Emmanuel Debono, Aux origines de l’antiracisme. La LICA, 1927-1940.

Paris, CNRS Éditions, 2012, 501 p. Préface de Serge Berstein.

par Emmanuel Naquet  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

S’il est des mouvements prisonniers des images, ce sont bien les ligues de la droite de la droite au premier XXe siècle, malgré les nombreuses études que les écoles françaises et étrangères ont menées pour mieux les connaître, quitte à débattre de leurs natures, de leurs dimensions, de leurs projets. Les versants de gauche ont fait l’objet de publications plus récentes sur le Secours rouge devenu le Secours populaire français ou la Ligue des Droits de l’Homme (LDH) ; d’autres sont prévues, par exemple sur la Ligue de l’enseignement (LFE)1. Plus largement, les travaux se sont multipliés et approfondis depuis le centenaire de la loi de 19011.

L’ouvrage d’Emmanuel Debono, issu d’une thèse soutenue en 2010, relève de ces productions historiennes et politistes qui, non seulement interrogent la place de la « chose Ligue » dans la France de la IIIe République, mais travaillent le modèle républicain, ses réalités et ses limites, avec sa rhétorique, sa mystique et ses vecteurs – la presse, les corps intermédiaires, les élus. Disons-le : le pari d’une analyse tendant à l’objectivité peut être complexe en raison de la pérennité de certaines associations toujours actives, de l’humanitaire à l’éducation, de l’antiracisme aux droits de l’Homme. Or, ces associations vivent des enjeux de mémoire qui induisent souvent des rejeux héroïsants susceptibles d’aller jusqu’à l’instrumentalisation organique.

Ces défis, le spécialiste de l’antiracisme qu’est Emmanuel Debono les a pleinement relevés en replaçant ses recherches dans les problématiques idéologiques et scientifiques contemporaines. Ainsi, lorsqu’il dessine l’histoire de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (LICA) qui n’apparaît qu’aux détours ou dans l’implicite d’autres récits sur l’entre-deux-guerres partidaire, il dépasse la geste officielle de la future Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), de même que les silences des souvenirs de protagonistes pourtant centraux, de Pierre Paraf à Jean-Pierre Bloch. Reprenant le dossier de sa création et de son évolution, mais aussi celui de ses représentations plurielles, l’historien fait preuve de distance et de connaissances vis-à-vis de cette souvenance militante, puisant à des sources multiples, du Droit de vivre et autres imprimés aux archives de l’organisation revenues de Moscou – les trophées de guerre allemands récupérés par les Soviétiques – et aux fonds publics, y compris départementaux voire ultra-marins ; on l’aura compris, une masse et une pluralité de traces sans cesse croisées et interrogées, et même écoutées et entendues quand on pense aux enregistrements sonores sollicités.

Si les structures de l’organisation intéressent Emmanuel Debono – on aurait toutefois apprécié une carte et quelques tableaux sur les activités ou la composition sociologique du mouvement qui rassemble 50 000 membres en 1939 –, si celui-ci décrit chronologiquement la montée finalement en impuissance de la LICA, s’arrêtant sur tel ou tel événement mobilisateur, questionnant l’audience de l’association, son apport est surtout suggestif sur les discours et pratiques d’antisémitismes qui stigmatisent tour à tour et en même temps capitalisme, cosmopolitisme, communisme, internationalisme, franc-maçonnerie… S’appuyant le cas échéant sur l’historiographie de ce rejet de l’Autre3, l’auteur expose fort bien comment et combien l’antiracisme, dans le contexte des années 1920 et 1930, s’inscrit dans des pratiques à la fois nouvelles et récurrentes, et approche les modes d’expression d’un militantisme oscillant entre réaction conjoncturelle et engagement de longue durée, entre culte de l’assimilation et perspective universaliste. À cet égard, le dossier proposé considère les treize premières années de l’association et aurait pu s’étendre véritablement jusqu’en 1945 pour intégrer Vichy et la Collaboration : par exemple, nous n’apprenons rien sur la perception par les militants de la LICA, il est vrai dissoute, des dispositions relatives au statut des Juifs. D’autres questions demeurent quant à la trajectoire intellectuelle de certaines figures, dont celle de Bernard Lecache : marié à la petite-fille de Séverine, on peut s’interroger sur la place du dreyfusisme dans son parcours, comme l’a fait de manière suggestive, mais en suivant une démarche qui ne convainc pas toujours, Simon Epstein4. Mêmes remarques sur d’autres visages très présents, tels ceux de Vincent de Moro-Giafferi ou de Giacomo-Abramo Tedesco.

