Éric Agrikoliansky, La Ligue française des droits de l’homme et du citoyen depuis 1945. Sociologie d’un engagement civique, 2002

Agrikoliansky (Éric), La Ligue française des droits de l’homme et du citoyen depuis 1945. Sociologie d’un engagement civique. Paris, L’Harmattan, 2002, 390 pages.

par Gilles Candar  Du même auteur

Éric Agrikoliansky publie une version remaniée et actualisée de sa thèse de doctorat en science politique, consacrée à « La Ligue des droits de l’homme (1947-1990), pérennisation et transformation d’une entreprise de défense des causes civiques », qu’il avait soutenue en 1997. La Ligue de la période étudiée n’est plus la grande association, née de l’affaire Dreyfus et emblématique de la culture républicaine d’avant-guerre, forte de plusieurs dizaines de milliers d’adhérents, qui connut son apogée organisationnelle au début des années 1930. Elle est une association vieillie, qui compte encore quinze à vingt mille adhérents sous la IVe République, moins de dix mille sous la Ve, six à sept mille aujourd’hui, mais qui perdure, et l’auteur s’intéresse précisément à ce qui la fait vivre et aller, en se transformant, en continuant malgré tout à jouer un rôle notable dans la vie associative et politique française.

Après une suggestive introduction méthodologique, É. Agrikoliansky étudie en premier lieu les évolutions des organismes dirigeants de la LDH depuis la guerre : une association, qui s’ouvre à la « génération algérienne » en deux temps, par ses prises de position de l’époque, relayées par l’élection à la présidence de Daniel Mayer en 1958 ; après 1975, avec l’arrivée d’une nouvelle génération de cadres dirigeants sous l’impulsion d’Henri Noguères, le successeur choisi par Daniel Mayer pour mettre en œuvre le renouvellement jugé nécessaire. L’histoire a permis un retour en faveur de la figure un temps usée de « l’intellectuel dreyfusard ». L’auteur s’intéresse ensuite aux raisons qui conduisent à l’action militante au sein de la Ligue des droits de l’homme. L’association privilégie une forme originale d’action juridique, l’usage du droit pour la défense des droits, qui accompagne la promotion des avocats et des juristes à sa direction, alors que s’effacent, du moins à ce niveau, les cadres venus de l’enseignement ou du militantisme laïque. Elle s’appuie sur le choix d’un militantisme « secondaire », se substituant ou complétant un engagement partisan décevant : anciens communistes, socialistes dissidents ou marginalisés, à l’instar de ses présidents nationaux depuis 1958, investissent une association connue et souvent considérée, qui concilie activités locales et concrètes, débats et références aux grands principes. La Ligue permet à une frange du monde militant, instruite et diplômée, souvent professionnellement proche des fonctions étatiques, qui souhaite être utile pour les autres (soldats dans les années 1970, victimes de l’arbitraire policier, immigrés, sans papiers, etc.), de participer à des causes considérées comme « justes », mais sans s’investir dans des jeux politiques partisans ou des compétitions de carrière. Cette « gauche » associative et morale, qui se veut un contre-pouvoir, ne vit pas très bien les périodes où gouverne la gauche politique. L’auteur montre bien que dans la première législature (1981-1986) à direction socialiste existaient un dialogue et un échange de services non dénué de confrontations qui se relâchèrent par la suite. L’éloignement semble s’être renforcé sous le gouvernement Jospin, comme l’a symboliquement marqué l’absence du Premier ministre aux cérémonies du centenaire (1998), mais il correspondait aussi à de nombreuses prises de distances locales. Éric Agrikoliansky est plus discret sur cette dernière période, privilégiant une analyse précise et rigoureuse, en termes sociologiques, de l’engagement altruiste et du secours juridique. Il aide en tout cas à comprendre la longévité et les ressources d’une association vénérable, mais vivace et tenace. Un livre à la fois exigeant, austère par moment, mais toujours intelligent et sensible, qui n’oublie pas les singularités des parcours biographiques et sait restituer l’humanité d’un engagement civique.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays