Dzovinar Kévonian et Guillaume Tronchet (dir.), La Babel étudiante. La Cité internationale universitaire de Paris (1920-1950)

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 216 pages. « Histoire », préface de Robert Frank, mise en perspective de Victor Karady.

par Chloé Maurel  Du même auteur

La Babel étudianteDzovinar Kévonian. La Babel étudiante: la Cité internationale universitaire de Paris (1920-1950) Rennes,Presses universitaires de Rennes, 2013,218 p.  - no title specified

 

Travail collectif issu d’un colloque, ce livre retrace la naissance et les trois premières décennies d’existence de la Cité internationale universitaire de Paris (CIUP). Il se situe à la croisée de l’histoire sociale, de l’histoire urbaine, de l’histoire culturelle, de l’histoire des relations internationales et de l’histoire des circulations transnationales. Il remplit un besoin car, bien que plusieurs études ponctuelles aient été faites, il n’existait jusqu’alors aucun ouvrage de synthèse générale sur l’histoire de la Cité, vaste ensemble d’une quarantaine de résidences universitaires étendues sur une trentaine d’hectares au sud de Paris, près du parc Montsouris. Le projet d’une telle cité, vraie « ville dans la ville » (p. 18), est né au lendemain de la Grande Guerre, dès 1920, dans l’esprit pacifiste et dans l’atmosphère d’espoir de réconciliation entre les peuples qui caractérise ces années de reconstruction. Comme l’explique Robert Frank dans sa préface, la Cité est conçue comme « une SDN de la jeunesse » (p. 8). Un des apports importants de l’ouvrage est de montrer que cet esprit s’est maintenu au fil des décennies, malgré l’assombrissement des perspectives internationales à l’heure du fascisme, du nazisme, et de la Seconde Guerre mondiale.

Les auteurs mettent en valeur le rôle moteur des « pères » de la Cité, André Honnorat, Paul Appel et Émile Deutsch de la Meurthe, qui partagent les mêmes idéaux : l’hygiénisme et l’internationalisme pacifiste. Projet d’abord national, c’est peu à peu que la Cité devient « internationale ». L’influence de l’Amérique et de ses fondations philanthropiques est alors forte : bâtie sur le modèle d’un campus américain, la Cité prône l’International Mind, concept emprunté aux réseaux philanthropiques américains. Construite à partir de 1925, hébergeant jusqu’à 2000 étudiants par an durant la période étudiée, la Cité a accueilli notamment de futurs leaders de l’indépendance et hommes politiques des ex-colonies françaises, comme Habib Bourguiba dans les années 1920 ou Léopold Senghor dans les années 1930. Plusieurs pavillons sont construits à l’initiative de mécènes (personnalités, associations, cercles privés), comme la Maison des étudiants arméniens, financée par le philanthrope et acteur politique Boghos Nubas Pacha, qui vise par là à reconstituer une élite arménienne décimée par le génocide et l’exil.

Les neuf contributions réunies dans ce volume apportent des éclairages complémentaires sur l’histoire de la CIUP. Pierre Moulinier étudie les antécédents du projet de cité universitaire, évoquant les premières initiatives, privées, qui ont éclos à la Belle Époque, comme le projet d’un University Hall au Quartier latin conçu par Mme Chalamet, écrivaine pour la jeunesse. Guillaume Tronchet réfléchit quant à lui au caractère de « diplomatie universitaire » de la CIUP, concept qu’il distingue de celui de « diplomatie culturelle », car celle-ci est impulsée par le Quai d’Orsay alors que celle-là, plus ancienne, est initiée par les universités et grandes écoles. Le but est le rayonnement culturel de la France à l’étranger. Guillaume Tronchet retrace le rôle moteur dès 1920 de Paul Appell, recteur de l’université de Paris, et d’André Honnorat, ministre de l’Instruction publique. Grâce à leur insistance, une loi est adoptée en 1921 prévoyant le début de la construction de la cité. À cette époque-là, le projet est appelé « cité universitaire » et pas encore « internationale ». Après avoir surmonté des tensions dans les années 1920, la cité devient l’instrument de la diplomatie culturelle française, et donne lieu à une véritable sacralisation de la personne d’André Honnorat, présenté comme un « apôtre », un « esprit désintéressé et sublime », dont le seul souci serait « l’éducation de toute l’humanité » (p. 82). Ce dernier veille à immerger les résidents de la cité dans une atmosphère monacale propice à l’étude. Dans les années 1930, plusieurs projets de pavillons étant en difficulté du fait de la crise économique mondiale, André Honnorat se démène pour essayer de lever des fonds.

