Emmanuel Bellanger et Julian Mischi, Les territoires du communisme: élus locaux, politiques publiques et sociabilités militantes.

Paris, Armand Colin, 2013, 304 p.

par Aude Chamouard  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Cet ouvrage collectif coordonné par Emmanuel Bellanger (chargé de recherche au CNRS) et Julian Mischi (chargé de recherche à l’INRA) constitue un bon exemple de publication réussie à l’issue d’une journée d’étude interdisciplinaire, organisée par l’université Paris-I en décembre 2009. Après une très solide introduction qui remet les axes en perspective et pose les grands jalons du livre, sont proposées treize publications de politistes et d’historiens couvrant la période des années 1920 à nos jours, présentées cependant de manière thématique. S’appuyant sur les nombreux travaux existant sur l’implantation locale du communisme, l’ouvrage présente le grand avantage de s’aventurer dans des terrains moins connus en termes d’espace (la Nouvelle-Calédonie), de temporalités (le très contemporain) ou d’objets (la décentralisation, l’intercommunalité). Le but de cette réflexion collective est de replacer le communisme dans la diversité de ses configurations spatiales, en s’appuyant de surcroît sur de nouveaux fonds d’archive. Ainsi, le livre pose la question centrale des modalités de la participation communiste au jeu institutionnel et de ses conséquences sur le parti. Explorant cette problématique des années 1920 jusqu’aux années 2000, les auteurs peuvent mettre à jour les transformations sur le long terme des pratiques communistes, autant d’adaptations à la désindustrialisation et à la perte de leur audience électorale. Deux clés de lecture sont mobilisées pour y répondre : l’analyse des politiques publiques et la sociologie des mobilisations.

La seconde partie intitulée « réseaux militants et enjeux urbains » s’intéresse aux réseaux locaux du parti communiste mais aussi aux programmes urbains développés par les élus. L’étude sur la Nouvelle-Calédonie qui a le mérite d’offrir un contrepoint en situation coloniale reste un peu en marge de l’ouvrage (Benoît Trépied), sauf à remarquer l’absence relative d’investissement du parti de métropole dans cet espace. Celle portant sur la mobilisation du thème de la guerre d’Algérie dans les espaces locaux français (Françoise de Barros), franchement neuve, démontre clairement que les élus investissent de manière différenciée cette question selon les configurations locales. Les communistes se distinguent par l’usage politique qu’ils font du conflit en Algérie, indépendamment d’ailleurs de la présence locale d’une forte communauté algérienne. L’idée d’une différenciation communiste se retrouve dans les modes de gestion des fonctionnaires municipaux étudiés par Émilie Biland. Elle met à jour, dans le cas d’une petite ville industrielle, le maintien de logiques sociales mais aussi personnelles dans la gestion communiste, une gestion qui oppose une certaine résistance à la bureaucratisation et au « managérialisme » des années 1980 et 1990. Cependant, les deux derniers articles de cette partie tendent à nuancer l’idée d’une différenciation. Sébastien Jolis démontre l’échec de la Confédération nationale des locataires, qui gravitait dans l’orbite communiste et Violaine Girard suggère que certaines mairies communistes n’hésitent pas à mener des politiques urbaines à destination non pas des ouvriers mais de l’élite ouvrière, rompant ainsi avec la promotion des grands ensembles pour se tourner vers l’accession à la petite propriété individuelle.

Enfin, la troisième partie (« démobilisations et recompositions communistes »), qui nous semble être la plus nouvelle et qui est aussi la plus contemporaine, apporte des nuances importantes à l’idée d’un déclin irrémédiable du communisme. En effet, plusieurs articles illustrent comment et pourquoi le parti maintien ses positions locales quand bien même ses positions nationales s’érodent très rapidement. David Gouard explique par exemple la survie du communisme à Ivry-sur-Seine grâce à la persistance d’une culture communiste de clocher transmise de génération en génération. A l’inverse, Jean-Luc Deshayes démontre que le parti communiste à Longwy dans les années 1980 a subi le contrecoup de la désindustrialisation faute d’avoir pu l’empêcher et parce qu’il n’a pas su comprendre la nécessité d’une reconversion de son discours. Le pragmatisme et les capacités d’adaptations des élus jouent dans ce maintien ou non du communisme localement. Nicolas Bué et Fabien Desage étudient la lente conversion des élus communistes du Nord à l’intercommunalité. Après une opposition initiale pour des questions de principe, les élus communistes ont pris conscience du fait que l’intercommunalité pouvait en définitive servir leurs intérêts d’où leur ralliement, d’autant que cet espace intercommunal reste marginal aux yeux du parti. Refermant l’ouvrage avec un article qui décrit le parti communiste comme un « parti d’élus », Julian Mischi s’intéresse aux conséquences du poids croissant des élus sur l’appareil partisan. La normalisation du parti en termes d’organisation (abandon des cellules d’entreprise pour une organisation territoriale) s’accompagne d’une forme tardive de réhabilitation et d’autonomisation des élus au sein des instances partisanes. Ce n’est qu’en 2000 que les élus communistes entrent de droit au Conseil national du parti. L’évolution décrite par Julian Mischi ressemble en définitive à celle que connut le parti socialiste plusieurs décennies auparavant.

L’ouvrage est organisé en trois parties thématiques. La première intitulée « communistes et pouvoir local », inscrite dans la lignée des monographies urbaines publiées depuis les années 1990, interroge la question de l’adaptation du parti aux situations locales. Partant des premières expériences dès les années 1920 en banlieue notamment, Emmanuel Bellanger démontre comment cet espace devient celui où s’exerce un « réformisme officieux » qui voit l’expression d’un pragmatisme communiste à la fois dans les politiques publiques, mais aussi dans les relations avec les autres partis ou les autorités préfectorales. Néanmoins, quand ils sont dans l’opposition, les communistes prennent une figure de garants de la doctrine et de dénonciateurs permanents du « crétinisme socialiste », comme dans le cas de Roubaix étudié par Rémi Lefebvre. Le pragmatisme des élus n’empêche pas le maintien d’une certaine forme de marginalisation de la part des instances partisanes, le parti continuant de se méfier des élus dotés d’un trop grand capital local. Paul Boulland suggère ainsi que le maintien de ce contrôle jusqu’aux années 1960 explique les nombreuses dissidences. Enfin, face à la question cruciale de la décentralisation, l’opposition pluri-décennale du PCF se transforme en ralliement de circonstance dans le cadre de l’union des gauches puis de la victoire de 1981 (Thibault Tellier). Cette partie suggère donc le développement précoce et le maintien d’un pragmatisme dans le corpus des élus communistes.

Cet ouvrage confirme ainsi que le parti communiste gagne toujours à être étudié, notamment dans un contexte local afin de dépasser l’image d’un parti en déclin irrémédiable. Ce livre trace, de plus, de nouvelles pistes dans l’étude des partis en général en se saisissant de nouveaux objets et en renouvelant les problématiques étudiées.

 

Aude CHAMOUARD.


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