Dorena Caroli, L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (1917-1937), 2004

Caroli (Dorena), L’enfance abandonnée et délinquante dans la Russie soviétique (1917-1937). Paris, L’Harmattan, 2004, 366 pages. Préface de Jutta Scherrer. « Pays de l’Est ».

par Anne-Marie Chartier  Du même auteur

Durant les vingt ans qui séparent les deux guerres mondiales, les révolutionnaires soviétiques affrontent le problème dramatique des besprizornye. Le terme désigne ces enfants « abandonnés » qui se réfugient dans le vol alimentaire, l’errance et la délinquance. Ces bandes de mineurs – « l’enfance » concerne la tranche d’âge allant de 7 à 17 ans – loqueteux, affamés, dangereux, cristallisèrent l’horreur du bolchevisme à l’étranger, mais furent pour les autorités russes un enjeu politique à double face. Victimes de l’injustice économique et sociale, ils étaient le symbole de l’anarchie imminente, héritage de l’ancien régime et des malheurs de la guerre, mais aussi la promesse du communisme futur qui pourrait naître de leur régénération dans un nouvel environnement éducatif tout puissant.

« Il n’y a pas d’enfants délinquants, il y a des enfants abandonnés du point de vue moral », écrit en 1918 la juriste S. Kopelianskaïa, demandant que l’on considère de la même façon que les orphelins les enfants illégitimes, les enfants trouvés, les mendiants, les jeunes prostituées ou ceux dont les parents ont été déchus de l’autorité parentale (p. 86). Lounartcharski, commissaire du peuple à l’éducation, s’insurge en 1920 contre la violence qu’exerce la police à leur encontre : « L’enfant et l’adolescent ne peuvent pas être considérés comme des ennemis dangereux envers lesquels on doive appliquer des mesures rigides. Ils représentent seulement une matière légèrement corrompue qui doit être soumise à la correction. Ils sont les maîtres de l’avenir, notre principal capital, et ils doivent en conséquence être traités comme du capital précieux » (p. 95). Contre ses collègues eugénistes, tenant pour l’hérédité pathogène des délinquants, le psychiatre Zalkine relève les traits positifs de leurs conduites pour la société à venir : « esprit pratique, adaptation et résistance biologique, audace, précision dans la perception, activisme, solidarité envers les camarades lors des actions de groupe dans la rue, affaiblissement des caractères petits-bourgeois et développement de la haine de classe envers la propriété » – mars 1924, p. 193. « C’est seulement grâce à la mobilisation de toutes les couches organisées de la population et de l’appareil d’État dans son ensemble que nous pourrons éliminer le fléau de l’abandon » écrit la compagne de Lénine, N. Kroupskaïa, en novembre 1924 (p. 65). De là, nombre de mesures juridiques, administratives, psychopédagogiques et politiques prises en faveur de l’enfance abandonnée. Comment une telle convergence de points de vue a-t-elle pu aboutir à son contraire, le rétablissement de la pénalisation et de la répression – prison, déportation, et même, en 1932, peine de mort ?

Pour éviter d’imputer trop vite au totalitarisme stalinien l’abandon d’une politique révolutionnaire qui choisit en 1917 l’encadrement éducatif plutôt que les tribunaux, Dorena Caroli a fait deux choix.

Après un rappel de la période tsariste, elle commence par traiter du financement de la prise en charge. Contrairement à ce que l’on imagine souvent s’agissant d’un régime communiste, il reste entièrement décentralisé, renvoyé aux ressources locales. Les subventions venues du fonds Lénine, ou de l’association L’Ami des Enfants, sont plutôt des aides caritatives, nullement des budgets de fonctionnement. Or les vagues déferlantes des enfants abandonnés mettent sans cesse en échec les administrations bailleuses de fonds, quelle que soit leur bonne volonté, car elles ont d’autres urgences et des ressources toujours insuffisantes. Les cinq millions d’orphelins ou enfants des invalides de guerre en 1917 ont à peine pu atteindre leur majorité que la guerre civile et la famine de 1921 relancent le flux : « Les statistiques publiées en août et septembre 1922 annoncent le chiffre d’environ 2 millions d’enfants abandonnés […]. La famine et le chômage doivent nous faire redouter une nouvelle augmentation » – M. A. Istomina, Commissariat du Peuple à l’éducation, p. 209.

