Emmanuel Blanchard, Histoire de l’immigration algérienne en France.

Paris, La Découverte, "Repères", 2018, 128 p.

par Aliénor Cadiot  Du même auteur

ISBN : 9782707175977« Peut-on faire dans le même geste l’histoire des migrations de sujets français, “au temps des colonies”, et celle de nationaux algériens régis par les politiques d’immigration postérieurs à l’indépendance ? » (p. 3). On le peut à condition de ne pas forcer l’homogénéité, des politiques publiques comme des vécus des individus. Emmanuel Blanchard s’emploie dans cet ouvrage, avec une économie de mots certes liée à la collection « Repères » mais néanmoins très réussie, à parler d’une histoire longue et complexe de manière à la fois concise et nuancée. L’auteur a fait le choix, afin de « restituer le pluralisme de l’immigration algérienne, ses stratifications et son historicité », de l’écriture d’une histoire sociale populaire, certes articulée par des « logiques et des pensées d’État » (Sayad ) », plaçant néanmoins les Algérien·nes de France au centre du questionnement plutôt que les « questions construites en intérêt scientifique et politique brûlants » (p. 7). Afin de saisir cette histoire par le bas, le texte s’ordonne par thématiques : aspect colonial, déracinement, islam, politisation, travail et discriminations.

Dans le premier chapitre, ces migrations sont interprétées en ce qu’elles participent d’une logique coloniale, ce qui de fait inclut le territoire algérien dans l’histoire de l’immigration des Algérien·nes, geste nécessaire. Cette inclusion permet de réinscrire l’Algérie avant la colonisation dans un espace de migrations méditerranéennes, mais également africaines et européennes, et coupe court à l’image d’une Algérie « immobile » (p. 9) que serait venue mettre en branle violemment l’immigration organisée vers la métropole à partir du début du XXe siècle. Les migrations antérieures à la Première Guerre mondiale, ainsi incluses dans l’histoire longue des déplacements de population des deux côtés de la Méditerranée pendant l’’époque coloniale, rendent sa profondeur à cet âge migratoire et, dès le début de l’ouvrage, donnent en outre à voir un fait rarement mis en lumière : l’histoire de l’immigration entre l’Algérie et la France est une histoire d’allers et venus, de « Français » et d’« Algériens », pour des raisons et selon des temporalités très variables, des Européens venant prendre possession des terres confisquées par le pouvoir colonial au XIXe siècle à l’exil des Algérien·nes fuyant l’horreur de la « décennie noire ».

Dans le deuxième chapitre sont abordés l’expérience du déracinement et les discours qui l’accompagnent, notamment pendant l’entre-deux-guerre. Phénomène décrit comme à la fois matériel et culturel, il touche les individus à chaque étape de leur trajectoire migratoire, en Algérie comme en France. Car si la figure principale de ce moment migratoire est celle du paysan parti travailler dans les mines et les usines de France pour un temps limité, participant ainsi à la « noria », elle est complétée par celle de l’émigré amjah, celui qui s’est « égaré » en métropole et qui, s’y installant, cesse d’être un soutien à sa famille restée en Algérie. Il représente l’échec d’un projet migratoire familial, voire villageois, et constitue également une source d’inquiétude pour les pouvoirs publics car, intégré, il est moins facile à surveiller et plus prompt à se politiser. Les individus arrivés en métropole dès les premières années du XXe siècle, souvent passés par l’école et bien intégrés, jouent en réalité un rôle fondamental dans l’organisation d’une communauté en train de se faire, notamment dans les rapports à l’administration et dans la gestion commune du quotidien (logement, nourriture…). Les années de cette première vague sont également marquées par la création de services spécifiquement dédiés à l’assistance, mais surtout à la surveillance des Algériens en métropole.

Le troisième chapitre est consacré à la fois au poids politique de l’islam, pour l’État colonial comme pour les nationalistes et indépendantistes, et à une tentative de saisir l’islam des immigrés, en ce qu’il représente aussi bien un cadre d’interprétation général du monde social qu’un ensemble de pratiques plus ou moins respectées. Le terme « musulman » désigne pendant toute la période coloniale autant la confession que le statut juridique. Emmanuel Blanchard rappelle au début du chapitre que la première acception peine finalement à trouver sa juste place dans l’historiographie de l’immigration algérienne, à la fois parce que l’islam algérien populaire est assez mal connu, mais également parce qu’en métropole les pratiques sont largement restées invisibles, notamment à des « regards sensibles à la seule orthopraxie » (p. 40), et, rajoutons, parce que les Algérien·nes immigré·es en métropole ont laissé peu de traces écrites de cette part de leur vie. On peut tout au plus avancer qu’il y eut de fortes mutations dans cet exil, de l’accentuation du rigorisme pour certains à l’abandon total de la religion pour d’autres. En règle générale, il semble qu’un certain nombre de pratiques aient été largement respectées, comme l’observance du ramadan ou le refus de manger de la viande illicite, mais que d’autres furent abandonnées par beaucoup, comme l’interdiction de consommer de l’alcool. Effort notable : l’auteur discute l’immigration juive algérienne sur la même durée, sans la limiter à la période post-indépendance, ce qui enrichit sensiblement la discussion sur les catégories ethniques et religieuses dans l’immigration algérienne.

