Emmanuel Bellanger (avec la collaboration d’Eléonore Pineau). Assainir l’agglomération parisienne. Histoire d’une politique publique interdépartementale de l’assainissement (XIXe-XXe siècles).

Ivry-sur-Seine, Les éditions de l’Atelier, 2010, 351 pages.

par Thomas Le Roux  Du même auteur

Assainir l'agglomération parisienneEmmanuel Bellanger. Assainir l’agglomération parisienne: histoire d’une politique publique interdépartementale de l’assainissement, XIXe-XXe siècles Ivry-sur-Seine,Editions de l’Atelier, 2010,351 p.  

Cet ouvrage à ranger dans la catégorie « Beaux livres » est le fruit d’une convention de recherche triennale passée entre le Syndicat Interdépartemental pour l’Assainissement de l’Agglomération Parisienne (Siaap) et le Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’université Paris I. Rédigé par Emmanuel Bellanger, il s’est nourri des recherches de première main d’Eléonore Pineau et de l’important inventaire archivistique d’Hélène Frouard. De très belle facture (pour un prix modéré, 30 €) et abondamment illustré, avec près de soixante-dix photographies, plus de vingt cartes d’archives et une quarantaine d’autres illustrations, toutes remarquablement mises en valeur, ce livre se donne surtout à voir, d’autant que le format et la typographie choisis disqualifient quelque peu la lecture d’un texte regorgeant de détails et de références. A ce niveau de minutie et de moyens, un index aurait été le bienvenu. Mention particulière pour les cartes exhumées des dépôts d’archives, qui sont toutes, sans exception et malgré les contraintes de reproduction, réellement magnifiques. Elles nous montrent le savoir-faire graphique des ingénieurs des Ponts et Chaussées et témoignent de la logique de réseau des techniques d’assainissement à l’échelle de l’agglomération. Tel est justement le fil directeur de l’ouvrage, montrer en quoi les politiques d’assainissement ont préfiguré et participé à l’intégration des communes au sein d’une agglomération, gommant les frontières administratives.

Le premier défi de ce type de livre est de s’affranchir de la commande en elle-même. A ce titre, nous pouvons être rassurés car, quoique l’ouvrage s’inscrive « dans le cadre des activités de valorisation historique et pédagogique du Siaap » (p. 9), E. Bellanger, qui affirme avoir travaillé « en toute indépendance » (p. 10), ne s’interdit aucune critique envers le Syndicat, même pour son histoire la plus récente, et a bâti la narration autour de thématiques dont il est le spécialiste, les politiques publiques mises en place par les collectivités territoriales de la région parisienne. Il n’en reste pas moins que l’assainissement analysé ici l’est uniquement au prisme du seul traitement des eaux usées (principale mission du Syndicat) et qu’il n’est pas question de la collecte des ordures, de la lutte contre la pollution de l’air ou les nuisances de l’industrie. Par ailleurs, en inscrivant la politique d’assainissement dans la perspective d’une structure interdépartementale nécessaire, le propos coïncide opportunément avec le cadre géographique du Siaap (Paris et les trois départements de la petite couronne), et il est difficile de s’extraire des débats actuels du Grand Paris à la lecture de ce texte qui peut facilement être perçu comme un plaidoyer pour la réalisation d’une structure à cette échelle.

En trois grandes phases chronologiques, E. Bellanger restitue la sédimentation institutionnelle des grands services publics d’assainissement de l’agglomération parisienne. De 1860 à 1914 émergent les projets et esquisses de structures intercommunales, dans un contexte de forte tension entre Paris et les municipalités de banlieue. Bien que le compromis et la solidarité territoriale républicaine gagnent du terrain au début du XXe siècle, ce n’est que dans les années 1920 et 1930 que l’interdépartementalisation devient effective. L’après guerre confirme cette tendance, mais dans un processus d’intégration étatique, puis de décentralisation, qui recomposent les structures : le Siaap, créé en 1970, est le résultat de ce mouvement de rationalisation technique et administrative. Traversant ces périodes, plusieurs récurrences scandent la lutte séculaire contre la pollution de l’eau menée par des élus impliqués et des techniciens conscients de leur savoir-faire : les dénonciations de l’eau souillée par les riverains sont incessantes, les projets de traitement de l’eau sont généralement abandonnés, tandis que les rivalités entre le département et la Ville de Paris persistent longtemps avant que, finalement, la coopération s’impose par le système technique réticulaire et l’ampleur de l’insalubrité. Car, malgré l’accroissement du réseau d’assainissement, toujours plus tentaculaire, la pollution ne régresse pas, elle progresse même, à l’image d’une agglomération qui passe d’un peu plus d’un million d’habitants, en 1850, à quatre millions en 1920, jusqu’à dix millions aujourd’hui, et dans laquelle chaque habitant consomme toujours plus d’eau. Dans ce récit de lutte contre le déchet liquide, E. Bellanger intègre certains travaux récents d’histoire environnementale, notamment ceux de Sabine Barles, qui constituent ici la référence principale et légitime.