Quatre parties suivent, sur le cadre juridique, la philosophie sociale, le traitement judiciaire et les institutions pénales. Mais l’entrée en matière, très « matérialiste », donne une clef non idéologique des échecs à répétition : les mesures de prévention et d’encadrement ne pourront jamais s’instituer durablement, faute d’argent pour payer les juges, les médecins, les psychologues et les personnels d’encadrement. La répartition des enfants entre différents types d’établissements, conçus en fonction de leur profil – simples orphelins, récidivistes endurcis, déficients légers, enfants psychopathes, ou jeunes prostituées –, reste aussi lettre morte. Mais manque aussi le plus vital, les ressources pour assurer a minima le vivre et le couvert des enfants. Ceux-ci ne cessent donc de fuir les orphelinats, les colonies et autres lieux d’accueil pour mendier et voler, afin d’assurer eux-mêmes leur survie.

Le deuxième choix est chronologique. Chaque partie est analysée en trois temps : 1917-1921, période du « communisme de guerre », 1921-1927, période de la NEP, 1928-1937, celle de la collectivisation à marche forcée. Le lecteur dispose ainsi d’une sorte de tableau à double entrée et il peut à son gré lire chaque dossier in extenso ou croiser les différentes entrées pour avoir une vue panoramique de chacune conjoncture. S’agissant de la législation, les premières années voient les mutations les plus fortes, avec l’abolition des référents juridiques anciens. En 1918, les jeunes délinquants ne relèvent plus du tribunal mais de « commissions » aux pouvoirs exécutoires – bien que souvent inexécutables. Lorsque l’on passe des textes à leur réalisation, on voit que les membres choisis n’avaient souvent aucune formation juridique, que le turn-over ne permettait pas de consolider les expériences. Les cas à traiter étaient bien trop nombreux et les secrétaires et assistants sociaux prévus par les décrets faisaient défaut partout. Enfin les décisions de placement prises n’étaient pas forcément applicables, car les institutions de prise en charge étaient déjà combles. Les enfants évadés étaient repris, replacés, s’enfuyaient à nouveau et gagnaient d’autres lieux – les toits des trains étaient leur espace favori – pour être repris ailleurs. Les commissions se verront donc doubler par la police qui, à partir de 1928, a de nouveau le droit d’incarcérer les jeunes récidivistes, qualifiés de « hooligans », de « désorganisateurs de groupe ». L’inefficacité des commissions conduisit d’ailleurs les autorités à se retourner contre leurs membres, tenus pour responsables des dysfonctionnements, alors qu’ils effectuaient ces fonctions – gratuites – en surplus de leur travail, donc forcément mal. En 1935, elles sont abolies par décret – elles seront remises en place dans les années 1960. C’est l’époque où la collectivisation forcée et les grandes famines jettent sur les routes des centaines de milliers d’enfants ruraux, dont les exactions sont alors ressenties comme une mise en péril de la société toute entière. Le traitement des délinquants revient dans la sphère pénale, sous le contrôle de la police et des juges d’instruction, et la gradation des peines va jusqu’à la peine capitale pour les plus de douze ans – nouvel âge de la majorité pénale.

Ces évolutions du droit s’accompagnent de débats intenses entre plusieurs orientations des politiques de prévention et/ou de rééducation. Au moment de la révolution, les adeptes de la théorie organiciste sur les hérédités criminelles sont finalement vaincus par les « néo-lamarckistes » qui croient à l’adaptation au milieu, aussi bien que par les sociologues réduisant la délinquance à ses causes socio-économiques et les pédagogues inspirés des expériences allemandes – Kerschensteiner – ou américaines – Dewey. Mais la méfiance à l’égard de la famille traditionnelle, force réactionnaire par essence, conduit à ériger l’orphelinat en mythe révolutionnaire, préfigurant la prise en charge communautaire de tous les enfants dans la société future. Comme l’écrit en 1918 la sœur de Lénine, chargée de la réforme des orphelinats, « les enfants internés doivent être traités comme un fer de lance pour la création de véritables communistes. Alors seulement le communisme s’élèvera sur des fondements sûrs, lorsque ses bâtisseurs seront des personnes éduquées selon ces principes dès l’enfance » (p. 168). Cet idéalisme généreux explique que l’on ne confie guère les enfants à des familles d’accueil. Malgré de cruelles déconvenues devant la résistance des jeunes à se laisser rééduquer, il évitera aux enfants abandonnés de subir les politiques eugénistes qui sévirent ailleurs – stérilisation ou internement des « dégénérés » en Allemagne, par exemple.

