Charles de Gaulle…, 2003

par François Denord  Du même auteur

Issu d’une thèse de doctorat soutenue en 1997 à l’IEP de Paris (Une décennie d’actions au service de la France gaullienne), le volumineux livre d’Éric Kocher-Marbœuf ne traite pas, comme son titre pourrait porter à le croire, des relations entre Jean-Marcel Jeanneney et le général de Gaulle. Il s’agit en fait d’une coupe biographique, restituant de manière très précise les activités de Jean-Marcel Jeanneney entre 1958 et 1969. La structure du livre en témoigne. Après seulement 11 pages consacrées aux 48 premières années de la vie de Jean-Marcel Jeanneney, à sa formation et à sa famille, les 1 091 suivantes décrivent en détail les nombreux dossiers auxquels il a été confronté durant 10 ans : en tant que ministre de l’Industrie (janvier 1959-avril 1962), ambassadeur en Algérie (juillet-décembre 1962), universitaire et membre de divers organismes officiels (janvier 1963-décembre 1965), ministre des Affaires sociales (janvier 1966-mai 1968), ministre d’État (juillet 1968-avril 1969). À chacune de ces périodes correspond une partie, l’ensemble étant subdivisé en 37 chapitres.

Dans l’introduction, l’auteur tente de justifier, de manière peu convaincante, la démarche adoptée. Son projet n’était pas d’écrire une biographie (Jean-Marcel Jeanneney étant vivant et ayant publié des mémoires sous forme d’entretiens), mais de présenter les discours tenus et les actions menées par Jean-Marcel Jeanneney, homme politique. On aurait tout de même aimé avoir davantage d’éléments relatifs à sa trajectoire antérieure, précisément parce qu’ils sont susceptibles d’éclairer ses discours et actions. Jean-Marcel Jeanneney est un économiste de formation. Presque rien n’est dit sur la situation de la discipline économique lorsqu’il s’y engage et ses préférences du point de vue doctrinal sont passées sous silence (est-il planiste, socialiste, libéral… ?). Certains de ses « maîtres » universitaires sont évoqués, comme l’économiste Charles Rist, mais peu de place est accordée à d’autres comme Élie Halévy alors que Jean-Marcel Jeanneney fait partie du petit groupe d’étudiants (Raymond Aron, Pierre Laroque, Robert Marjolin, etc.) s’étant attelé à la publication de son Histoire du socialisme européen. Éric Kocher-Marbœuf évoque un Jean-Marcel Jeanneney qui « s’arrange pour ne pas prêter serment de fidélité au maréchal Pétain et démarche en vain en faveur de collègues israélites ». L’enseignement qu’il dispense sous l’Occupation à l’École des cadres d’Uriage ou à l’École libre des sciences politiques n’est ni évoqué ni mis en perspective. Les éléments apportés sur ce point par la thèse de science politique d’Antonin Cohen (Histoire d’un groupe dans l’institution d’une « communauté » européenne (1940-1950), Université de Paris I, 1999) auraient dû être discutés.

En réduisant au minimum l’étude du Jean-Marcel Jeanneney antérieur à 1958, l’ouvrage apparaît comme une succession de dossiers ouverts puis fermés, sans réelle unité et n’apportant sur chaque thème qu’un éclairage limité puisque presque toujours chronologiquement borné à la période où Jean-Marcel Jeanneney officie dans tel ou tel domaine. Dès lors, Le Patricien et le Général ne pourra satisfaire que les spécialistes de la politique industrielle, de la jeune Algérie décolonisée, de la politique de l’emploi ou de la politique sociale, dans la mesure où ils y trouveront des éléments de première main, livrés par le fonds Jeanneney que l’auteur a contribué à inventorier et à faire verser au CHEVS. Alors qu’Éric Kocher-Marbœuf disposait d’archives inédites, le résultat de sa recherche s’apparente davantage à un riche instrument de travail (y compris grâce à un très utile index) qu’à une démonstration aboutie.