Nicolas Manitakis étudie les enjeux sociaux et urbains de la CIUP, véritable « ville étudiante » (p. 89). Il montre que la CIUP joue le rôle d’une véritable œuvre sociale étudiante, faisant d’ailleurs de l’ombre aux hôteliers et restaurateurs du Quartier latin. Les rapports deviennent vite conflictuels entre la CIUP et le petit commerce parisien. Nicolas Manitakis met en valeur le rôle social du restaurant universitaire, mis en fonctionnement dès les premières années, et du service médical gratuit instauré dans la CIUP (des étudiants en médecine sont ainsi logés gratuitement à la Cité en échange de soins procurés aux malades). Il montre que la CIUP a constitué un modèle pour d’autres villes universitaires en province, comme Nancy, soucieuses dès lors de concurrencer le projet parisien.

L’article de Frank Sereni se penche plus particulièrement sur les sociabilités étudiantes à la CIUP, s’appuyant notamment sur les nombreux témoignages écrits et oraux laissés par d’anciens résidents. Il montre comment le développement de la sociabilité entre les étudiants est l’un des objectifs premiers des fondateurs de la CIUP, comme André Honnorat, très impressionné par le spectacle de la sociabilité étudiante qu’il a observée lors de sa visite en 1927 à l’International House de New York. Il s’en inspirera pour promouvoir à la CIUP des activités culturelles (théâtre, cinéma, bibliothèque, fêtes, conférences…), sportives (football, ping-pong, piscine, tennis…) et civiques. A cela s’ajoutent les sociabilités informelles, qui naissent dans les espaces publics de la cité (halls et couloirs des pavillons, espaces verts, restaurants universitaires). Tout cela a permis le développement d’amitiés transnationales et de mariages entre personnes de différentes origines, sources de métissages et d’enrichissement culturel.

Elisa Signori, étudiant la CIUP vue de l’Italie fasciste, met en évidence le rôle important de Giovanni Gentile dans le projet, vers la fin des années 1920, de créer une Maison italienne à la CIUP. Mais, alors que l’Italie fasciste parvient à créer une Casa d’Italia à New York en 1927, il n’en ira pas de même à Paris, où le caractère fasciste de l’Italie, en contradiction avec l’esprit pacifiste et humaniste de la CIUP, rend impossible la création d’une Maison de l’Italie. En revanche, à Rome, Mussolini fait construire en 1935 une ambitieuse Cité universitaire, complexe monumental alliant un aspect social et une inspiration puisée dans la Méditerranée antique. Cependant, cette Cité universitaire fasciste, d’esprit martial, autoritaire et hiérarchique, se situe bel et bien aux antipodes du projet pacifiste et horizontal de la CIUP.

Dans son article, Dzovinar Kévonian étudie le sort et le rôle de la CIUP dans la Seconde Guerre mondiale. S’appuyant sur des archives de première main, elle montre comment dans les premiers mois de l’année 1940 la Cité s’est engagée dans l’effort de guerre, accueillant des permissionnaires à la Maison des provinces de France, des engagés volontaires tchécoslovaques à la Fondation américaine et, à partir de mai 1940, des réfugiés venus des Pays-Bas, de Belgique, du Luxembourg, et du Nord de la France, au Collège néerlandais et à la Maison des provinces de France. Puis, lorsque les Allemands entrent à la Cité le 19 juin 1940, celle-ci est désertée dans la précipitation de l’exode. Dès lors, la plupart des bâtiments de la Cité sont réquisitionnés et occupés par les Allemands. La Cité est transformée en caserne. L’occupation militaire allemande, qui dure jusqu’en août 1944, y provoque de terribles dégâts et s’achève par le pillage de la Maison internationale et du bâtiment administratif. En 1943 et 1944, plusieurs membres du personnel de la Cité sont arrêtés par la Gestapo, et pour certains, déportés ou fusillés. Pourtant, durant ces années d’occupation, à la Cité, toute activité ne cesse pas : il s’y effectue des actions de soutien à la jeunesse universitaire française et étrangère (envoi de colis de livres et de vivres, service médical). A l’image de la Maison d’enfants de Sèvres1, la CIUP est à la fois une structure passée sous la houlette du régime de Vichy et un lieu de résistance. Cette ambivalence est illustrée par le fait qu’André Honnorat, tout en étant l’un des rares sénateurs à s’être abstenu le 10 juillet 1940, obtient en décembre 1941, une entrevue personnelle avec Pétain ; ce dernier l’aurait alors assuré de son soutien à la Cité, conçue dans l’esprit hygiéniste et corporatiste de la Révolution nationale. Le service médical y est actif sous l’impulsion du Dr. Louis Pellissier et s’avère utile, notamment dans la lutte contre la tuberculose. Toutefois, la politique antisémite de Vichy touche la Cité : le personnel identifié comme juif à la Fondation nationale est mis à pied dès l’automne 1940.

