Elyane Bressol, Michel Dreyfus, Joël Hedde et Michel Pigenet (sous la direction de), La CGT dans les années 1950, 2005

Elyane Bressol, Michel Dreyfus, Joël Hedde et Michel Pigenet (sous la direction de), La CGT dans les années 1950. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005, 487 pages. « Histoire ».

par Patrick Fridenson  Du même auteur

Voici un livre d’une grande utilité. Alors que l’histoire de la CGT à la Libération et au début de la guerre froide a accompli de grands progrès, en liaison avec l’histoire de la culture, de l’économie, de la société et de l’État dans leur contexte international, le devenir de la CGT dans les années 1950 n’avait fait l’objet d’aucune vue d’ensemble, contrairement à celui d’un autre syndicat, la CFTC, ou à celui d’un grand parti comme le PCF. Ce livre, issu d’un colloque organisé par l’Institut CGT d’histoire sociale et le Centre d’histoire sociale du XXe siècle en 2003 et confrontant historiens et témoins puis publiant sur un pied d’égalité les textes des uns et des autres, comble une grande partie de cette lacune.

Bien sûr, le tableau qui émergeait des sources imprimées et des recherches antérieures n’est pas bouleversé : la CGT, dont certains militants ont gardé une combativité issue de la Résistance, est confrontée sur le plan intérieur à des éléments très nouveaux comme la force de l’immigration, l’exode rural, la croissance durable de la production et des services, les changements dans l’organisation du travail tels la cotation par poste ou les débuts de l’automation, les nouvelles localisations de l’industrie, le retour à la liberté de négociation collective, les jeux du patronat avec les autres syndicats, mais la direction du PCF empêche Benoît Frachon au Congrès de 1955 d’entreprendre l’aggiornamento dont il sentait la nécessité. La culture de guerre froide survit ainsi à Staline et la CGT accuse le coup de la Révolution hongroise puis doit faire face aux nouveaux mouvements de libération nationale. Bien sûr aussi, le manque de connaissances qui a été souvent noté concernant l’attitude de la CGT devant la fin de la IVe République en mai 1958 puis les rapports entre la CGT et le nouvel État gaulliste n’est pas levé. Mais une introduction générale substantielle dresse le bilan des avancées réalisées comme des problèmes de recherche qui subsistent, et de nombreux éléments nouveaux sont mis au jour dans le livre.

S’agissant ainsi des relations collectives du travail, première partie du livre, des articles comme ceux de Vincent Porhel sur les conflits aux Forges d’Hennebont, de Nicolas Hatzfeld sur les positions partiellement renouvelées des syndicats de l’automobile aux congrès de la Fédération des Métaux, de Jean-Pierre Le Crom sur les comités d’entreprise montrent d’évidents écarts entre les mots d’ordre confédéraux et la capacité d’analyse ou d’adaptation d’une partie des militants.

La seconde partie consacrée à « la société, la culture » est moins homogène. Elle met cependant en lumière trois mouvements au sein de la société cégétiste. L’accueil fait aux prêtres-ouvriers (Nathalie Viet-Depaule) n’est pas seulement tactique ; il marque une ouverture partielle de la CGT à une autre culture. Les deux contributions consacrées aux femmes montrent à la fois des efforts inégaux en direction des femmes devenues électrices, la lenteur de l’ascension des militantes dans l’appareil et les tensions qui en résultent. On est également frappé par le maintien de la tentation et de l’engagement gestionnaires et leur contradiction avec les positions radicales de la centrale, ce qu’avait déjà signalé pour la fin des années 1940 Henri Jourdain dans ses souvenirs : Comprendre pour accomplir. C’est ce que font valoir Sylvain Pattieu avec le début des mutations de Tourisme et Travail, qui ne cadrent guère avec « la thèse de la paupérisation », Hugues Pollastro pour les « œuvres sociales » d’EDF-GDF, Michel Dreyfus avec l’implication cégétiste dans la Sécurité sociale.

La troisième partie, « Les militants et l’organisation », était nécessaire et attendue. Le politiste Dominique Andolfatto donne une étude solide de la grande audience de la CGT dans le pays, qu’il a reprise depuis dans deux livres. Les autres contributions illustrent le repli de la CGT sur le secteur public et nationalisé où elle constitue des forteresses, et du coup l’inégalité croissante de son implantation locale et régionale (l’Oise, la Vienne et les Bouches-du-Rhône sont ici examinés) ainsi que les défections. On retiendra ici la contribution très informée, comme toujours, de Jeanne Siwek-Pouydesseau sur « les employés et fonctionnaires CGT », et celle, nuancée, de Jean-Claude Lahaxe sur un thème délicat : les relations entre cadres CGT et PCF dans les Bouches-du-Rhône.

La dernière partie, consacrée à « la stratégie », est la plus grosse du livre mais est inégale, malgré la prise en compte du double défi de l’intégration européenne et de la décolonisation. La CGT peut-elle éviter l’isolement que lui promettent son affiliation internationale, son orientation syndicale et politique et la combativité du patronat organisé ? Les articles vifs de Jean-Marie Pernot et Tania Régin sur les engagements internationaux de la CGT montrent les difficultés qui découlent de cette position et la minceur de ses apports. Celui de Michel Pigenet sur l’épreuve du « complot » en 1952-1954 traite avec fermeté l’imbrication de l’international, du syndical, du politique et du policier qui est un des traits de la guerre froide. Une série de papiers solides sur l’échiquier syndical suggèrent que si les relations de la CGT restent difficiles avec FO (René Mouriaux) et avec la direction de la CFTC, l’action de la minorité CFTC (Franck Georgi) et l’évolution de l’UNEF (Philippe Péchoux) rouvrent un peu le jeu. Celui-ci change aussi du fait de l’action propre d’une partie des ouvriers algériens en France, dont Laure Pitti montre avec force comment ils travaillent les organisations de la CGT. Dans un climat aussi chargé, la CGT ne réussit pas à renouveler sa doctrine économique et pèse surtout, dans le public comme dans le privé (avec des différences selon branches et régions), par sa capacité de mobilisation du salariat au service des augmentations de salaires, et donc de la consommation.

Une bibliographie des travaux universitaires non publiés (comme l’avait réalisé Jean-Louis Robert en 1992 pour le colloque sur les ouvriers pendant la Seconde Guerre mondiale) aurait été bien utile, un index des noms et des organisations aussi. Tel quel cependant, ce volume, dont je n’ai pu citer qu’une partie des contributions, est appelé à faire référence.


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