Élisée Reclus, Les grands textes. Textes choisis et présentés par Christophe Brun.

Paris, Flammarion, 2014, 503 p.

par Federico Ferretti  Du même auteur

Couverture de l'ouvrageCet ouvrage présente une anthologie d’écrits connus et moins connus du célèbre géographe et anarchiste français Élisée Reclus (1830-1905), avec une introduction (p. 19-52) de l’historien Christophe Brun. Ce dernier est aussi l’auteur du riche appareil de notes et de présentations qui accompagnent chacun des textes reproduits, pour conduire le lecteur à la découverte de Reclus.

Au-delà de sa richesse (quarante-deux textes et fragments soigneusement choisis et commentés), la principale originalité de ce recueil par rapport à d’autres travaux reclusiens est son approche non par une thématique, mais par un système, notamment celui de la famille du géographe. Effectivement, Élisée Reclus ressort d’un milieu familial qui n’est pas banal : comme déjà plusieurs travaux l’ont remarqué, des liens étroits avec plusieurs figures de sa famille ont accompagné à la fois sa carrière scientifique et son parcours politique1. C’est le cas notamment de son frère aîné Élie Reclus (1827-1904), de son cousin, le géographe Franz Scharder (1844-1924), de l’autre frère géographe Onésime Reclus (1837-1916), de la sœur Louise Dumesnil-Reclus (1839-1917) et du neveu Paul Reclus (1858-1940), fils d’Élie. Cependant, comme l’explique très bien Ch. Brun, la famille Reclus est un grand système qui inclut dans ses réseaux des niveaux de parenté jusqu’au deuxième ou troisième degré. Tels réseaux de sociabilité relèvent en même temps des milieux protestants (même si Élie, Élisée et les anarchistes choisissent bientôt de se faire propagandistes de l’athéisme), de la nouvelle bourgeoisie scientifique de la deuxième moitié du XIXe siècle et des différents circuits républicains, socialistes et « alternatifs » de cette époque.

Pour reconstruire ce système, Ch. Brun mobilise plusieurs typologies de sources, soigneusement dépouillées, en particulier les biographies existantes d’Élisée Reclus, à partir des travaux classiques de Paul Reclus et de Joseph Ishill, les correspondances du géographe, la presse périodique française de l’époque et les archives départementales de la Gironde, contenant correspondances de membres de la famille et notamment de ses représentantes féminines.

Dans son introduction, Ch. Brun fait un état des lieux de la recherche sur Élisée Reclus, tout en présentant son monumental corpus (environ 30 000 pages) et la richesse des thématiques que le géographe aborde, qui sont celles d’une géographie encyclopédique et de la propagande anarchiste, faisant leur place aux débats sur le mouvement socialiste et ouvrier.

L’histoire familiale de plusieurs générations de Reclus est mobilisée pour affirmer, de manière convaincante, que la dynamique communautaire et solidariste qui a caractérisé cette « tribu » a été décisive pour établir des liens professionnels, politiques, religieux et aussi spatiaux entre ses membres. « Même hors de l’Aquitaine originaire […] divers Reclus forment des communautés de voisinage entre frères, sœurs, fils, filles, neveux, nièces, cousins et cousines, à Paris, à Ténès et Alger, à Bruxelles » (p. 36). Ces réseaux s’inscrivent dans le contexte de l’expansion d’une bourgeoisie intellectuelle progressiste des premières décennies de la IIIe République ainsi que dans l’histoire du socialisme et du mouvement anarchiste.

Dans son introduction, Ch. Brun partage le choix reclusien du beau style littéraire, qui était sous la plume du géographe une arme pour gagner lecteurs et adeptes. On pourrait toutefois y regretter quelques définitions qui fleurent l’anachronisme, comme celle de Reclus en « banlieusard et bourgeois bohème » (p. 40) ou quelques comparaisons un peu forcées, notamment avec des contemporains tels que René Girard ou Emmanuel Todd (p. 33 et 47). L’individuation de « descendants » ou « épigones » de Reclus risque ainsi de faire retomber le discours dans le paradigme historiographique du « grand nom », alors que le travail de Ch. Brun a justement le mérite de contribuer à tirer le géographe de son mythe romantique en l’inscrivant dans un système et dans un contexte familial et social.

La partie anthologique se propose de faire « ce que l’on nommait au XVIIIe siècle un ‘’esprit’’ d’Élisée Reclus, une distillation de l’ensemble de ses écrits, y compris la correspondance de ce grand épistolier, afin de faire voir d’un même mouvement la qualité exceptionnelle de son œuvre et celle du philosophe et encyclopédiste lumineux qui la composa » (p. 51-52). Les textes choisis sont pour une bonne partie des extraits de la Correspondance de Reclus et de son ouvrage L’Homme et la Terre, ainsi que d’articles et de conférences, complétés par quelques textes tiers, notamment des articles sur Reclus parus dans la presse de l’époque. L’anthologie est organisée en dix chapitres, consacrés chacun à un aspect de la vie et de la pensée de Reclus. Nous nous limitons ici à souligner les éléments les plus originaux qui ressortent de cette sélection.

D’abord, l’accent posé par Reclus sur la mondialisation, appréhendée à la fois comme un processus inexorable et comme une chance de rapprocher les peuples, ce qui ressort d’une lettre envoyé à sa famille de Colombie en 1857 : « Est-ce que toutes les forces de l’air et de l’eau, de la matière et de la science ne travaillent pas de concert pour nous rapprocher sur cette petite pelote terrestre ? » (p. 116). Significatives aussi sont les citations de quelques passages où Schrader souligne l’importance de l’œuvre reclusienne du point de vue de la construction d’une géographie nationale en France, argument traité récemment dans l’Espace Géographique2.

