Eric Hobsbawm, Franc-tireur. Autobiographie, 2005

Hobsbawm (Eric), Franc-tireur. Autobiographie. Paris, Ramsay, 2005, 521 pages.

par Michelle Perrot  Du même auteur

Tous comptes faits, Eric Hobsbawm est satisfait de sa vie, tant professionnelle que privée. « Je ne me suis jamais ennuyé », dit-il de ce parcours haletant à travers le siècle, dont il nous fait partager les vicissitudes, les espoirs et les déceptions. Ce récit, allègre ou tumultueux, est servi par une prodigieuse mémoire, aidée parfois par des journaux épisodiquement tenus, pendant la jeunesse et la guerre, des calepins, les archives d’une carrière universitaire boulimique, et d’innombrables articles, tant dans la presse musicale que politique ou historienne. Eric Hobsbawm fut un chroniqueur de jazz réputé (sous le pseudonyme de Francis Newton), un historien productif, un intellectuel engagé. Un homme qui laisse des marques et des traces, à la fois acteur et témoin d’un monde qu’il aurait voulu changer, et progressivement, témoin plus qu’acteur.

Car de cela, il est assurément moins heureux. Ce contemporain de la Révolution d’Octobre – il est né le 9 juin 1917 – a cru longtemps aux perspectives libératrices et égalitaires d’une révolution communiste. Cette foi, dont il convient que c’était une utopie, a survécu longtemps à l’épreuve des faits ; moins pourtant que son adhésion au PC, dont il était devenu membre à Berlin en 1932 – il avait dix-sept ans – et qu’il n’a quitté qu’en 1982, cinquante ans plus tard, bien après la plupart de ses contemporains. S’il ne croit plus aux vertus d’un communisme dont l’échec, économique et politique, est si patent qu’il s’impose à lui, il ne s’interroge pas vraiment sur ses fondements. Il demeure marxiste dans ses conceptions des rapports sociaux et mondiaux, donnant priorité à une histoire « économique et sociale » qui se propose une interprétation globale de l’espace et du temps. Ce n’est pas lui qui a changé ; c’est le monde qui lui a manqué. S’il est devenu témoin, c’est à son corps défendant. Par la force des choses ; non par la sienne.

C’est cela sans doute, cette faille tragique entre le rêve et le réel, cette fidélité envers et contre tout (d’autres diront : cette persistance dans l’erreur, cet aveuglement), qui, au-delà de la richesse de la narration, font le principal intérêt de cette autobiographie. L’auteur a le sentiment d’avoir vécu un siècle exceptionnel, dans une position exceptionnelle qui lui a fait rencontrer les plus grands esprits, quelques-uns des grands dirigeants de la planète (Staline même, Fidel Castro, Salvador Allende…), vivre des ruptures majeures, toujours vibrantes en lui quand leur souvenir est en train de s’effacer. « J’appartiens aux derniers de la première génération de communistes, ceux pour qui la révolution d’Octobre fut le point central de l’univers politique », écrit Eric Hobsbawm (p. 259), qui ne cesse de s’interroger sur son rapport à cet événement fondateur et nous autorise par conséquent à le faire.

