Elisabetta CAROPPO. Sulle tracce delle « classi medie ». Espropri e fallimenti in Terra d’Otranto (1861-1914).

Galatina, Congedo Editore, 2008, 330 pages.

par Fabrice Jesné  Du même auteur

Sulle tracce delle "classi medie"Elisabetta Caroppo. Sulle tracce delle "classi medie": espropri e fallimenti in Terra d'Otranto (1861-1914) Galatina,Congedo Editore, 2008,330 p. 

Pour étudier les « classes moyennes » du talon de la botte italienne, Elisabetta Caroppo retient une périodisation classique de l’histoire de l’Italie contemporaine : le choix de bornes relevant essentiellement de l’histoire politique pour traiter un sujet qui mobilise l’historiographie consacrée à la bourgeoisie européenne d’une part, à l’histoire du Mezzogiorno d’autre part, est pleinement justifié par les conséquences économiques et sociales considérables qu’eurent respectivement l’unification de l’Italie (1861) et le début de la Première Guerre mondiale. L’auteur propose une étude économique et sociale de la « Terra d’Otranto » (correspondant aux actuelles provinces de Lecce, Brindisi et Tarente) au temps de l’Italie libérale, à travers l’analyse des actes d’expropriation et de faillite produits par le tribunal de Lecce.

Les deux premiers chapitres constituent un tableau méthodologique et factuel, qui prolonge une riche introduction présentant les fondements historiographiques de cette enquête. Sans doute cet ensemble aurait-il gagné à être synthétisé de façon à pouvoir donner plus d’espace aux analyses qui sont développées avec plus de profondeur dans les trois derniers chapitres, lesquels étayent la monographie de façon chronologique en la centrant sur des moments et/ou des personnages significatifs. Dans le chapitre 3, les profondes transformations économiques et sociales liées à l’unification sont ainsi étudiées à travers le portrait d’un grand notable, figure locale du commerce de l’huile d’olive, Giuseppe Stajano. Le chapitre suivant fait de la Terra d’Otranto un cas d’étude afin de réexaminer un problème historiographique majeur, celui de l’écartèlement du Mezzogiorno entre sa relation problématique avec le nord de l’Italie et une situation internationale de plus en plus difficile dans un contexte de crise agricole. Le cinquième et dernier chapitre achève le panorama chronologique avec l’évocation du Salento au temps de Giolitti, tout en mettant l’accent sur l’évolution des mentalités et des styles de vie.

La recherche repose principalement sur l’analyse des actes relatifs aux faillites et aux expropriations produits par le tribunal de Lecce ; il s’agit en effet, d’après l’auteur, d’un indicateur des mobilités sociales permettant de reconstituer le réseau économique, mais aussi social, qui forme une « classe moyenne » construite à partir des sources plutôt qu’à partir de schéma interprétatifs préconçus. Les faillites et les expropriations semblent avoir concerné une vaste gamme d’acteurs économiques – les débiteurs, mais aussi les créanciers et tous les techniciens concernés par ces actes juridiques –, ce qui permet de dépasser les frontières qui fractionnent traditionnellement, et parfois artificiellement, la bourgeoisie. L’étude de la circulation de l’argent permet ainsi l’analyse multiscalaire d’une vie de province, depuis l’insertion de l’agriculture salentine dans le grand commerce international jusqu’à l’ameublement des faillis. Les résultats tirés de l’analyse des fonds du tribunal de Lecce ont été croisés, grâce à la réalisation de bases de données, avec les séries statistiques élaborées au XIXe siècle par l’État italien. Si la méthode ainsi retenue permet une analyse économique extrêmement convaincante, le pendant social et surtout culturel paraît souffrir d’une relative insuffisance dans les sources utilisées pour croiser l’étude des faillites et des expropriations. Les actes des chambres de commerce, les enquêtes parlementaires, les papiers familiaux conservés dans les bibliothèques locales, les actes d’état civil et la presse locale sont pourtant convoqués, mais de façon souvent elliptique et isolée.

Les postulats historiographiques et méthodologiques solides de l’ouvrage auraient certainement permis de livrer une monographie plus complète de cette région du grand Sud italien. L’étude d’Elisabetta Caroppo reste néanmoins originale et menée avec rigueur. Elle remet en cause certains des clichés relatifs à l’histoire du Mezzogiorno, notamment celui d’élites urbaines exerçant une pression parasitaire sur les campagnes. En redéfinissant les contours de ces élites caractérisées par une propriété qui pouvait être extrêmement maigre, Elisabetta Caroppo fait le portrait d’une classe de médiateurs entre villes et campagnes, souvent acteurs d’une industrialisation discrète et longtemps ignorée par une histoire que dominait le paradigme du retard méridional.

 

Fabrice Jesné.



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays