Élise Feller, Histoire de la vieillesse en France, 1900-1960. Du vieillard au retraité, 2005

Feller (Élise), Histoire de la vieillesse en France, 1900-1960. Du vieillard au retraité. Paris, Éditions Seli Arslan, 2005, 352 pages.

par Françoise Cribier  Du même auteur

En France, peu d’historiens avaient étudié la vieillesse dans la première moitié du XXe siècle, et les travaux des sociologues, nombreux à partir de 1960, n’avaient ni les objectifs ni les méthodes de l’histoire. Élise Feller s’est lancée dans l’aventure, faisant à la fois, comme l’avait souhaité Peter Laslett, l’histoire de la vieillesse et celle des vieux, dans une période véritablement charnière. Elle analyse les évolutions de la famille, des patrimoines, des rapports à la propriété, aux secours, aux pensions, des institutions d’hébergement, des attitudes devant la vie et la mort, de la médecine, enfin les représentations de la vieillesse qui mènent de la figure du « vieillard indigent » dépendant de l’assistance à celle du « retraité » allocataire de droits.

L’auteur met d’abord les « questions de l’âge » et les regards sur l’âge au cœur d’une histoire marquée par les deux guerres, les changements rapides de l’économie et de la démographie, la crise mondiale, l’Occupation et les bouleversements d’après la Libération. Elle souligne combien ce qu’Hervé Le Bras a appelé « la névrose française » a marqué durablement la perception de la vieillesse. Le vieillissement rapide de la population, c’est-à-dire l’augmentation de la part des 60 ans et plus, due essentiellement au recul des naissances, et très peu à l’allongement de l’espérance de vie au-delà de 60 ans, est chargé de tous les maux depuis la défaite de 1870 devant la Prusse. Le vieillissement est vu alors comme l’origine de ce grand malheur, une menace de déclin futur et de « sclérose », et les gens âgés font figure de fardeau.

La seconde partie explique d’abord le « long sommeil de la gériatrie », dans un pays où Charcot (1825-1893), étudiant à la Salpêtrière les maladies des vieillards, s’était engagé dans la voie d’une recherche gériatrique, puis le « rendez-vous manqué » de la médecine avec la vieillesse. Pendant et après la Grande Guerre, les thèses de médecine sur les maladies des gens âgés se font rares (en 1922, seules 13 sur 1000 s’intéressent à la vieillesse), alors que se multiplient celles sur l’enfance et la maternité ! La gériatrie ne se développera à nouveau en France qu’après 1948, et surtout à partir des années 1960.

Un beau chapitre est consacré à « l’hospice des vieux », lieu de relégation traditionnel pour les vieillards misérables ou indésirables. Il était, à la veille de la Grande Guerre, la crainte et l’espoir des vieux pauvres. Il demeure entre 1920 et 1960 un lieu de vie frugale, de soins médiocres, de mortalité élevée, et de perte de l’espace privé. Mais il est devenu un signe de solidarité républicaine, les constructions se multiplient, leur confort progresse, et l’on espère y trouver une réponse décente à l’hébergement des vieilles gens. D’ailleurs, et c’est nouveau, une partie des couches moyennes ruinées par l’inflation y trouvera refuge. L’auteur montre bien, cependant, que la plupart des gens souhaitent vivre leur vieillesse chez eux, près de leur famille s’ils en ont une. Car la famille, mise à mal par l’exode rural, et qui semblait condamnée au déclin, a fait mieux que « résister » : les formes de solidarité entre générations se sont renouvelées, comme elle le montre plus loin (p. 158-170) dans un excellent chapitre, « Vieillir en privé », riches d’analyses, et de témoignages de l’époque.