On peut d’abord être surpris par certaines affirmations, principalement dans l’introduction, le premier chapitre et la conclusion, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elles sont peu étayées scientifiquement. Nous ne citerons ici que trois exemples : « Il ne faut jamais oublier qu’une biographie réussie n’est rien d’autre qu’un roman véridique »; « […] L’ascension de la famille Jeanneney, aussi exceptionnelle qu’elle soit, n’en est pas moins typique de la promotion sociale qu’ont connue bien des familles françaises tout au long du dernier siècle à des degrés variables » ; « Les grandes priorités d’un ministre ont toujours un rapport étroit avec les défis du moment et si ceux-ci semblent rejouer à plusieurs décennies d’intervalle, ils ne sont pas identiques même si les comportements humains, eux, sont invariables ».

Ces propos nous semblent révélateurs d’un défaut général de conception de l’ouvrage. En se focalisant étroitement sur Jean-Marcel Jeanneney, le livre pose problème dans son rapport tant à l’histoire politique qu’à l’histoire économique et à l’histoire sociale. Du point de vue de l’histoire politique, l’absence de réflexion sur la position de Jean-Marcel Jeanneney au sein de la famille gaulliste est étonnante. Les travaux classiques de Jean Charlot (ils ne sont pas cités) montraient à la fois combien les questions de génération sont en ce domaine déterminantes et combien la famille gaulliste a toujours été un univers conflictuel. Peut-on réellement affirmer que Jean-Marcel Jeanneney et Michel Debré personnifient la « fibre d’ardeur républicaine et sociale » du gaullisme ? De même, alors que Jean-Marcel Jeanneney est le ministre des Affaires sociales du général de Gaulle, peu de choses sont dites en définitive sur le projet participationniste de ce dernier et sur ses soutiens (René Capitant ou Louis Vallon par exemple). Le cas de Jean-Marcel Jeanneney était pourtant un bon terrain d’étude pour prolonger l’analyse du versant social de la politique gaullienne, entamée par d’autres comme Patrick Guiol (ses travaux ne sont pas cités). Du point de vue de l’histoire économique, on regrettera l’absence de problématique autour de la politique économique et des conditions de son élaboration au début de la Ve République. Jean-Marcel Jeanneney, économiste, a été membre du Comité Rueff, ministre de l’Industrie, membre du Conseil économique et social, etc. Il a sans doute été l’un des témoins privilégiés de l’apogée et du déclin d’une politique économique, comprise comme la mise au service d’objectifs généraux (croissance, grandeur de la France) des différentes interventions économiques de l’État. Du point de vue de l’histoire sociale, il est peu justifiable que l’auteur puisse écrire dès l’introduction qu’« il sera fait peu de cas de l’étude du milieu social ». En ne prenant pas en compte les groupes et leurs propriétés peut-on véritablement cerner ce qui rend possible ou au contraire empêche certaines actions ? Dans Le Patricien et le Général, l’histoire politique est déconnectée de l’ensemble des sciences sociales. Si dans son introduction l’auteur cite différents travaux relatifs à la biographie, sa bibliographie en ce domaine est bien limitée et peu de conséquences en sont tirées. L’ouvrage reste une biographie traditionnelle, quoique chronologiquement limitée. Et lors même qu’il s’essaye à traiter de manière originale certains corpus (ainsi du courrier reçu par le ministre de l’Industrie), Éric Kocher-Marbœuf le fait sans tirer parti de ce que certains, sociologues notamment, ont pu apporter dans cette perspective (cas des lettres de dénonciation analysées par Luc Boltanski ou des correspondances politiques étudiées par Remi Lenoir). Il n’y pas que dans le domaine de la méthode que le refus d’engager un dialogue avec d’autres disciplines a des conséquences. Comment expliquer que les travaux de politistes comme Delphine Dulong ou Brigitte Gaïti ne soient pas cités alors qu’ils portent sur la place de la « compétence », de la technocratie et de la discipline économique dans la construction d’une légitimation politique de la Ve République ? Sur bien des points, la non prise en compte de la littérature existante limite la portée des propos de l’auteur. Les questions de la contraception, de la politique familiale ou de l’immigration sont ainsi abordées sans référence aucune à la littérature pléthorique existant sur ces sujets.

On le voit, Éric Kocher-Marbœuf sort trop peu de sa source archivistique principale : le fonds Jeanneney, se privant ainsi de nombreuses autres sources possibles (le fonds Rueff par exemple, lorsqu’il est question du Comité). Quant à la bibliographie et à ses omissions, elles ne permettent pas de produire autre chose qu’un récit, encore une fois très méticuleux, des activités d’un des ministres du général de Gaulle.


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