Emmanuel Bellanger, Ivry Banlieue rouge, Capitale du communisme français
Emmanuel Bellanger, Julia Moro, Nogent-sur-Marne, Cité modèle, Histoire d’une banlieue résidentielle aux XIXe et XXe siècles

Grane, Créaphis, 2017, 552 p.
Paris, La Découverte, 2017, 224 p.

par Jean-Luc Pinol  Du même auteur

À vol d’oiseau, moins d’une dizaine de kilomètres séparent la mairie d’Ivry-sur-Seine et celle de Nogent-sur-Marne. Les deux communes, toutes deux situées dans le département de la Seine puis, après 1968, du Val-de-Marne renvoient à des images très contrastées de la banlieue parisienne. Autant la première s’identifie à la banlieue rouge, autant la seconde peut apparaître comme emblématique des banlieues résidentielles de l’agglomération parisienne… Le communiste Georges Marrane a présidé aux destinées d’Ivry de 1925 à 1965 (avec bien sûr une interruption pendant le second conflit mondial), le gaulliste Roland Nungesser a été maire de Nogent de 1959 à 1995… Et si le premier a été ministre de la Santé jusqu’en 1947, le second est ministre de la Jeunesse et des Sports en 1968 avant de devenir président du conseil général du Val-de-Marne de 1970 à 1976.

ISBN: 978-2-35428-049-9Emmanuel Bellanger publie deux ouvrages – dont l’un avec la collaboration de Julia Moro, archiviste au département du Val-de-Marne1– qui permettent de retracer les cheminements des politiques des deux municipalités de la fin du XIXe siècle à l’orée du XXIe. Les deux ouvrages disposent d’une riche iconographie associant cartes d’époque (voir le plan d’aménagement d’Ivry en 1932, p. 142-143) qui permettent de comprendre les mutations des espaces urbains, cartes réalisées par l’auteur permettant de situer les deux communes dans les réalités politico-administratives de l’agglomération parisienne, de nombreuses cartes postales, affiches, photographies qui donnent à voir les politiques culturelles – à Nogent, les fêtes du petit vin blanc, dont l’animatrice de télévision Danielle Gilbert est la reine en 1972, les soirées guinguettes dont la marraine est l’accordéoniste et nogentaise d’adoption, Yvette Horner, ou l’inauguration, en 2008, de la bibliothèque municipale François Cavanna, le plus célèbre des enfants de la « Ritalie nogentaise » ou, à Ivry, les réalisations théâtrales d’Antoine Vitez. À Ivry toujours, plusieurs photos appartiennent à l’œuvre de Jean Herrmann, photographe attitré de la municipalité de 1955 à 1971 (voir p. 446 ou p. 455). En 2013, une trentaine de ses clichés a été exposée sur les grilles du parc Maurice Thorez, dont ceux de la visite de Youri Gagarine à Ivry le 1er octobre 1963. Plusieurs de ces photos sont reproduites dans l’ouvrage, dans des dimensions qui honorent l’éditeur.

Lors de la séance du conseil municipal d’Ivry du 25 janvier 20172, le maire Philippe Bouyssou, à l’occasion d’un débat avec les élus sur les syndicats intercommunaux, précise : « Je rappelle que nous sommes ici à Ivry dans la ville qui a été, pendant quarante ans, conduite par Georges Marrane. Alors peut-être que les plus anciens s’en souviennent, mais Georges Marrane a joué un rôle extrêmement important […] dans le domaine de la création des grands syndicats intercommunaux… », et d’ajouter : « dans quelques semaines, un livre va sortir, qui s’intitule Ivry, banlieue rouge, écrit par Emmanuel Bellanger, un historien, qui donnera – j’ai eu la chance d’en lire les premiers prémices – toute cette histoire […] de la création des grands syndicats intercommunaux. Et on verra à quel point Ivry, dans tout ça, a joué un rôle important dont je pense on peut être fier… ».