La partie sur l’Europe et la politique coloniale souligne la radicalité de sa pensée anticoloniale. Comme l’affirme Brun, « la critique éliséenne du colonialisme présente deux faces : les conquérants sont des criminels vis-à-vis des peuples qu’ils soumettent, ils participent à l’avilissement de leurs concitoyens en métropole » (p. 186). Les textes choisis font état de la dénonciation à la fois du racisme et des crimes coloniaux, tandis que Ch. Brun, en phase avec la recherche la plus récente, dément les lieux communs sur la présumée « neutralité » et « conventionalité » de la Nouvelle Géographie universelle, en affirmant que l’auteur y « distille sa pensée » (p. 194).

En abordant le sujet de l’hégémonie européenne à l’âge des empires, Ch. Brun rappelle aussi sa propre contribution à l’étude du principe des articulations littorales3, en affirmant que :

« Cette théorie, qui explique le dynamisme innovant de l’Europe occidentale par une configuration géographique tout à la fois fragmentée et reliée par la mer, est l’aspect de la pensée reclusienne du monde le plus délaissé par les géographes actuels, qui ne voient pas trop comment l’employer utilement et en redoutent le déterminisme. Nous pensons par notre part que cette relégation est une erreur d’appréciation et qu’une réintégration au sein de la pensée géographique du monde actuel est d’un grand bénéfice conceptuel » (p. 202).

L’anthologie nous rappelle ensuite une série d’éléments biographiques qui font état de l’engagement précoce de Reclus dans ce qu’aujourd’hui on pourrait appeler « la révolution au quotidien », par son choix d’être végétarien (même si à l’époque un régime végétarien pouvait inclure lait, œufs, poissons …) et par son engagement militant pour les droits des femmes et pour l’union libre, même si Ch. Brun remarque un certain « traditionalisme » dans les ménages que le géographe a formé pendant sa vie. Du point de vie géographique, Ch. Brun remarque astucieusement le rapport entre spatialité et émancipation féminine dans l’œuvre de Reclus : il « est particulièrement sensible à la circulation des femmes dans l’espace ; ainsi, il note en 1885 que les hommes représentent les trois quarts des voyageurs sur lignes de chemins de fer françaises, contre un quart seulement de femmes, et remarque en 1894 qu’à Rio de Janeiro, l’omnibus a émancipé les femmes en leur permettant de sortir plus facilement de chez elles » (p. 292).

Parmi les autres textes reproduits, on trouve de rares morceaux où Reclus fait état explicitement de son expérience personnelle de la Commune de Paris, passage traumatique qu’il a longtemps refusé de traiter du point de vue autobiographique, tout en y restant très lié. Il affirme par exemple qu’en écrivant le texte de sa Nouvelle Géographie universelle, « toutes les fois que je puis y introduire le nom d’un communard au lieu de celui de quelque vieux professeur réactionnaire, je suis enchanté » (p. 318).

Ch. Brun saisit bien le rôle de Reclus dans l’invention de l’anarchisme communiste et social dont les plus célèbres représentants contemporains furent Pierre Kropotkine (1842-1921) et Errico Malatesta (1853-1932). On remarque clairement la prise de distance de Reclus, dans les années 1890, avec les bombes des « individualistes », tout en observant que le géographe affirma (ce qui a été parfois confondu avec une forme d’appui) qu’il se « couperait la langue plutôt que de hurler avec les loups quand ils sont en chasse » (p. 350).

Une série d’appendices complète l’ouvrage : une chronologie synthétique de la vie de Reclus, des tables sur les dates et les liens de parenté des conjoints de la « fratrie Reclus », sur les lieux de vie et les voyages d’Élisée, sur l’organisation thématique et géographique de la Nouvelle Géographie universelle. Des bibliographies des œuvres du géographe et de leurs traductions, ainsi que des travaux qu’on lui a récemment consacrés complètent l’ouvrage.

Ce livre est destiné à un grand vaste, mais sa richesse et sa rigueur en font un instrument utile non seulement pour le néophyte, mais aussi pour le chercheur. On ne peut que souhaiter que Christophe Brun nous livre des anthologies d’une telle richesse et d’une telle qualité pour les autres membres de la fratrie, Élie ou Onésime, voire, pourquoi pas, pour quelques-unes des sœurs Reclus.

Federico Ferretti.


1 G. S. DUNBAR, Élisée Reclus : historian of nature, Hamden, Archon Books, 1978 ; F. FERRETTI, Élisée Reclus : pour une géographie nouvelle, Paris, Éditions du CTHS, 2014 ; P. PELLETIER, Géographie et anarchie : Élisée Reclus, Pierre Kropotkine, Léon Metchnikoff et d’autres, Paris, Éditions du Monde libertaire, 2013.

2 F. FERRETTI, « Les Reclus et la Maison Hachette : la première agence de la géographie française ? », L’Espace Géographique, 2010, p. 239-252.

3 Ch. BRUN, « Configuration géographique ‘européenne’ et dynamique d’innovation: sur l’hypothèse d’un engendrement mutuel depuis Strabon », in : V. Jullien, E. Nicolaidis et M. Blay, dir., Europe et sciences modernes : histoire d’un engendrement mutuel, Berne, Peter Lang, 2012, p. 309-345.



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