Emmanuel Henry, Ignorance scientifique et inaction publique, les politiques de santé au travail.

Paris, Presses de Science Po, 2017, 256 p.

par Mathieu Baudrin  Du même auteur

ISBN: 9782724620450Les problèmes de santé au travail causent chaque année des milliers décès et de nombreuses maladies chroniques, et pourtant ils restent invisibles dans l’espace public. À l’exception de l’amiante en France, « un scandale improbable » déjà étudié par ce même auteur1, les externalités négatives des activités économiques demeurent dans l’ombre des politiques d’action publique. L’ouvrage d’Emmanuel Henry part de ce constat pour bâtir, en s’appuyant notamment sur les travaux de Michelle Murphy2, une enquête sur le régime d’invisibilité/visibilité des problèmes de santé au travail dont il questionne la généalogie par l’ajout d’une dimension historique. Si la production de données scientifiques constitue une dimension incontournable du processus de qualification d’un problème et de mise en œuvre d’une action publique en conséquence, l’auteur prend ici à bras-le-corps les implications de ce phénomène dans l’étude des politiques de santé au travail.

Sur un plan méthodologique, l’auteur effectue ce qu’il nomme lui-même une « radiographie des instruments » de la politique publique lui permettant d’explorer les relations entre production de savoirs scientifiques et construction d’une réglementation, ainsi que les rôles joués par les parties prenantes, notamment les industriels, dans ce travail de mise en œuvre d’une politique de santé au travail. Le livre est ainsi organisé autour de deux parties, chacune d’entre elles s’appuyant sur des descriptions d’un instrument spécifique : la première partie s’appuie sur l’étude des tableaux de maladies professionnelles alors que la seconde se focalise sur les Valeurs limites d’exposition professionnelle (VLEP).

L’auteur élabore tout d’abord une généalogie des tableaux de maladies professionnelles lui permettant de montrer que ces instruments réglementaires, historiquement issus d’un « compromis négocié » entre des organisations patronales et des syndicats ouvriers, traduisent une configuration des rapports de force entre ceux-ci. Cette configuration s’inscrit durablement dans l’instrument et participe ainsi au maintien du rapport de force ayant présidé à son élaboration. Emmanuel Henry propose ensuite de complexifier l’analyse en mettant en évidence, toujours au travers de l’étude des tableaux de maladies professionnelles, l’imbrication des intérêts industriels et des préoccupations des scientifiques dans le choix des modes de gouvernement des problèmes de santé au travail. Il montre ainsi que l’approche clinique privilégiée pour l’identification des nouvelles pathologies à prendre en compte résulte d’une convergence entre les intérêts patronaux qui favorisent une définition restrictive de la maladie afin de disqualifier des pratiques considérées comme abusives, et les exigences de précision clinique d’une communauté médicale « conservatrice » attachée à ne considérer que les phénomènes strictement observables à l’aide d’instruments reconnus par les pairs.

L’auteur souligne également que ce mode de gouvernement du risque professionnel, qui consiste à mettre à disposition sous certaines conditions un fonds d’indemnisation alimenté par des cotisations patronales, empêche de concevoir cette externalité de l’activité industrielle en d’autres termes qu’économiques, laissant de côté le projet d’une politique d’éradication de ces pathologies. Il poursuit ensuite son raisonnement concernant les effets de la scientifisation des questions de santé au travail en montrant en quoi ce phénomène peut être considéré comme une tendance favorable à l’activité industrielle. Emmanuel Henry se réfère alors à de récents travaux en sociologie de l’ignorance3, selon lesquels l’influence de certaines parties prenantes concernées par un problème de santé publique ne consiste pas tant à manipuler explicitement la production de l’expertise qu’à participer activement à un cadrage précoce des recherches engagées. De ce point de vue, les tableaux des maladies professionnelles constituent une forme de cadrage précoce des recherches en santé au travail. La dynamique spécifique liée à l’usage de cet instrument réglementaire se traduit notamment par un processus d’inscription d’une nouvelle pathologie long, laborieux et incertain. L’auteur montre ainsi tout l’intérêt d’enrichir l’étude des conflits sociaux en tenant compte des appels de plus en plus fréquent à l’expertise scientifique pour saisir les transformations des questions de santé au travail.

La scientifisation est présentée comme un des ressorts de la domination des industriels sur les problèmes de santé au travail. En partant de l’affirmation que les industriels ne souhaitent pas produire de données scientifiques qui pourraient leur nuire, Emmanuel Henry identifie une série de biais structurels qui placent d’emblée les industriels en position de force vis-à-vis de leurs interlocuteurs que sont les syndicats et les administrations publiques. Ainsi le contrôle de l’accès aux sites de l’enquête, le choix du type d’enquête épidémiologique susceptible d’être financée, la prise de décision stratégique concernant la publication ou non des résultats, ou la contestation des connaissances scientifiques contradictoires constituent selon l’auteur autant de ressources que l’industrie mobilise au détriment de la défense de la santé des travailleurs. Par ailleurs, même lorsque des données problématiques sont effectivement rendues publiques, l’auteur précise que ceci n’entraîne en rien une réponse systématique des pouvoirs publics.