La troisième partie est consacrée à la « construction sociale de la vieillesse », au moment où celle-ci sort de la sphère privée pour réclamer un traitement collectif. La loi de 1905 institue l’assistance obligatoire aux vieillards les plus démunis. Elle érige comme première figure institutionnalisée de la vieillesse celle du « vieillard indigent », qui n’a su ni épargner ni s’entourer d’une famille aimante. Mais elle affirme aussi le principe de la « dette sociale » que la République doit aux anciens. En 1936, 450 000 vieux touchent les maigres secours prévus, et parmi eux bien des vieux chômeurs. Et les retraites ? Vers 1900, 10 % seulement des ouvriers sont affiliés à une caisse de retraite. La loi de 1910, aboutissement de 50 ans de travail parlementaire – une « loi-événement », dit l’auteur –, instaure pour les petits salariés une obligation de cotisation jusqu’à 65 ans. Mal comprise des intéressés, elle est dénoncée par le mouvement ouvrier, tant les salaires sont bas et les taux de décès à 55-65 ans élevés, surtout chez les hommes – on parle de « retraite pour les morts ». Elle est aussi rejetée par la multitude des travailleurs pratiquant la pluriactivité, ou rêvant de s’établir un jour « à leur compte », et qui refusent d’entrer de façon définitive dans le salariat. Finalement, elle sera peu appliquée.

Toutefois, à partir des années Vingt, prend corps, lentement, « l’innovation décisive de la retraite ». Certes, le système de retraite qu’instaure la loi de 1930 sur les Assurances sociales reste incomplet et insuffisant. Mais la lutte des pensionnés de l’État, appuyée sur un vigoureux Mouvement des retraités, fait émerger un « modèle français de retraite » où la pension devient un « salaire continué » alimenté par les cotisations des actifs. Ce modèle inspire les revendications de larges couches du salariat, employés des collectivités publiques, des transports, des hôpitaux, et acclimate l’idée de retraite aussi bien chez les cadres que dans les classes populaires longtemps rétives. Lorsque, sous le Front Populaire, il est question – afin de procurer « Du Pain pour les Vieux et du travail pour les jeunes » –, de réformer et d’élargir l’assistance aux vieillards, on parle d’une « Retraite des vieux ». Celle-ci prendra consistance dans l’État de Pétain à travers la loi de 1941 sur l’Allocation aux Vieux Travailleurs Salariés, avant qu’en 1944 la Sécurité Sociale ne fonde un système général de retraite par répartition. En 1948, 63 % des personnes de 65 ans et plus touchent un revenu de vieillesse qu’ils nomment « retraite ». La figure du « retraité » est alors devenue la nouvelle figure de la vieillesse.

Selon l’auteur « jamais le sens et l’expérience de la vieillesse n’avaient changé aussi vite et aussi profondément ». Elle montre en effet que dès la première moitié du XXe siècle, il existait après la vie de travail, même parmi les salariés modestes, une « vie de retraite », que les historiens et les sociologues n’ont guère étudiée. D’où l’intérêt du chapitre consacré à 601 agents des compagnies de transport parisiens nés entre 1860 et 1880, parvenus à la retraite entre 1920 et 1940 (p.301-343). E. Feller suit les trajectoires des agents et de leurs épouses (1 036 individus) : carrière, mobilité géographique, modes de cessation d’activité, droits à pension et à réversion, revenus, durée de vie, situations et relations familiales, modes de vie, en particulier la cohabitation familiale (23 % de ces retraités), et les migrations dans les cinq ans de la retraite vers la province pratiquées par 40 % de cette population, souvent vers le lieu de naissance. Des enquêtes auprès de survivants ou de descendants ont porté sur les modes de vie, et le veuvage.

Par le sérieux et la finesse des analyses, ce livre, écrit à une époque où la vie s’allonge fortement et rapidement aux âges élevés, apporte beaucoup à l’histoire sociale et à la gérontologie. Il aide notamment à situer la vieillesse en France, comme expérience privée et comme construction sociale, dans l’évolution des sociétés avancées du XXe siècle. Enfin il se place clairement, comme le souhaitait Peter Laslett, « du côté des vieux », du côté des vieilles aussi, les plus nombreuses, en contribuant de façon originale à l’histoire sociale des femmes, dans une période de leur vie qui, longtemps, n’a guère retenu l’attention des recherches féministes.


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