Comme souvent, les années d’apprentissage sont spécialement attachantes. Elles nous mènent d’Alexandrie, où Eric est né, d’une mère autrichienne (Grün) et d’un père anglais (Hobsbaum), à Vienne et Berlin, villes de son enfance et de son adolescence. Ses parents sont juifs tous les deux, mais fort peu soucieux d’une identité faiblement affirmée. « Juif non juif », Eric se montrera toute sa vie assez indifférent à « la question juive », comme Marx, comme Sartre, et antisioniste déclaré, plus sensible au sort des Palestiniens qu’à celui de l’État d’Israël. Il est enfant à Vienne dans les années 1920, dans une classe moyenne plutôt désargentée que la crise mène au « gouffre », en accroissant la solidarité d’une famille très soudée. Son père meurt en 1929 ; sa mère en 1931. L’orphelin est pris en charge à Berlin par ses oncles et tantes, fréquente un Gymnasium d’excellent niveau, dévore les livres, découvre la camaraderie et le communisme. À l’incitation de Rudolf Leder, futur dirigeant de la RDA, qui l’oubliera complètement, il adhère en 1932 à une organisation de jeunesse communiste, le SSB, aussi hostile à la social-démocratie qu’au fascisme. De ces années berlinoises « brun et rouge », pour lui décisives, il garde un vif souvenir et leur attribue une valeur d’enracinement. « Le temps que j’ai passé à Berlin a fait de moi un communiste à vie, ou du moins un homme dont la vie perdrait sa nature et sa signification sans le projet politique auquel le lycéen s’est consacré, même si ce projet a démontré son échec et même s’il était voué, je le sais maintenant, à échouer. Le rêve de la révolution d’Octobre est toujours en moi » (p. 76). Il s’agit d’une adhésion à un idéal révolutionnaire positif, et non pas d’une réaction défensive contre le fascisme. La conscience du danger nazi, l’auteur le souligne, est alors assez faible, et les mouvements sociaux (grève de l’automne 1932) unissent parfois fascistes et communistes contre la république de Weimar flageolante. Son communisme n’a pas été d’abord un antifascisme, même s’il participe en janvier 1933 à la dernière manifestation légale du KPD : une marche qui le grise. La prise de pouvoir par Hitler remet rapidement les pendules à l’heure. En mars, le KPD est interdit et en avril, le boycott vise toutes les entreprises juives. La famille décide de regagner l’Angleterre, avec laquelle elle n’avait jamais rompu. Eric et sa sœur, Nancy, quittent Berlin pour n’y plus revenir avant longtemps : lui-même seulement en 1960, et sans rien retrouver des lieux de sa jeunesse.

Dans l’Angleterre des années 1935, le jeune Eric n’est pas vraiment dépaysé. Il achève ses études secondaires, découvre le jazz, un des fils conducteurs de son existence, le cinéma, qui lui vaut de filmer avec son oncle le Paris du Front populaire. Il entre à Cambridge, à King’s College, qu’il a tellement aimé. L’université est alors très rouge ; elle fournira à l’URSS de célèbres espions (les Cambridge Four, dont le fameux Philby), même si la majorité des professeurs alimentent plutôt l’Intelligence Service. Quel lieu pour John Le Carré ! Entre les cours d’histoire économique de Mounia Postan et les activités de la cellule communiste, où Eric milite activement, le temps s’accélère. Car cette période marque le point culminant de la passion communiste d’Eric. Elle est pour lui « la priorité absolue », « la seule véritable place dans nos vies » (p. 165). Son antifascisme, rendu plus vif par la guerre d’Espagne, est pourtant à peine désarçonné par le pacte germano-soviétique, tant l’emprise du Parti est forte. Et puis il faut garder le cap, voir plus loin : « Nous pensions savoir ce que serait le nouveau monde quand l’ancien prendrait fin. En cela, comme toutes les générations, nous nous trompions » (p. 147). La guerre d’Eric, mobilisé, est « vide » ; on ne lui confie aucune responsabilité, comme si on se méfiait de son appartenance. Après-guerre, il épouse d’abord une communiste, tant il était impensable alors de se marier hors du Parti. Divorce assuré.

La guerre froide n’arrange rien. La « croisade anticommuniste que mène l’Occident » renforce ses convictions. Heureusement, la Grande-Bretagne reste un pays libéral et ignore le maccarthysme. Sa carrière est tout juste freinée. King’s College l’accueille comme fellow, le Birkbeck College, à Londres, comme reader , puis comme professeur : il y fera l’essentiel de sa carrière britannique. Les États-Unis se montreront plus réticents. Mais à partir des années 1960, il y vient régulièrement, y enseigne de San Francisco au MIT, en attendant de devenir un pilier de la New School de New York. Entre 1984 et 1997, il séjourne quatre mois par an à Manhattan, le plus souvent avec Marlene, épousée en 1962, la femme lumineuse de sa vie, présente à chaque page de ce récit. Londres et Manhattan constituent les pôles de la vie de cet intellectuel polyglotte, cosmopolite et urbain, qui apprécie pourtant les vacances familiales et amicales d’été au Pays de Galles demeuré si farouchement autonome.