La seconde partie prolonge cet argumentaire de la scientifisation des questions de santé au travail tout en le mettant à l’épreuve d’un nouveau cas d’étude : les VLEP. Tout comme les tableaux de maladies professionnelles, les VLEP sont aussi considérées par l’auteur comme le fruit d’un arrangement entre des parties prenantes présentant une tendance à se naturaliser avec le temps. À la différence des tableaux de maladies professionnelles qui sont un instrument franco-français, l’auteur souligne le caractère transnational de ce second instrument qui lui circule depuis l’association américaine American Conference of Governmental Industrial Hygienists (AGCIH) vers le reste du monde et notamment l’Europe durant la seconde partie du XXe siècle. Cette circulation permet à l’auteur de mettre en évidence la production de plusieurs versions de l’instrument de VLEP dépendamment des arrangements institutionnels propres à chaque pays. Alors que la France a développé une approche par consensus qui ne fait pas de différence entre l’expertise scientifique et la négociation sociale et politique, les Pays-Bas privilégient une approche en trois phases distinctes : l’évaluation scientifique des risques, la négociation entre partenaires sociaux sur cette base, puis la prise de décision politique. Les variations observées entre les différentes manières de convoquer l’expertise scientifique dans la gestion des risques professionnels permettent à Emmanuel Henry de mettre en évidence un mouvement général d’autonomisation de cette expertise. Loin d’être une solution idéale aux problématiques posées par l’activité industrielle, cette autonomisation est présentée encore une fois comme un biais structurel supplémentaire en faveur de l’industrie. Emmanuel Henry s’appuie alors sur les cas français de l’amiante et des fibres céramiques, déjà bien documentés par ses précédents travaux, pour mettre en évidence la nature de ce nouveau biais. Il souligne notamment que le comité d’experts spécialisés (CES) créé en 2007 par l’AFSSET, qui a pour objectif de reprendre les 540 VLEP adoptées par décrets entre 1982 et 1996, n’en traite en réalité que quatorze chaque année. En ne basant les décisions que sur des connaissances validées par des revues internationales, les groupes d’experts se limitent dans leurs avis et favorisent finalement un « statu quo » problématique au vu de la prolifération des substances potentiellement toxiques dans les milieux de travail. En augmentant l’« inertie réglementaire » de cette instrumentation des politiques de santé au travail, la mise en œuvre du dispositif des VLEP conduit ainsi à sous-réglementer les substances toxiques. Plus généralement, l’autonomisation de l’expertise scientifique pose également la question de la constitution des groupes d’experts : qui sont les experts officiels récurrents ? Qui sont les marginaux qui refusent d’y participer ?

Les promesses annoncées en introduction sont tenues. Emmanuel Henry nous propose avec cet ouvrage une réflexion stimulante sur les questions de santé au travail tout en renouvelant la manière de les aborder. Au terme des différentes démonstrations et des descriptions de cas qui les accompagnent, le lecteur ne peut qu’être convaincu par l’intérêt de prêter une attention soutenue aux dynamiques de scientifisation des problématiques liées à la protection de la santé des travailleurs. En montrant en quoi cette scientifisation peut être considérée comme étant à l’origine de l’élaboration de biais structurels importants en faveur de l’industrie, Emmanuel Henry appelle à repolitiser les recherches dans ce domaine en les inscrivant notamment dans le programme plus large du renouveau de la sociologie des sciences. Ce renouvellement des questions de santé au travail passe aussi par une refonte méthodologique. L’auteur appelle ainsi à contribuer concrètement à l’étude de l’émergence d’une gouvernance néolibérale en focalisant les analyses sur des instruments spécifiques de l’action publique, tout en adoptant systématiquement une profondeur historique dans l’étude des processus de mise en œuvre de ces politiques. Les instruments de l’action publique servent alors de traceurs historiques que l’analyste se doit de suivre pour saisir dans leur complexité les transformations successives de la manifestation d’un rapport de force qui, lui, est présenté comme stable dans le temps.

À plusieurs reprises dans l’ouvrage, les analyses tendent à montrer que les industriels tiennent une place centrale dans l’élaboration des dispositifs réglementaires en santé au travail et l’auteur montre bien la mise en place progressive de différents biais structurels favorables à l’industrie. Cependant, les effets de l’influence de l’industrie sur l’instrumentation de l’action publique en santé au travail sont davantage constatés qu’analysés comme un axe possible de ce projet de recherche. Au-delà de la technisation des questions, quelles sont leurs modalités d’action concrètes, et comment ces derniers se saisissent-ils de ces biais quotidiennement ? En d’autres termes, on peut imaginer prolonger l’analyse de ce que font les acteurs à l’instrument de l’action publique par une étude plus précise de ce que cet instrument fait faire aux acteurs concernés. Mais, comme le souligne l’auteur à propos de la production de données scientifiques en santé au travail, l’accès à ces terrains d’enquête est difficile car contrôlé de près par les services de relations publiques des entreprises concernées. En ce sens, le manque identifié ici ne fait que renforcer l’argument général du livre selon lequel les industriels ont une certaine maîtrise de la scientifisation des problématiques qui les concernent, y compris lorsqu’il s’agit des sciences humaines et sociales.

Mathieu Baudrin


  1. E. Henry, Amiante : un scandale improbable. Sociologie d’un problème public, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007.
  2. M. Murphy, Sick Building Syndrome and the Problem of Uncertainty: Environmental Politics, Technoscience, and Women Workers, Durham, Duke University Press, 2006.
  3. S. Frickel, S. Gibbon, J. Howard, J. Kempner, G. Ottinger et D. Hess, « Undone Science: Charting Social Movement and Civil Society Challenges to Research Agenda Setting », Science, Technology and Human Values, n° 35, 2010, p. 444-473.


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