ISBN : 9782373680270Dans les deux ouvrages, l’analyse porte avant tout sur les politiques municipales et sur les acteurs de ces politiques, beaucoup plus que sur les habitants eux-mêmes. Ces politiques portent sur les territoires municipaux, et les cartes sur les communes de banlieue – en fait les communes de la Seine avant le redécoupage des départements en 1968 – permettent d’analyser les nuances politiques inter-municipalités, la fréquentation des bibliothèques publiques ou la construction du parc HBM de l’entre-deux-guerres ; mais ces cartes ne permettent en aucune façon d’analyser les espaces municipaux concernés par les politiques municipales mises en œuvre, puisque les communes sont considérées comme un tout. Ces cartes ne montrent pas les nuances intra-communales. Or, il aurait été assez facile, tant pour Nogent-sur-Marne que pour Ivry, d’aborder l’espace municipal de manière plus fine. On peut regretter que le recensement de 1954, dont les résultats pour le département de la Seine ont été publiés par îlots – 169 pour Nogent, 160 pour Ivry – n’ait pas été utilisé3. Il est pourtant cité dans d’autres ouvrages d’Emmanuel Bellanger, mais n’est pas utilisé dans ces deux ouvrages et c’est fort dommage4. Ce recensement par îlots est une mine sur le plan social – on dispose des effectifs des différentes catégories socio-professionnelles pour chaque îlot5. Sont également accessibles les premières informations sur le logement (ancienneté du bâti et confort des logements – eau, WC, gaz, électricité, téléphone…), des informations sur la population, dont le nombre de musulmans d’Algérie… La distribution spatiale aurait éclairé nombre de questions, aurait permis de voir sur quels territoires communaux portaient les politiques d’aménagement ou de rénovation. Pour Nogent, une rapide cartographie par îlots du nombre d’immeubles et de logements permet de saisir la diversité des morphologies urbaines : sur les 3 034 maisons de la commune, représentant 7 824 logements, 70 % datent d’avant le premier conflit mondial et là, comme à Paris à la même date, on constate de fortes corrélations entre âge du bâti et niveaux de confort. Par ailleurs, les données de 1954 permettent de comparer les situations à l’aune de la Seine-banlieue. Qu’on en juge : on parle de banlieue résidentielle pour Nogent-sur-Marne, Saint-Maur-des-Fossés ou Neuilly… Pourtant, ces communes sont loin de constituer un ensemble homogène. À propos de Nogent-sur-Marne, Emmanuel Bellanger rappelle l’importance des lotissements. Commune résidentielle où les lotissements de villégiature en bords de Marne jouent un rôle important dans la mise en place des politiques municipales tendant à bannir autant que faire se peut le travail industriel, Nogent-sur-Marne va cependant pâtir des lotissements et en particulier de ceux établis dans le quartier du Perreux : en 1887, après consultation des électeurs par quartier, le Perreux devient une commune autonome. Concernant la banlieue résidentielle, on profitera de l’occasion pour regretter que la thèse d’Isabelle Rabault-Mazières, « Aux origines de la banlieue résidentielle : la villégiature parisienne au XIXe siècle », d’ailleurs dûment citée dans la bibliographie, n’ait jamais donné lieu à publication…

Si Nogent est qualifiée de banlieue résidentielle, rien à voir pourtant avec Neuilly, comme l’atteste le recensement de 1954 encore… À cette date, le personnel de service n’est plus logé par les élites et toutes les personnes recensées dans cette CSP ne sont pas au service des personnes mais peuvent être employées par des entreprises. Pourtant, cette catégorie représente 20 % des actifs à Neuilly et seulement 7,7 % à Nogent-sur-Marne. À Ivry-sur-Seine, le taux est plus bas, mais assez peu éloigné, 5,5 %. Et dans les deux communes, le poids des ouvriers qualifiés – 26,9 % à Ivry, 20,3 % à Nogent – est sans commune mesure avec celui de Neuilly où il représente moins de 10 %.

