Elliot LIEBOW, Tally’s Corner. Les Noirs du coin de la rue.

par Paul Costey  Du même auteur

Elliot LIEBOW. – Tally’s Corner. Les Noirs du coin de la rue, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2010, 158 p. « Le sens social ». Traduction et préface de Célia BENSE FERREIRA ALVES.



Tally’s Corner est, notons-le d’emblée, un classique des sciences sociales américaines. Outre son influence intellectuelle, il a constitué au fil du temps un incroyable succès de librairies, si l’on en juge par le nombre de ventes. En 1995, avant même la réédition de 2003, entre 500 000 et 750 000 exemplaires de cet ouvrage avaient été vendus aux États-Unis, ce qui en faisait à l’époque le deuxième best-seller de la discipline derrière The Lonely Crowd (1951) de D. Riesman, N. Glazer et R. Denney[1]. Ce texte – publié pour la première fois aux États-Unis en 1967, dans un contexte politique marqué par la lutte pour les droits civiques et de violentes émeutes urbaines – rend compte in situ, sur le modèle des monographies anthropologiques (voir l’annexe « Retour sur une expérience de terrain), de l’existence d’une vingtaine d’hommes noirs pauvres. Habitants du quartier défavorisé de Columbia à Washington, ils se rassemblent régulièrement pour passer le temps à l’angle d’une rue, aux abords d’une cafétéria, le Carry out New Deal. L’ambition d’Elliot Liebow est d’examiner différentes facettes de l’univers moral de ces habitués (Tally est l’un d’entre eux) et d’accéder à leur intimité à partir de l’observation de leurs activités quotidiennes. Il cherche notamment à comprendre les problèmes de pauvreté qui touchent durablement les Noirs, en s’attachant à la figure masculine jusqu’alors négligée. Contre la thèse d’une « culture de la pauvreté » en vogue dans les années 1960[2], selon laquelle les pauvres ont en commun des valeurs distinctes des autres groupes sociaux, qui se transmettraient au sein de la famille et qui les conforteraient dans un « style de vie pauvre », l’auteur affirme le partage d’une culture commune. Il fait de la difficile adaptation aux normes sociales qui traversent la société, la clef d’interprétation du comportement des hommes du coin de la rue. Ainsi, le travail occupe une place centrale dans la définition des rapports à soi et aux autres, bien que déniée dans les discours. L’incapacité chronique de ces hommes à subvenir aux besoins de leur famille du fait de leur relégation dans des emplois incertains, mal payés et éreintants, façonne une image de soi dépréciée, marquée du sceau de l’échec, qui déborde le strict monde du travail et hypothèque leur succès en tant que père, mari, amant et ami. Le coin de la rue où les hommes viennent chercher une « sociabilité sans effort » (p. 39), est le lieu d’invention de fictions propres à préserver leur dignité et à écarter temporairement les modèles sociaux dominants des classes moyennes, au profit d’un « système fantôme de valeurs » (p. 131) qui leur est plus favorable.



Le récit se structure en suivant les acteurs d’un monde à l’autre, au gré de leurs déplacements, en recourant à des extraits de conversation ou à de riches notes biographiques, chacun des cinq chapitres abordant un type de relations particulier. Liebow s’efforce à chaque fois de confronter paroles et actes pour démêler les paradoxes apparents, et privilégie l’idée que les comportements sont une « réponse directe aux conditions de vie des Noirs des classes populaires plutôt qu’une simple conformité à des impératifs historiques et culturels. » (p. 129). Dans la relation d’emploi (chap. 1), l’apathie, la fainéantise ou l’irresponsabilité, dont fait preuve une minorité (et que l’on attribue au groupe dans son ensemble), traduirait sous une forme exacerbée le rôle secondaire de l’emploi dans la hiérarchie des valeurs. Les Noirs des quartiers pauvres, cantonnés dans des tâches subalternes, ouvriers du bâtiment ou employés sous-payés, sans espoir de promotion, ne parviennent pas à faire vivre leur famille, condamnés à la débrouille ou à l’illégalité. De ce fait, ils font l’expérience d’un sentiment d’incompétence et en viennent à s’auto-exclure de postes à responsabilités, mieux rémunérés, par simple peur d’un échec qu’ils ont maintes fois expérimenté directement ou par procuration. En réalité, « l’homme du coin de la rue n’accorde pas moins de valeur à l’emploi que ne le fait le reste de la société », mais « [n]i les hommes du coin de la rue qui font le travail requis par ces emplois, ni la société qui requiert qu’ils le fassent n’estiment que ces emplois “valent le coup d’être faits et bien faits” » (p. 56). Privés de revenus décents et de reconnaissance, ils sont peu enclins à s’investir dans leur travail, à l’image de Tally (p. 58-59). Ce qui est perçu comme une préférence pour le présent (« inclination au temps présent », p. 59) relève bien en réalité, d’une préférence pour le futur, mais un futur « lourd d’ennuis en perspective » (p. 62) qui favorise l’instabilité professionnelle et familiale et les comportements de dilapidation, et contraste avec un avenir suffisamment sûr pour justifier un investissement et espérer profiter des retombées de cet investissement propre aux classes moyennes.