La situation administrative de la région parisienne est complexe, unique en son genre, puisqu’avant 1977, Paris est administrée par deux préfets, celui de police et celui de la Seine. Quant au département de la Seine, il est représenté par un conseil général dominé par les élus parisiens. Autant dire que les communes de banlieue, minoritaires par leur population au XIXe siècle, se retrouvent vite étouffées par le poids de la capitale et particulièrement empoisonnées par le rejet de ses déchets en tout genre. Sous le Second Empire, les travaux d’Haussmann aèrent le vieux Paris et enterrent les circulations d’eaux usées dans des égouts, qui deviennent la vitrine du savoir-faire des ingénieurs des Ponts et Chaussées, glorifiés, photographiés par Nadar, visités lors de l’exposition universelle. Mais la Seine devient l’exutoire final des ces eaux résiduaires, au détriment de la périphérie et surtout des communes situées en aval du fleuve. A partir des années 1860, les égouts parisiens convergent ainsi tous vers Clichy (collecteur d’Asnières) ou Saint-Denis. C’est le début d’un rapport de force inégal entre Paris, appuyée par ses ingénieurs, et les communes concernées qui reçoivent généralement le soutien des hygiénistes. La solution de compromis des ingénieurs parisiens consiste en l’épandage des eaux usées dans les champs, à usage de fertilisant. Après des essais expérimentaux à Gennevilliers sur six hectares, les surfaces concernées, situées dans les méandres de la Seine, couvrent 3500 hectares en 1900. Toutefois, cet épandage fait polémique, surtout de 1875 à 1881 : les médecins hygiénistes, dont Pasteur, protestent contre cette source d’infection déversée dans des terres agricoles (après une croissance marquée, l’épandage décline au cours du XXe siècle, à cause de l’urbanisation, et est définitivement supprimé en 2001 à la suite d’un rapport très défavorable du Conseil supérieur d’hygiène publique).

Le système technique acté par les travaux haussmanniens est pérennisé sous la IIIe République, avec le passage au tout-à-l’égout, une solution qui fait également l’objet de polémiques. Autorisé en 1886 et rendu obligatoire à Paris en 1894, le tout-à-l’égout aggrave la pollution de la Seine en aval. Toutefois, avec la croissance de la banlieue parisienne, plus rapide que celle de Paris, les communes de banlieue acquièrent progressivement plus de poids et réclament avec vigueur des politiques d’assainissement plus concertées. De plus, de nombreux élus radicaux, radicaux-socialites ou socialistes s’impliquent pour défendre la solidarité entre communes, promeuvent des principes d’intercommunalité ou d’interdépartementalité, et font de l’agglomération la bonne échelle d’intervention.

C’est dans l’entre-deux-guerres que ces principes triomphent. A vrai dire, plusieurs secteurs publics sont déjà départementalisés : les transports, l’électrification, le ramassage des ordures ménagères, la lutte contre les inondations. L’assainissement bute principalement sur le problème financier et plusieurs projets sont successivement abandonnés. Il semble si facile de laisser le fleuve charrier la majeure partie des eaux usées. Finalement, un programme interdépartemental est adopté en 1930-1931 pour des travaux qui se prolongent jusque dans les années 1950. La ligne directrice du projet consiste en un raccordement de tous les égouts dans un réseau unique devant déboucher principalement à la station d’épuration d’Achères, plus loin en aval, sans abandonner complètement l’épandage. La station d’Achères est pleinement opérationnelle en 1954, et ne cesse dès lors de s’accroître. Étendue aujourd’hui sur 250 hectares, elle traite 80 % des eaux usées de la capitale et est considérée comme l’équipement modèle de l’assainissement pour plusieurs générations d’ingénieurs. Ni la planification étatique (dont un axe consistait à équilibrer les équipements régionaux), ni le redécoupage du département de la Seine (1964), ni la création de l’Ile-de-France ne parviennent à remettre en cause cette logique de concentration des flux vers un point quasi unique. En 1970, la création du Siaap concrétise enfin les politiques transversales en terme d’assainissement. Malgré un cadre législatif toujours plus contraignant en terme de protection de l’environnement, le bilan est cependant mitigé. E. Bellanger conclut ainsi que la satisfaction du Siaap « masque une tout autre réalité. La Seine est toujours polluée au tournant des années 1980-1990 et les parisiens ne s’y baignent pas toujours » (p. 301).

Grâce à cet ouvrage exhaustif, on mesure pleinement la difficulté pour les édiles de résoudre une pollution produite par une ville dense à la croissance rapide et dont les habitants consomment toujours plus. On perçoit également pleinement les choix réalisés en faveur de systèmes techniques onéreux et qui engagent l’avenir par leur inertie matérielle. Pouvait-il en être autrement ? Un regard rétrospectif sur le très long terme aurait peut-être pu permettre de poser au moins la question, et nuancer la notion de « progrès » : la ville préindustrielle n’avait pas négligé la gestion des déchets urbains (contrairement à ce qui est affirmé p. 64), mais elle procédait selon d’autres logiques et avec des moyens moins dispendieux. Elle interdisait ainsi formellement le rejet dans les rivières des déchets et réglementait sévèrement celui des eaux usées. Les matières des latrines étaient toutes déposées au nord-est de Paris sur le site de Montfaucon, où elles fermentaient pendant trois ans, à la suite de quoi elles étaient récupérées par les agriculteurs et utilisées comme engrais. Transféré ensuite plus loin, à Bondy, ce système de traitement des vidanges par lente décantation a surtout pâti de l’introduction de la chasse d’eau, qui a multiplié considérablement les volumes liquides, et du zèle des ingénieurs, qui prirent modèle sur le système londonien d’évacuation des résidus dans la Tamise. Le changement du mode de gestion des déchets parisiens a eu des implications géographiques indéniables, faisant du système fluvial le squelette de sa régulation. Considérant l’ancienne interdiction de rejet des immondices dans la Seine, la photographie reproduite p. 126 n’en est que plus impressionnante : on y voit plusieurs dizaines de tombereaux alignés, desquels sont jetés des déchets dans la Seine lors de l’inondation de 1910. Outre l’aspect esthétique indéniable du cliché, on ne peut qu’être terrifié par cette société qui vomit ses immondices dans les rivières. On peut d’autant mieux s’interroger sur la valeur de l’assainissement par les flux et les flots, prôné par les édiles pendant de longues années : réel progrès ou fuite en avant technique dans la résorption de pollutions ?

Thomas Le Roux.



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