Emmanuel Bellanger s’intéresse particulièrement aux politiques culturelles mises en œuvre tant à Ivry qu’à Nogent. Il décrit bien celle de Roland Nungesser à Nogent, au cœur de multiples réseaux politiques et médiatiques, dans le droit fil des politiques patrimoniales menées par ses prédécesseurs. Après avoir pendant l’entre-deux-guerres vu la réutilisation d’un portique d’un couvent parisien, Nogent accueille le pavillon Baltard n° 8 lorsque les Halles de Paris sont démantelées. En rivalité avec d’autres communes de la banlieue parisienne, mais aussi avec Nancy, où le promoteur du festival de théâtre, Jack Lang, soutient le projet. D’autres communes ou villes nouvelles de la région parisienne sont également en lice, comme Sceaux ou Marne-la-Vallée, mais le député-maire fait jouer ses relations avec le ministre de la Culture d’alors – Jacques Duhamel – et le Premier ministre – Jacques Chaban-Delmas ; et, en avril 1972, Nogent-sur-Marne obtient de reconstruire le pavillon sur des terrains jusque-là utilisés par des ateliers de la SNCF. En 1982, le pavillon devenu salle polyvalente est classé monument historique. Ce pavillon parisien n’est pas le premier monument parisien à être installé à Nogent. Avant même le premier conflit mondial, Madeleine Smith, épouse de l’historien Pierre Champion, par ailleurs maire de Nogent, offre à la commune un porche gothique menacé par l’achèvement du percement du boulevard Raspail. Ce porche orne aujourd’hui la façade nord de l’église Saint-Saturnin. C’est elle aussi qui, avec sa sœur, lègue la propriété qui deviendra la Maison nationale des artistes, maison où le sculpteur et peintre Zhang Chongren, le fameux petit Tchang de Tintin et le Lotus bleu, finit ses jours en 1998, mais cela n’est pas signalé…

Enfin, cette histoire de la banlieue n’est pas sans lien avec l’histoire nationale et elle peut même être un des enjeux de cette dernière. Tel est le cas lorsque le chef du gouvernement provisoire de la République française, le général de Gaulle, entreprend, le 26 et 27 janvier 1945, la visite des principales communes de la région parisienne. À Ivry, il rencontre Maurice Thorez et leur poignée de mains est dénoncée dans un tract anticommuniste (voir p. 396). Deux ans plus tard, le RPF remporte une victoire électorale importante en s’emparant de la mairie de Nogent-sur-Marne.

Les deux ouvrages d’Emmanuel Bellanger illustrent parfaitement la diversité de la banlieue. Le travail de l’historien est rigoureux, même si la diversité sociale aurait pu être mieux analysée et si l’approche spatiale aurait pu être plus développée. Mais tels quels, les deux livres apportent déjà beaucoup et permettent de comprendre certains enjeux du Grand Paris de demain… Ajoutons que, du point de vue éditorial, les deux ouvrages sont particulièrement soignés et que l’illustration est parfaitement intégrée au récit. Pourtant, comme souvent dans l’édition française, les index manquent cruellement.

Jean-Luc Pinol


  1. Julia Moro et Emmanuel Bellanger ont également publié, en 2014, aux éditions de l’Atelier, une anthologie sur l’histoire du Val-de-Marne.
  2. Consulté sur le site de la municipalité.
  3. Qu’il me soit permis ici de faire état de l’utilisation, avec Maurice Garden, des résultats de ce recensement de 1954, publiés par l’INSEE et la préfecture de la Seine, avec une introduction conséquente de Louis Chevalier, professeur au Collège de France, sous le titre Données statistiques sur la population et les logements de la ville de Paris (répartition par îlots). Voir Maurice Garden et Jean-Luc Pinol, Atlas des Parisiens de la Révolution à nos jours, Paris, Parigramme, 2009.
  4. Cet ensemble de 1954 n’est pourtant pas complet, car certaines communes n’ont pas procédé au dépouillement par îlot, et les fascicules ne sont dont pas disponibles. Tel est le cas par exemple de Levallois-Perret, Bobigny, Courbevoie… Voir le portail des bibliothèques spécialisées de Paris : https://bibliotheques-specialisees.paris.fr/ark:/73873/pf0000266773. On peut lire sur ce portail que neuf communes n’ont pas été découpées en îlots. Merci à Solange Bidou, responsable du département de l’Environnement, de l’Aménagement du territoire et de l’Agriculture aux Archives nationales de m’avoir signalé cette notice qui explique des manques inexpliqués à la bibliothèque de la direction de l’INSEE.
  5. Il s’agit bien sûr des nomenclatures élaborées par l’INSEE au lendemain de la Seconde Guerre mondiale


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