C’est qu’entre-temps, il a publié, beaucoup, d’autant plus soucieux de montrer ses compétences qu’on le qualifie d’« historien marxiste ». En 1959, les Primitifs de la révolte séduisent. Puis c’est la trilogie des trois Ères, où il donne libre cours à son goût des vastes fresques à la manière braudélienne: L’Ère des révolutions (1962) ; L’Ère du Capital (1974) ; l’Ère des Empires (1987), suivi de L’Age des extrêmes (1994), son plus grand succès (37 traductions), sauf en France, qui ne le traduit pas, signe d’une brouille idéologique mal vécue. Il est devenu célèbre, servi moins par le soutien du monde communiste, qui ne l’a finalement accueilli qu’avec réserve, le sachant critique, que par la mondialisation, voire l’altermondialisation, qui a constitué une conjoncture favorable à son audience, particulièrement forte en Amérique latine.

Son univers s’est élargi par des voyages, dont le canevas est à la fois universitaire et politique. La France y tient d’abord une place privilégiée : celle de Braudel et, secondairement, de Labrousse (la visite à Labrousse évoque la « visite au grand écrivain » des Lieux de Mémoire), des Annales de Bloch et Febvre, de l’EHESS et de la MSH, où règne l’hyperactif et enthousiaste Clemens Heller, soucieux d’établir un réseau européano-américain d’historiens sociaux, où Hobsbawm et E. P. Thompson, amis et rivaux, jouent, avec Georges Haupt, un rôle pivot. Après 1970, Eric ne comprend plus la France. Même s’il y vient régulièrement, elle s’efface dans son horizon intellectuel au profit de l’Espagne, et surtout de l’Italie, où les communistes l’accueillent avec un enthousiasme affectueux. La municipalité de Gênes organise une fête pour son quatre-vingtième anniversaire. Puis c’est la découverte de l’Amérique, du Nord, où le jazz est son sésame parmi les musiciens et les artistes ; Latine, avec le Cuba de Fidel, où il ne fait pas moins de trois voyages (1960, 1962, 1968), bluffé par les fastes du Congrès de la culture en 1968, qui dissimulent mal les premiers signes d’un délabrement économique qu’il perçoit. Puis il visite en historien engagé l’ensemble de l’Amérique latine, où tombent peu à peu les dictatures militaires : le Chili d’Allende, la Colombie, le Pérou, le Brésil où grandit Lula. Il a beaucoup de sympathie pour le tiers-mondisme, mais se défie des extrémismes, tel celui qu’incarne le Sentier Lumineux. Et plus encore, le maoïsme qu’il n’a jamais soutenu.

Les voyages sont, en somme, moins la découverte des paysages, même s’il les apprécie, voire des populations, que de ce réseau d’amis – « mon cher ami », « mon vieil ami », vocables privilégiés –, retrouvés dans d’innombrables conférences, séminaires et colloques, mode de communication et forme de sociabilité scientifique du dernier demi-siècle, dont Eric Hobsbawm décline une variante historienne, celle qui voyait dans l’ « histoire économique et sociale » une des clefs d’interprétation – et de changement – du monde. Son autobiographie est une vivante illustration, semée d’anecdotes et de portraits – Postan, Sraffa – de ce moment historiographique et idéologique révolu, culminant dans les années 1950-1970. Eric Hobsbawm est de toutes ces aventures : fondation en 1952 de la célèbre revue Past and Present, émule des Annales ; participation aux premiers congrès des sciences historiques (Paris, 1950 ; Rome, 1955 ; Stockholm, 1960) ; animation du « Groupe des historiens du Parti communiste », qu’il préside, et qui sombre dans la crise de 1956.

Si les communistes anglais traversent la tempête « en communistes convaincus » (p. 247), elle atteint de plein fouet les intellectuels marxistes, atteints d’une « dépression nerveuse collective ». Parmi les historiens, John Saville, E. P. Thompson, Raphael Samuel, dont Eric Hobsbawm trace des portraits flamboyants quoique distanciés, sont les plus réactifs, tant dans le domaine politique (The New Left Review soutient les tentatives de Nouvelle gauche) qu’historique. Le succès retentissant de The Making of the English Working-Class incite Raphael Samuel à lancer History Workshop Journal, revue d’histoire sociale et « féministe ». C’est à l’évidence une « nouvelle histoire » qui s’annonce.

