Eric D. Weitz, A Century of Genocide : Utopias of Race and Nation, 2003

Weitz (Eric D.), A Century of Genocide : Utopias of Race and Nation, Princeton University Press, Princeton-Oxford, 2003, 360 pages.

par Juliette Cadiot  Du même auteur

Le livre de Eric Weitz présente une description et un essai de systématisation sur les régimes et épisodes génocidaires en Union soviétique, en Allemagne nazie, au Cambodge des Khmers rouges et en Serbie et Bosnie. Son but n’est pas d’établir une liste exhaustive des génocides du XXe siècle ; il indique qu’il a choisi ces quatre cas parce qu’ils sont exemplaires et qu’il les connaît mieux. Sa démonstration n’est pas non plus fondée sur une argumentation juridique, mais sur la volonté de faire apparaître, grâce aux similitudes et en partie aux différences entre ces formes génocidaires, la spécificité historique de ces formes extrêmes de violence étatique propres au XXe siècle.

Son premier chapitre explore les origines intellectuelles des définitions modernes de nation et de race qui, selon Weitz, datant seulement du XVIIIe siècle constituent les prémisses idéologiques à l’expérience génocidaire. Sa critique de ces catégories d’action politique et de représentation que sont la race et la nation n’est pas toujours convaincante, en partie parce que trop rapide et allusive. S’il définit précisément la race comme processus d’assignation identitaire, comme destin duquel les individus ne peuvent échapper, ses réflexions sur la nation et l’ethnicité et sur les passages entre ces trois notions sont plus vagues. En particulier, la notion d’ethnicité en elle-même, comme c’est souvent dans l’historiographie américaine, n’est jamais historicisée et comprise aussi comme processus.

Ce premier chapitre introductif retrace donc les éléments essentiellement idéologiques et intellectuels qui ont permis le développement au XXe siècle d’expériences génocidaires uniques dans l’histoire par leur brutalité, leur échelle et par la manière dont elles se répondent l’une l’autre. Dans les chapitres suivants dont chacun s’intéresse à un cas, soviétique, nazi, khmer et serbe, sa démonstration consiste à montrer que malgré leurs différences une même logique s’y est développée et a permis ces faisceaux de causes et d’événements qui menèrent à des génocides. En réponse au livre noir du communisme, il réunit dans un même ensemble des régimes aux idéologies opposées, raciste, nationaliste ou communiste, et il réussit à nous persuader de la proximité de ces expériences, dont l’épisode génocidaire est la clé. C’est par la force de ses descriptions et de cette forme répétitive de repérages de similarités de convictions utopiques, de pratiques étatiques et de violence que consiste sa démonstration. Chacun de ces chapitres est organisé selon la même structure qui analyse le contenu révolutionnaire et utopique de ces régimes comme leurs efforts de catégorisation administrative et policière de la population. Enfin Weitz décrit comment certains groupes, qui se trouvaient traditionnellement marginalisés, sont discriminés et ostracisés au cours d’une série de purges qui se terminent en actes génocidaires, dont il décrit admirablement les rituels de violence ainsi que l’étendue de la mobilisation, de l’implication et de la responsabilité de l’ensemble de la société à leur exécution. En se fondant sur la lecture de sources de seconde main, il réussit à offrir des descriptions qui spécifient les expériences et les inscrit dans des mémoires historiques particulières, tout en les insérant dans un cadre théorique qui, répété, produit la vision d’une cohérence d’ensemble. C’est plus dans la maîtrise descriptive et par les effets de répétition et d’émotion qu’elle provoque que par les démonstrations théoriques que Eric Weitz est convaincant. En cela, son travail est fondamentalement historique et dévoile toute la difficulté voire l’impossibilité d’offrir une vision des génocides suffisamment rationnelle et analytique pour permettre une compréhension, dont un des buts serait leur prévention, ce qui s’avoue comme un des horizons du livre.

L’entreprise de Weitz révèle à la fois de la volonté de montrer que les expériences génocidaires sont le fruit de circonstances historiques extrêmes et contingentes, en particulier les guerres, et qu’elles sont à placer au cœur de la modernité occidentale et de ses formes d’organisations politiques que sont la nation et la race. Sa façon d’analyser les symboles, les pratiques et les idéologies fait ressortir les similitudes des épisodes étudiés, tout en convaincant le lecteur que les éléments que l’auteur nous décrit sont les plus éclairants sur ce qui constitue une expérience génocidaire. Néanmoins, même au sein des chapitres monographiques, le lien qu’il établit entre génocide et les conceptions de la race et surtout de la nation est mal établi. Cela provient à la fois de la difficulté analytique de cette entreprise, en partie originale, mais aussi peut être du refus de l’auteur d’entreprendre une critique plus radicale de la modernité et de l’idéologie nationale dans laquelle nous vivons encore.


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