Les liens entre pères et enfants (chap. 2), autre type de relations mis en lumière par Liebow et caractérisés par la défection fréquente des premiers, soulèvent un apparent paradoxe : « [l]es hommes qui ne vivent pas avec leurs propres enfants semblent montrer plus d’affection et de tendresse pour ceux-ci que ceux qui vivent avec eux. De plus, ils se montrent souvent plus affectionnés avec les enfants d’autres hommes qu’avec les leurs. » (p. 68). Cette situation s’explique, selon l’auteur, par le sentiment d’échec qui naît de la difficulté du père à assurer leur subsistance. Si le père légitime, tenu légalement d’entretenir ses enfants, échoue dans cette tâche, il doit affronter publiquement son échec. En les rejetant, il éloigne le symbole évident de sa défaillance. Au contraire, un père qui a quitté le domicile familial, dont l’échec est manifeste, peut plus aisément ménager des relations étroites avec sa progéniture et offrir une interprétation honorable de son rôle. Lorsqu’il ne s’agit pas de leurs propres enfants, les hommes sont plus libres de s’investir sachant que les attentes à leur égard sont minimes et que les profits qu’ils en tirent plus aisés.



Ensuite, l’auteur revient sur les relations entre maris et femmes (chap. 3). Alors que les Noirs du coin de la rue aspirent à se marier et avoir des enfants pour accéder à la condition d’homme accompli, ils présentent souvent cette décision comme imposée de l’extérieur. La fiction publique de la coercition vise à les prémunir contre un échec probable, qui met en danger l’image virile qu’ils ont d’eux-mêmes. En maintenant une réserve quant au mariage, l’idée d’un engagement contraint « allège la responsabilité liée à la rupture du mariage » (p. 84-85). Ces hommes justifient spontanément les séparations par leur appétit sexuel incontrôlable (« théorie des imperfections viriles »), tandis que Liebow les relie à une incapacité à répondre aux attentes matérielles et affectives des femmes et au refus de se confronter durablement à l’échec qu’elles représentent. On constate un même écart entre paroles et actes dans les rapports entre amants (chap. 4), parce que les hommes affirment sans cesse exploiter les femmes, tandis que l’observation des pratiques témoigne de rapports, plus complexes, qui mêlent recherche authentique d’une intimité protectrice et instrumentalisation d’autrui, comme l’atteste le récit de la relation entre Sea Cat et Gloria (p. 105-106).



Enfin, les relations amicales (chap. 5) qui se nouent aux à proximité du Carry out possèdent une grande importance, car elles confortent le « sentiment de sécurité physique et émotionnelle » (p. 114) valorisé par les streetcorner men. Ces liens primordiaux, romancés et calqués sur les relations de parenté, ne résistent pas toujours aux conflits d’intérêts qui émergent chez ces travailleurs pauvres (voir la série de brouilles qui affectent le réseau personnel de Tally, p. 117-124), tiraillés entre les exigences matérielles quotidiennes et le désir de relations stables. La labilité des liens amicaux, qui modifie sans cesse la morphologie des réseaux affinitaires, est la conséquence de relations « fond[ées] presque exclusivement sur le présent » (p. 126), où les protagonistes sont dépourvus de passé commun. En définitive, « l’amitié semble être un objet de désir, une relation souhaitée, un accord entre deux amis pour faire “comme si”, plutôt qu’une véritable relation entre personnes » (p. 127).



Le regain d’intérêt suscité dernièrement par les travaux sur les rapports entre culture et pauvreté[3], suffit à justifier une telle édition, plus de quarante après la publication de l’ouvrage aux États-Unis. En effet, Liebow ne cesse de dénoncer dans ce livre les thèses qui expliquent le comportement des hommes noirs par la réalisation d’objectifs propres à une sous-culture, puisque, selon lui, c’est à l’inverse leur incapacité à se conformer aux normes de la société dans son ensemble et leur souci de dissimuler cet échec qui permet de comprendre leur comportement. De ce point de vue, cette parution éclaire grandement les débats qui continuent d’agiter la sociologie états-unienne. L’intérêt du livre tient aussi à la préface éclairante de Célia Bense Ferreira Alves, alliant des considérations sur l’objet, la méthode d’enquête et le contexte d’écriture, ainsi qu’à sa traduction qui préserve le style simple et narratif de Liebow. Elle insiste à juste titre sur la place décisive qu’occupe ce livre dans une tradition de recherche ethnographique fondée sur des études de lieux, qui va de Street Corner Society (1943), source d’inspiration évidente, aux travaux plus récents de Mitchell Duneier (Slim’s Table, 1992 ; Sidewalk, 1999) en passant par le livre d’Elijah Anderson, A Place on the Corner (1979). À tous les aspects relevés par l’éditrice du volume, on pourrait ajouter l’apport de Tally’s Corner à des analyses du genre, dans la mesure où l’auteur s’applique à définir les normes de virilité qui ont cours dans ce milieu et insiste sur toutes les défaillances que connaissent les membres des classes populaires noires, dessinant en creux une grammaire du masculin. Enfin, la traduction de cette étude importante ne peut que faire regretter la relative rareté de ce type d’enquête dans les sciences sociales françaises.




[1] Herbert J. Gans, « Best-Sellers by Sociologists: An Exploratory Study », Contemporary Sociology, vol. 26, n° 2, 1997, p. 131-135.



[2] Voir les livres d’Oscar Lewis, La Vida: A Puerto Rican Family in the Culture of Poverty – San Juan and New York, New York, Random House, 1966, et Daniel Patrick Moynihan, The Negro Family: The Case for National Action, Washington, Office of Policy Planning and Research, U.S. Department of Labor, 1965.



[3] Pour un réexamen de ces questions, David J. Harding, Michèle Lamont, Mario Luis Small eds, « Reconsidering Culture and Poverty », The Annals of the American Academy of Political and Social Science, n° 629, 2010.



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