Dans la continuité de cet article, celui d’Elisa Capdevila étudie la sortie de guerre et la présence américaine à la CIUP de 1944 à 1950. Libérée en 1944 des troupes d’occupation, la Cité est dans un premier temps occupée par l’armée américaine. Puis les États-Unis y envoient des soldats-étudiants, dans le cadre d’un Centre d’études de l’armée américaine (1945-1946). Elisa Capdevila s’appuie sur des archives institutionnelles et sur le témoignage écrit (correspondance) d’un jeune étudiant-soldat américain, John Breon. Les lettres de ce dernier révèlent la fierté de cet ancien soldat devenu étudiant, vivant, à la CIUP, entouré d’artistes, de futurs docteurs, de professeurs, et fréquentant la prestigieuse Sorbonne et l’IDHEC (institut des hautes études cinématographiques). Le but de ce programme est en effet, dans l’esprit des Américains qui l’ont institué, de faire découvrir à des jeunes Américains la culture française. Les lettres de John Breon témoignent aussi de l’esprit international retrouvé de la Cité. Mais, si en 1946-47 les étudiants américains forment la première communauté étrangère de la Cité, bientôt l’esprit de la Guerre froide assombrit son bel esprit internationaliste. Pourtant, la Fondation des États-Unis contribue activement à la reprise de la vie culturelle à la Cité (soutenant par exemple la création d’un club musical) mais l’esprit de la Guerre froide pèse en filigrane.

Enfin, Fabien Oppermann, chef de la mission des archives et du patrimoine culturel aux ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, présente le transfert des archives de la CIUP aux Archives nationales, et l’état de ce fonds, montrant qu’il reste encore beaucoup à explorer concernant l’histoire de la CIUP.

Le riche cahier photographique intégré à l’ouvrage, conçu dans une perspective d’histoire sociale, met en évidence, en montrant des photographies commandées par les fondateurs de la Cité dans les années 1920 et 1930, comment ces derniers ont voulu que soit perçu leur projet : monumental et patrimonial, hygiéniste, mais aussi politique (à travers les cérémonies officielles) et créateur d’une sociabilité étudiante internationale (bal des étudiants, fêtes folkloriques, matchs de football).

En annexes sont présentés d’utiles repères biographiques, intéressantes présentations des fondateurs de la CIUP et d’hommes et de femmes de différents pays (comme le milliardaire américain John D. Rockefeller) ayant joué un rôle moteur dans la construction des différents pavillons constituant la Cité.

Au total, cet ouvrage est très intéressant aussi bien par son sujet, au carrefour de l’histoire sociale, urbaine, culturelle, diplomatique, que par les différentes approches choisies par les contributeurs, qui éclairent plusieurs aspects importants de l’histoire de la CIUP, mettant en évidence les inspirations qui ont guidé sa naissance, ses transformations successives, notamment pendant la guerre, et les sociabilités qui y sont nées. L’insistance sur l’aspect humain est un des points forts du livre. On ne peut que souhaiter que des travaux viennent prolonger cette entreprise, approfondir l’histoire des circulations et réseaux transnationaux activés par la CIUP, et poursuivre chronologiquement l’étude de l’histoire de la Cité de 1950 à nos jours.

        Chloé Maurel.

1 Cf. C. Maurel, « Yvonne Hagnauer et la Maison d’enfants de Sèvres (1941-1970) : une expérience pédagogique novatrice », Revue d’histoire de l’enfance irrégulière (RHEI), octobre 2008, p. 161-179.



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