Dzovinar Kévonian, Geneviève Dreyfus-Armand et Marie-Claude Blanc-Chaléard, dir., La Cimade et l’accueil des réfugiés: identités, répertoires d’actions et politiques de l’asile, 1939-1994.

Nanterre, Presses universitaires de Paris Ouest, 2013, 266 p.

par Nicolas Fischer  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Si les orientations théoriques d’une recherche et la construction de son objet sont toujours formatées par ses sources, cet ouvrage collectif est issu tout entier d’un fonds d’archives : celui de la Cimade – Comité inter-mouvements auprès des évacués, organisation protestante fondée en 1939 – confié à la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine en 2007. Il est également issu d’un moment particulier de l’histoire de l’association, dont le soixante-dixième anniversaire en 2010 a été l’occasion d’un retour réflexif et, finalement, d’une ouverture de ce fonds documentaire à un groupe d’historiens et de sociologues dont les contributions sont réunies ici.

Ce statut particulier donne sans doute à l’ouvrage ses limites : celles d’une réunion de textes, parfois inégaux dans leur capacité à dégager les enjeux récurrents de l’action de la Cimade au-delà des éléments factuels, et dont la succession peut donner l’impression d’un ensemble décousu – ce que viennent certes compenser les contributions finales d’Axelle Brodiez-Dolino et de Marie-Claude Blanc-Chaléard. Mais il fait aussi la richesse de l’ouvrage : en premier lieu, parce que les archives dépouillées ici ne relatent pas seulement l’histoire de l’association par leur contenu. Elles décrivent également l’évolution de la Cimade et de ses répertoires par leur forme même, et par l’histoire particulière de leur conservation et des usages diversifiés dont elles ont fait l’objet. C’est donc avec l’émotion toute particulière liée au « goût de l’archive » qu’on aborde les premières contributions de l’ouvrage, qui reviennent précisément sur la constitution du fonds : des documents épars et souvent lacunaires des premières actions urgentes et parfois clandestines de la Seconde Guerre mondiale, aux premiers efforts de classement, d’abord internes et à finalité militante, puis à l’entrée en scène des archivistes et historiens. Évoquons brièvement un souvenir personnel : l’auteur de ces lignes se rappelle lui-même la découverte, il y a dix ans, de quelques-uns de ces documents à l’époque imparfaitement classés et conservés, mais dont la présentation même racontait l’histoire de la structure qui les avait produits.

L’autre apport majeur de cette entrée par les archives est d’ouvrir la « boîte noire » de l’association, pour en révéler la complexité et les tensions constitutives. La question de l’accueil des réfugiés retenue par les auteurs est ici particulièrement révélatrice des configurations nationales et internationales qui ont influencé les problématiques et les formats d’action de la Cimade, mais qui ont également affecté son organisation interne et l’identification militante de ses membres. Au niveau national, leur action s’inscrit ainsi dans l’espace propre des mouvements sociaux, mais elle interagit aussi constamment avec les évolutions des politiques d’immigration. À l’échelon international, elle s’insère également dans les scènes spécifiques où se décide la protection des réfugiés, et dans les réseaux œcuméniques où sont coordonnées les activités locales des organisations protestantes. En croisant la sociologie religieuse, la sociologie du militantisme et celle des politiques d’asile, les analyses socio-historiques présentées ici permettent alors de préciser quelques-unes des tensions constitutives qui traversent l’association depuis sa création.

La première de ces tensions oppose un engagement spirituel humanitaire, fortement marqué par l’identité protestante des fondateurs de la Cimade, et la revendication d’une identité militante plus franchement politisée et marquée à gauche. Ces deux dimensions sont certes présentes dès la naissance de l’association, retracée par André Encrevé : elle est issue de l’action unifiée du Conseil œcuménique des Églises (COE) et, à l’échelon national de mouvements protestants de jeunesse que réunit notamment leur commune hostilité à la guerre, au fascisme et à l’antisémitisme. C’est à partir d’un premier Comité inter-mouvements que l’association est finalement constituée en octobre 1939, pour une aide spirituelle et matérielle aux réfugiés protestants évacués des zones de combat de l’Est de la France, rapidement convertie en assistance à d’autres populations internées. Cette première partie de l’histoire de la Cimade – sans doute la plus connue – fait l’objet des deux contributions suivantes. Si l’on peut leur reprocher un caractère parfois trop descriptif, elles mettent au jour une seconde tension traversant l’action des « équipiers » de l’association : celle qui oppose la contestation frontale des pouvoirs publics, à une position de coopération critique à la mise en œuvre de leurs politiques. Cette dernière position prévaut jusqu’en 1941, pour faire place par la suite à une action de résistance clandestine.

