Emmanuel Garnier, Genève face à la catastrophe, 1350-1950 ; Un retour d’expérience pour une meilleure résilience urbaine.

Genève, Éditions Slatkine, 2016, 195 p.

par Johan Vincent  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage Le discours politique vis-à-vis des catastrophes naturelles est ambivalent : il s’agit d’anticiper les conséquences fâcheuses des phénomènes en informant la population, tout en évitant d’ébruiter les faits passés sous peine d’apeurer ladite population. Emmanuel Garnier le démontre bien quand il s’appuie sur le site Internet de la ville de Genève, qui déclare qu’aucune catastrophe n’a été référencée par le portail de la prévention des risques majeurs français pour Genève, et sur les travaux du Conseil fédéral helvétique où, en terme de menaces et de dangers, les catastrophes naturelles ou anthropiques sont en tête. La Suisse n’est pourtant pas connue pour ses autorités minorant les risques, même si l’obligation d’abris atomiques dans les zones habitées (effective en 1963) n’a plus court depuis 2012. Mais tout est fait pour que la réputation de Genève, hub international connecté au monde en continu, ne soit pas entachée d’un soupçon de vulnérabilité.

En 2014, Emmanuel Garnier a bénéficié d’une bourse de chercheur invité à l’Université de Genève, financée par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Ses recherches, intégrées dans le cadre du projet de recherche « Pump priming a historical database of extreme natural events in Lake Geneva region », ont nourri la dimension sociale de l’ouvrage, qui n’avait pas pu être exploitée jusqu’alors : il s’agit de porter à la connaissance la résilience d’un peuple urbain sur sept siècles, du plus ancien document – les autorités genevoises conservent leurs témoignages écrits depuis 1371 – jusque dans les années 1950. Emmanuel Garnier fait régulièrement un va-et-vient avec les affaires françaises, en particulier avec la région lyonnaise, où le Rhône passe également. Éminent spécialiste de l’histoire du climat et des catastrophes naturelles, il est très à l’aise pour faire le rapprochement avec d’autres événements qu’il a eu l’occasion d’étudier.

Dans les archives, d’une grande variété (archives d’État, registres paroissiaux, littérature scientifique, chroniques), l’auteur a retrouvé 133 événements extrêmes s’étant déroulés à Genève : des grands froids, des tremblements de terre, des inondations, des sécheresses, même un tsunami, ont eu des conséquences sévères sur l’organisation économique et sociale de la cité. Il démontre qu’un Petit Âge glaciaire n’a pas empêché les sécheresses, tout comme une augmentation annoncée des températures avec le changement climatique actuel ne nous préservera pas des grands froids. Ce retour aux archives nous permet de comprendre les dangers d’une généralisation globalisante : comme l’historien, il nous faut mieux appréhender cette expérience longtemps dédaignée, disponible dans les archives. Ainsi pourrons-nous espérer mieux comprendre pourquoi, par exemple, le nombre de sécheresses est plus important durant la première moitié du XXe siècle que durant la seconde moitié du siècle, ou pourquoi la période de retour d’une inondation est deux fois plus courte au XIXe siècle (10 ans) qu’au XXe siècle (20 ans).

Le réflexe de se tourner vers l’ingénieur que nous avons actuellement, et qui nous fait penser que nous sommes désormais mieux armés face à ces aléas, n’est pas l’entrée dans une ère nouvelle. Par le passé, les autorités locales n’ont pas été passives face à la catastrophe : Emmanuel Garnier le démontre, et ce dès la période du milieu du XVe siècle avec la stratégie foncière pour travailler sur le cours d’eau de l’Arve. Si les processions religieuses ou les jeûnes organisés pour obtenir la mansuétude divine sont une réalité, les populations ne s’en remettent pas qu’à leur dieu, comme l’ont montré d’autres travaux historiques (par exemple l’ouvrage coordonné par Nadia Dupont, Quand les cours d’eau débordent, paru en 2012 aux PUR).

Le style, très vivant, permet au lecteur de suivre le récit de quelques catastrophes souvent mortelles, en particulier l’année sans été 1816 et l’hiver 1891, sur lesquelles Emmanuel Garnier s’attarde plus longuement. L’ouvrage, dans l’absolu assez court par rapport à l’étendu de son sujet (un cinquième de l’ouvrage est consacré à un glossaire, la bibliographie, des index), comporte une trentaine d’illustrations en noir et blanc, en plein texte, ce qui permet de compléter le propos utilement. Il participe à la construction d’une culture et d’une mémoire du risque, expressions parfois galvaudées mais qui ne peuvent pourtant que permettre à nos sociétés de faire face aux catastrophes, pour les transformer en événements conduisant – reprenons ici une partie de la conclusion – soit à un rétablissement de la situation antérieure, soit à un autre modèle social à même de rendre ses acteurs plus résilients et solidaires.

Johan Vincent.



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