Par ailleurs, malgré son titre, l’analyse porte davantage sur les formes des antisémitismes et les ripostes (campagnes de boycott des totalitarismes, des produits aux Jeux olympiques de Berlin, enquêtes locales, pétitions nationales, etc.) que sur le racisme en général, avec néanmoins des pages neuves et stimulantes sur l’intolérance en Afrique du Nord et les tentatives de rapprochement entre juifs et musulmans. Pourtant, la LICA ne se positionne pas sur l’appareil législatif français relatif aux travailleurs étrangers mis en place entre 1927 et 1938, et commentées notamment par Danièle Lochak et de Gérard Noiriel qui en montrent le caractère discriminatoire voire xénophobe. Le large humanisme affirmé par une association principalement peuplée de Juifs semble donc ne pas avoir été totalement assumé. Sur l’antisémitisme même, la LICA, tout en décomposant Mein Kampf, paraît silencieuse tant sur les lois de Nuremberg de 1935 que sur les camps de concentration ouverts dès 1933, voire sur le refus de l’altérité porté par le fascisme, alors que d’autres associations intensifient leurs observations. Mais parallèlement, sur les antisémitismes, la LICA a pu déconstruire les verbes haineux, les faux procès, les procédés d’exclusion, par exemple lors de ses « affaires Dreyfus ».

Ces quelques observations faites, Emmanuel Debono met en relief des impostures à l’extrême-droite, des postures à gauche, mais des ruptures aussi, brisant des itinéraires collectifs ou individuels dans une France qui traverse une crise des cultures politiques. Mieux : l’auteur double une appréhension des engagements associatifs et personnels par un questionnement sur la société civile et la République. En effet, l’organisation, le militant, les édiles politiques et intellectuels s’efforcent de porter et donc d’assumer des valeurs et des principes, dont le respect du proche et du lointain, du même et du différent ; bref, de l’Homme dans toute sa diversité. On apprend ainsi beaucoup sur la banalisation par les autorités et par certaines franges de l’opinion publique d’une radicalisation de la parole et du geste antisémites, qui connaissent une dilatation et procèdent par contamination. On est tout autant redevable sur les modalités du militantisme de réplique, sur cette volonté de la LICA d’institutionnaliser l’antiracisme et de pénaliser l’antisémitisme avec le décret-loi Marchandeau en 1939 – au champ limitatif et peu utilisé du fait même du déclenchement de la guerre. On ne saurait oublier les efforts d’aide aux réfugiés bien que, somme toute, l’œuvre juridique et judiciaire soit faible. On retrouve également des réflexions utiles, car complémentaires aux autres monographies, d’une part sur les liaisons dangereuses avec le politique en général et la politique en particulier, malgré les proclamations d’apolitisme de la LICA et, d’autre part, sur d’autres associations, la LDH, les Jeunesses laïques et républicaines, la Ligue d’action universitaire républicaine et socialiste, le Rassemblement mondial contre la Guerre.

Il faut donc saluer cet ouvrage pionnier, écrit avec précision, discrètement illustré, qui est d’ores et déjà une référence et dont on attend avec impatience la suite, avec une histoire de la LICA/LICRA et du MRAP au lendemain de la Shoah et des autres génocides. Car comme le montre fort bien Emmanuel Debono dans sa conclusion, la LICA est plus qu’une association de son temps, résonnant aux bruits de bottes au-delà des frontières – songeons à la guerre d’Espagne, à l’Anschluss, à Munich –, répondant aux cris de haine dans l’Hexagone – pensons au 6-Février. Davantage qu’une association de défense des Juifs et qu’un groupe de pression cherchant à faire reconnaître une altérité, le déroulé de la LICA prouve que l’image d’une histoire fatalement dramatique des Juifs doit être battue en brèche. Mieux, la LICA a collaboré, envers et contre beaucoup, à l’émancipation et l’égalité des individus et des peuples, à la paix entre les nations, à la fraternité, à son inscription dans la Polis par cette solidarité la plaçant dans le vaste mouvement de l’humanitaire et des droits de l’Homme.


Emmanuel Naquet


1.A. BRODIEZ, Le Secours populaire français, 1945-2000. Du communisme à l’humanitaire, Paris, Presses de Sciences Po, 2006 ; E. NAQUET, Pour l’Humanité. La Ligue des droits de l’Homme de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940, Rennes, PUR, 2014. Jean-Paul Martin prépare une monographie sur la LFE.
2. C. ANDRIEU, G. LE BÉGUEC et D. TARTAKOWSKY, dir., Associations et champ politique. La loi de 1901 à l’épreuve du siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2001 ; O. DARD et N. SÉVILLA,dir., Le phénomène ligueur sous la IIIe République, Metz, Centre régional universitaire lorrain d’Histoire, 2008 et Le phénomène ligueur en Europe et aux Amériques, Metz, Centre régional universitaire lorrain d’Histoire, 2011.
3. Sans oublier les travaux de Michel Winock, Catherine Nicault, Vicki Caron, Michel Dreyfus et Ralph Schor, entre autres.
4. S. EPSTEIN, Les dreyfusards sous l’Occupation, Paris, Albin Michel, « Bibliothèque Albin Michel Histoire », 2001 et Un paradoxe français : antiracistes dans la Collaboration, antisémites dans la Résistance, Paris, Albin Michel, « Bibliothèque Albin Michel Histoire », 2008.


Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays