Emmanuel Bellanger, La mort, une affaire publique. Histoire du syndicat communal funéraire de la région parisienne

Paris, Les éditions de l’Atelier, 2008, 285 pages. Préface de Dominique Adenot.

par Danielle Tartakowsky  Du même auteur

L’ouvrage que Emmanuel Bellanger consacre à l’histoire du syndicat communal funéraire de la région parisienne s’inscrit dans le droit fil de ses travaux majeurs relatifs à l’administration de la « banlieue municipale », travaux dont on sait qu’ils accordent une attention déterminante à la question de l’intercommunalité.

Ce syndicat technique s’inspire des mêmes logiques qui ont prévalu, deux ans plus tôt, quand il s’est agi de constituer le syndicat intercommunal du gaz de la banlieue, qui englobe 55 communes de la Seine et de la Seine-et-Oise, puis qui prévaudront encore plus tardivement pour ceux des eaux, de l’électricité et du traitement des déchets urbains, le plus difficile à mettre en place. Le radical Théodore Tissier qui en est l’inspirateur et qui a dirigé trois d’entre eux, joue, à cet égard, un rôle déterminant.

Que tous partagent une même approche des services publics déployés à une échelle similaire, n’exclut pas que le syndicat communal funéraire de la région parisienne ait à satisfaire à des objectifs spécifiques. Le mouvement de laïcisation de vaste ampleur qui a caractérisé les années 1880 s’est étendu à ces domaines majeurs de l’action publique que sont l’enseignement, la bienfaisance et l’assistance sans épargner « l’administration de la mort ». La loi funéraire de 1904 qui retire aux églises catholiques et aux temples protestants, à leurs fabriques et à leurs consistoires, leur autorité sur la gestion publique du corps des défunts, en octroyant du même fait de nouvelles prérogatives aux communes, bouleverse les prééminences, les acteurs et les espaces investis ou dévolus. Cette loi de neutralisation, destinée à instituer une « bonne administration de la mort » parachève un long mouvement de rationalisation et de professionnalisation au mieux de l’intérêt des communes et de leurs administrés qu’elle contraint ipso facto à se doter des moyens de sa mise en œuvre.

Le syndicat communal funéraire de la région parisienne, dont c’est précisément la fonction, se distingue à double titre des quatre autres syndicats. Il ne concernera jamais que le seul département de la Seine banlieue – avec 31 communes concernées en 1905, 72 en 2008 – quand les autres mordent résolument sur la Seine-et-Oise. Seul de son espèce, il demeurera dirigé par des élus communistes de 1935 à nos jours, hormis la seule interruption de 1939 à la Libération. Du moins fait-il face aux obligations qui lui sont constitutives, en déployant des pratiques institutionnelles et intercommunales inédites, élaborées de conserve par des maires et hauts fonctionnaires préfectoraux, des membres du personnel communal et des secrétaires généraux des mairies en s’imposant, à ce titre, comme un parfait exemple de ces syndicats techniques qui furent animés par une continuité administrative et par le dépassement des clivages partisans.

Son organisation déléguée, son mode de fonctionnement délibératif et collégial et ses modes de gouvernance urbaine résultent d’un compromis entre une multiplicité de protagonistes qui acceptent de dépasser ces clivages partisans pour mieux défendre leurs prérogatives face aux prétentions tarifaires des entreprises de pompes funèbres et, en tout premier lieu, les Pompes funèbres générales (PFG), créées en 1844. Confrontée à la fois à l’Eglise et aux intérêts du commerce et de la libre concurrence, il imagine et met en œuvre à ces fins une vision libérale du service public, qui prévaut jusqu’à la loi de 1993 mettant fin au monopole municipal.

Ses administrateurs privilégient pour ce faire une gestion de terrain qui peut les mettre en porte-à-faux avec certaines prises de positions théoriques des formations politiques auxquelles ils appartiennent. Ils renoncent ainsi à l’idée d’une régie qui leur paraît trop onéreuse pour lui préférer une entreprise concessionnaire dont il s’agira d’obtenir une meilleure politique tarifaire et parviennent durablement à faire des PFG une entreprise sous contrôle au service d’une vision libérale du service public. Ce choix original, propre à singulièrement complexifier l’histoire des services publics, n’est pas sans effet sur les politiques sociales de cette entreprise. Parce que la continuité du service public est plus impérative encore dans ce domaine qu’elle ne l’est en d’autres et que l’administration publique de la mort ne peut souffrir la moindre discontinuité, le syndicat s’attache avec efficacité à jouer un rôle médiateur pour permettre au personnel des PFG de bénéficier dès l’entre deux guerres du même statut que le personnel communal en prévenant ainsi tout mouvement social.

Cette contribution notable à l’histoire des services publics constitue également un évident apport pour qui s’intéresse à la maîtrise de l’espace public de la banlieue. Une annexe de l’ouvrage rappelle utilement comment les cimetières parisiens extra-muros ont « colonisé » la banlieue des années 1880 aux années vingt. Mais l’ouvrage met également en évidence un phénomène moins connu en montrant que les communes de banlieue sont confrontées à ce même problème d’engorgement que connaît la capitale, au risques de contradictions d’une autre sorte qui les contraignent à imaginer des solutions adaptées. Ainsi, les cimetières intercommunaux dont l’implantation fait l’objet de débats difficiles qui doivent compter avec les problèmes fonciers, ou, au rythme des révolutions funéraires et de leurs effets sur les pratiques sociales, la construction de crematorium, quand Paris en eut longtemps le monopole.

Emmanuel Bellanger affirme d’entrée de jeu avoir voulu écrire une histoire de la mort comprise comme « une affaire publique ». Elle l’est, en fait, à plus d’un titre, en ce qu’elle implique des politiques et des services publics mais également une emprise sur l’espace qui l’est aussi. Ce travail est donc à mille lieux d’une histoire qui relèverait de l’ordre du privé et de la sphère des émotions. Mais ces choix historiographiques affirmés ne sauraient dissimuler la grande attention qu’Emmanuel Bellanger prête simultanément aux pratiques sociales et culturelles. Dans le droit fil des travaux de Maurice Agulhon, maintes fois cités, il montre comment le maire devient le « patron laïc des manifestations commémoratives et des appropriations publiques de la mort ». Cet aspect est tout particulièrement mis en évidence par une riche iconographie inédite qui donne à voir les processus de rationalisation et de démocratisation des obsèques, si l’on entend par là la disparition d’un apparat propre à souligner la distinction sociale, en privilégiant les obsèques d’élus, propres à rassembler le « village municipal » autour de la figure du maire disparu. Ces images font apparaître les modifications des attitudes individuelles dans la ville, les espaces du deuil et leurs mutations. Elles montrent que les municipalités communistes, qui participent d’habitus communs qu’elles ont puissamment contribuer à générer, n’en conservent pas moins une spécificité dès lors qu’il s’agit, pour elles, de rendre hommages à leurs élus disparus, honorés selon des modes spécifiques.

L’excellente chronologie consacrée aux politiques de la mort, dont les lecteurs de ce présent numéro du Mouvement social tireront le plus grand profit, résume utilement l’émergence et la succession de politique de la mort, nées des interactions entre l’histoire des sensibilités, les mutations qu’elle autorisent en matière d’appropriation de l’espace public et la chronologique politique dans son étroite acception. En restituant à cette « affaire publique » qu’est la mort un tour ordinaire dont on l’affuble rarement, Emmanuel Bellanger livre là des pages inattendues et du plus grand intérêt, propres à réinscrire l’histoire de la sphère privée au cœur de multiples tensions d’ordre public.

Danielle Tartakowsky



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