Le quatrième chapitre s’intéresse plus spécifiquement à la question de la politisation et à la place de la métropole dans ce processus. C’est en région parisienne que la première formation politique algérienne de lutte contre l’impérialisme est créée, mais celle-ci s’inscrit dans un réseau international plus large : l’auteur souligne à la fois le rôle des intellectuels maghrébins en exil dans d’autres pays musulmans, dès le XIXe siècle, mais également celui de l’Internationale communiste (IC), notamment de l’Union intercoloniale. De l’Étoile nord-africaine (ENA) au Front de libération nationale (FLN), en passant par le Parti du peule algérien (PPA) et le Mouvement pour les libertés démocratiques (MTLD), l’auteur inscrit cette politisation dans un temps long et contrasté. Les paragraphes sur les années post-Seconde Guerre mondiale et sur les années 1970 et 1980 sont très stimulants à cet égard.

Le cinquième chapitre offre une remise en cause de l’idée commune que l’immigration algérienne est de manière homogène une migration de travail organisée, tout en mettant à profit une historiographie du travail immigré importante. Car, en dehors des deux conflits mondiaux, l’immigration algérienne en métropole fut certes liée au travail, mais néanmoins « libre ». Aux prises avec une gestion racisée de la main-d’œuvre, peu de travailleurs algériens eurent accès à des postes supérieurs à celui d’ouvrier spécialisé. Pourtant, et malgré le racisme ambiant, nombre d’entre eux participèrent aux grèves et occupations pour l’amélioration des conditions de travail et de rémunérations en mobilisant pour cela un vocabulaire ouvrier, et non national. Après l’indépendance se met ensuite en place une nouvelle gestion de l’immigration algérienne, « invent[ant] les règles de la décolonisation » (p. 88), entre prestige tiers-mondiste de l’Algérie et intérêts des autorités françaises.

Le sixième chapitre, enfin, traite de la discrimination des Algérien·nes de France, à la fois en tant que pratique administrative, voire comme logique d’État, et comme vécu quotidien pesant lourdement sur les trajectoires des individus. Cette discrimination ne touche pas tant les hommes seuls que les familles dans leur entièreté et les enfants, souvent français, en particulier. La première des discriminations est l’effort de ségrégation sexuelle entre Françaises et Algériens, dès les premières décennies du XXe siècle, alors que très vite, des couples « mixtes », perçus comme autant de « transgression de[s] frontières sexuelles » (p. 92) se forment. Mais les Algériennes aussi sont présentes en métropole, même s’il est difficile de brosser un portait type, tant leurs trajectoires sont singulières. Malgré l’insistance dans les discours publics sur la période de « regroupement familiale » à partir de la fin des années 1960, c’est l’inscription dans un temps long qui caractérise l’immigration familiale algérienne. Entre logements collectifs, cités de transit, hôtels et bidonvilles, non seulement la précarité du logement marque l’installation de ces familles dans toute la France, mais elle est organisée dans les limites du « seuil de tolérance » (p. 105), construit comme paradigme de l’insertion résidentielle des familles.

Tout au long de l’ouvrage, les comparaisons ponctuelles avec d’autres groupes migratoires (Marocains, Portugais, Italiens,Vietnamiens, etc.) mettent en perspective l’importance de différentes données : nombre, inscription dans le temps long, intégration sur le marché du travail, discrimination, accès au logement. Elles permettent également de restituer la spécificité de la France dans l’histoire migratoire européenne, et de mieux comprendre comment l’immigration algérienne a pu, dès les années 1920, prendre de telles proportions : la France est alors le seul pays européen d’immigration. Mais si certaines vagues migratoires intrinsèquement liées au travail et réglées par des traités bilatéraux ne faisaient pas l’objet d’opprobre, l’arrivée d’Algériens en métropole suscite dès les années 1920 une forte hostilité, constituée en problème public, malgré leur nationalité française. « Obsession française » certes, l’immigration algérienne, exceptionnelle par « l’épaisseur de son inscription temporelle », a largement contribué à redéfinir les « frontière de l’« identité nationale » dans les deux pays et été le terrain d’expériences multiples et diverses, qui ont transformé les deux territoires.

Aliénor Cadiot



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