Comment Eric Hobsbawm vit-il ce double tournant, politique et historiographique, qu’il n’avait ni souhaité ni pressenti ? Il reste au Parti, mais n’intervient plus politiquement après 1956, ou rarement, en général par la voie de Marxism Today, principale tribune de cet « observateur engagé ». De plus en plus conscient des échecs du soviétisme, il se raccroche aux espoirs de la glasnost de Gorbatchev et aux apparents succès de la politique tiers-mondiste. Il ne comprend pas grand-chose à Mai 1968 et n’apprécie guère la « nouvelle histoire » des années 1970. Cette « histoire en miettes » lui paraît trop parcellaire. Elle substitue le culturel à l’économique et au social (les superstructures aux structures, aurait-on dit jadis). Elle s’enferme dans une microstoria trop étroite aux yeux de cet amoureux des économies-monde braudéliennes ; les travaux de Carlo Ginzburg et surtout de Clifford Geertz le laissent sceptiques : comment se passionner pour les combats de coqs balinais ? Elle focalise excessivement sur des catégories identitaires limitées : les juifs, les noirs, les femmes, les homosexuels. « Il est impossible de changer le monde (ou le passé) pour complaire à un seul groupe » (p. 498). D’où ses réserves devant l’attrait de Raphael Samuel pour les marginaux, ou les développements de l’histoire féministe, initiée en Grande-Bretagne par Sheila Rowbotham. Sur ce point, comme sur bien d’autres, il partage le point de vue de son « ami » Pierre Bourdieu, fort critique vis-à-vis des cultural studies, qu’il tenait pour de la sous-sociologie inefficace, bien nommées subaltern studies.

Troubles dans le monde, troubles dans l’histoire : les deux choses souvent vont ensemble. Comment cet historien, doté en principe d’instruments d’analyse tels que le marxisme, n’a-t-il pas détecté les virus du système ? Comment est-il resté, politiquement et intellectuellement, sourd aux changements de son temps ? Il y a dans son autobiographie des silences assourdissants. Rien sur la Shoah, mais l’auteur s’explique sur son refus de l’identité juive et du processus victimaire. Plus frappant, étant donné son option communiste, le mutisme sur les dissidents russes, Soljenitsine et les autres. Et sur le goulag, dont il n’est jamais question. Pourquoi ce silence ?

L’auteur reconnaît sa complaisance : « Aujourd’hui encore je remarque que je traite le souvenir et les traditions de l’URSS avec une indulgence et une tendresse que je n’éprouve pas vis-à-vis du communisme chinois, parce que j’appartiens à la génération pour qui la révolution d’Octobre représentait l’espoir du monde » (p. 77). Et ailleurs : « Le communisme représentait l’idéal transcendant l’égoïsme, le moyen de servir l’humanité sans exception » (p. 169).

Il explique de la même manière pourquoi il est resté si longtemps au Parti, qu’il avait pourtant envisagé de quitter : « Je ne suis pas entré en communisme en tant que jeune britannique d’Angleterre, mais en tant que jeune d’Europe centrale pendant l’effondrement de la république de Weimar. J’y entrai quand être communiste ne signifiait pas simplement lutter contre le fascisme, mais lutter pour la révolution mondiale » (p. 259). À cela s’ajoute un sentiment de « fierté » : « Je voulais faire mes preuves à mes propres yeux en réussissant ma carrière, tout en m’affichant communiste » (p. 260). On pourrait ajouter : la structure familiale du Parti communiste britannique ; la force des sociabilités que tissent les amitiés, fussent-elles marxistes, voile plus qu’instrument de compréhension du monde, connivence menant plus ou moins consciemment à l’aveuglement. Le marxisme, en tout cas, n’est guère lucide sur lui-même.

Voilà donc, incarné en ce grand historien, à l’œuvre imposante, sans doute moins « franc-tireur » qu’il ne le croit, le « passé d’une illusion », pour reprendre le titre du célèbre ouvrage de François Furet, qu’Eric Hobsbawm n’appréciait guère. Et pourtant la question mérite plus que jamais d’être posée. La lecture de la présente autobiographie, aussi captivante par son récit que par ses interrogations ou sidérante par ses silences, la rend encore plus pertinente.


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