Les problématiques héritées de l’Occupation sont toutefois largement reconfigurées dans le contexte nouveau de l’après-guerre, présenté par Dzovinar Kévonian. L’action de la Cimade peut alors s’appuyer sur un nouveau régime international de protection des réfugiés, mais elle subit aussi le contrecoup des restrictions que lui font immédiatement subir les affrontements diplomatiques de la guerre froide, et le retour aux égoïsmes nationaux en matière d’immigration. Dans cette configuration, les politiques et les financements publics demeurent fluctuants – ce qui, comme le montre la contribution de Paul Gradvohl, amène la Cimade à prendre en charge successivement (et sélectivement) des catégories diversifiées de réfugiés, de l’Europe centrale à l’Afrique. Le contexte est toutefois propice au développement de l’action de l’association, plus que jamais arrimée aux réseaux internationaux du COE, et inscrite dans les thématiques montantes de l’époque : action humanitaire en faveur des réfugiés, et développement des pays récemment décolonisés. Au prix toutefois d’une nouvelle tension : à l’action locale en urgence, essentielle jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie, s’oppose désormais une logique de long terme imposant la professionnalisation des équipiers et la centralisation de leur gestion.

Encore largement à l’œuvre aujourd’hui, cette tension ne fait que s’exacerber au cours des années 1970. En raison de l’évolution des politiques d’immigration tout d’abord : dans le cas des réfugiés grecs, portugais, vietnamiens ou chiliens qui font l’objet de courtes contributions, la Cimade participe à la mise en œuvre de politiques d’accueil de plus en plus restrictives. Ce retour progressif au contrôle des frontières et l’assimilation des demandeurs d’asile à des migrants « indésirables » oblige les responsables associatifs à réinterroger leur positionnement face à l’État, dans un contexte marqué de surcroît par une crise interne. L’engagement spirituel et bénévole des fondateurs de la Cimade est en effet remis en cause par les nouveaux équipiers salariés, professionnalisés, et plus fortement orientés à gauche que leurs prédécesseurs. Le nouveau « service migrants » rassemble la plupart de ces contestataires, préfigurant l’aile gauche que constituera plus tard le service Défense des étrangers reconduits (DER) autour de l’intervention en rétention administrative : c’est parmi ses membres que l’on retrouve l’un des futurs fondateurs du GISTI. C’est au sein de ce même service que débute également en 1977 un mouvement de grève – précisément axé sur le statut professionnel des salariés de la Cimade – qui marque durablement l’association.

Cette évolution récente, retracée par la contribution d’Axelle Brodiez-Dolino, est reliée plus immédiatement aux engagements actuels de la Cimade par le chapitre conclusif de Marie-Claude Blanc-Chaléard. On y lit la synthèse effectuée, depuis les années 1980, entre le positionnement protestant de l’association et son ancrage à gauche régulièrement réaffirmé autour d’une logique désormais centrée sur l’aide aux étrangers et sur l’investissement du terrain juridique pour assurer leur défense. On y constate également la persistance de ses tensions constitutives. La décennie 1980 est notamment celle d’une inscription de la Cimade dans les réseaux du parti socialiste, facilitant la coopération avec les administrations au cours des septennats de François Mitterrand, et notamment l’intervention de bénévoles puis de salariés dans les centres de rétention après 1984. Cette nouvelle initiative fait de la coopération avec les pouvoirs publics un débat récurrent au sein de l’association, mais elle accentue également sa professionnalisation et la centralisation de son administration. Le témoignage de Geneviève Jacques, elle-même rappelée en 1989 au poste de secrétaire générale pour régler une nouvelle crise interne, confirme les difficultés que cette évolution n’en finit pas de provoquer : l’opposition persistante entre les salariés professionnels – de plus en plus professionnels du droit – et les bénévoles ; et le rejet récurrent d’une centralisation perçue comme autoritaire, au profit d’une plus forte autonomie pour les équipes locales.

Ces tensions, ajoutons-le, sont plus que jamais d’actualité : le départ forcé de la Cimade hors de la moitié des centres en 2010 a débouché sur la dissolution de la DER, et sur un renforcement de l’action au niveau régional qui pose aujourd’hui la question du retour à une action plus centralisée. Ce départ a également imposé l’adoption d’un plan social particulièrement douloureux au sein de l’association. De cette nouvelle crise, la Cimade se remet aujourd’hui, non sans quelques séquelles. C’est ce qui fait l’importance de cet ouvrage pour la compréhension de l’action contemporaine d’une des plus anciennes associations françaises de défense des étrangers.


Nicolas Fischer.


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