La question des pédagogies rééducatrices, dont le Poème Pédagogique de Makarenko a décrit la geste héroïque, peut dès lors être située dans son contexte. Lorsque les enfants sont abrités et nourris et vêtus, ce qui n’est le cas que dans de brèves conjonctures et pour un faible pourcentage d’enfants sans tuteurs, que leur faire faire ? Les tâches de service et d’entretien dans les établissements sont un premier volet, mais elles sont insuffisantes. Les enfants mal nourris sortent pour voler, piller, boire, assurant aux lieux d’accueil des réputations détestables. Il est vite nécessaire de prévoir des activités collectives de production pour vivre : l’autogestion, c’est d’abord la survie alimentaire. Les vertus de la rééducation par le travail productif sont faciles à énoncer et écrire, plus difficiles à réaliser, car il faut avoir des « outils de production » – ateliers, jardins, champs, outils, matières premières – et, à côté des « conseils » composés d’enfants, des adultes sachant encadrer le travail et écouler les produits. Toutes les formules imaginables en temps de pénurie et de bouleversements sociaux seront essayées dans l’urgence, le froid, la faim, au milieu des épidémies, des déménagements de la ville à la campagne, des exodes de Russie en Sibérie, des retours de la campagne – où les enfants sont la terreur des paysans – vers les villes, finalement moins hostiles. Les réussites, peu nombreuses, tiennent effectivement du miracle. Le lieu de production est parfois l’orphelinat, alors que, dans d’autres cas, les enfants sont intégrés dans des unités de production extérieures : usines, ateliers, coopératives, où ils sont a priori détestés et victimes d’un véritable rejet « raciste ». L’établissement est parfois sous tutelle des autorités scolaires – comme un internat qui enverrait certains pensionnaires aux écoles du lieu et aurait ses propres activités annexes –, mais là aussi l’intégration des groupes d’élèves s’avère souvent impossible, ou, à tout le moins, très difficile. On revient vers des établissements fermés, et en 1931 le tournant est pris. Gorki fait l’apologie de deux colonies pénitentiaires de 1 600 jeunes, qui dégagent des bénéfices impressionnants en fabriquant des chaussures et des meubles, cas resté légendaire. La colonie de Bolchovo est tenue par la police politique qui fait participer les jeunes à la surveillance du travail et à la répression des koulaks réduits par la faim à voler à leur tour dans les coopératives voisines. Elle ne réussit pas plus que les autres « colonies » à réinsérer les jeunes à leur sortie, mais elle est solennellement récompensée pour son dixième anniversaire : 89 jeunes sont remis en liberté, 29 ont un nouveau casier judiciaire, le personnel reçoit des primes de « travail de choc » et l’éducateur chef, Bogoslavski, une automobile. Elle peut devenir l’exemple prouvant la valeur de la « nouvelle pédagogie communiste », dont l’autogestion encadrée et la rigueur disciplinaire sont maintenant la norme, bien loin des principes de prévention pédagogique énoncés quinze ans plus tôt.

Dans ce livre impressionnant, issue d’une thèse réalisée sous la direction de Marc Ferro, D. Caroli renouvelle les perspectives sur l’histoire de l’éducation en URSS. Alors que les entrées classiques, après s’être longtemps contentées des légendes dorées ou noires, croisent – au mieux – la théorie et la pratique, c’est-à-dire les discours des prescripteurs et la description d’études de cas, elle a choisi de privilégier d’autres entrées. La considération des ressources budgétaires et des nouvelles normes juridiques à créer lui évite ainsi une idéologisation simplificatrice de la dérive totalitaire. La confrontation des discours politiques ou théoriques sur le traitement des enfants sort ainsi de l’histoire des idées ou des projets éducatifs puisque l’auteur a explicité antérieurement les retombées institutionnelles prévisibles et les enjeux des conflits entre acteurs. Les exemples anecdotiques dont elles illustrent son parcours, parfois hallucinants – récits de la violence ordinaire, des viols, des tortures, de cas d’anthropophagie –, ne la détournent jamais de sa volonté de « refroidir » un objet brûlant, pour comprendre quelles circonstances produisent de façon très banale les mécanismes pervers d’un enfer pavé de bonnes intentions. La consultation des archives russes et de sources multilingues – russe, anglais, allemand, italien, français – ouvre ainsi de belles perspectives comparatistes, en particulier à ceux qui seraient tentés de prolonger l’étude pour aujourd’hui. En effet, conclut très « froidement » D. Caroli, d’après les rapports officiels, 3 millions d’enfants ont été abandonnés dans les années 1990, dont 700 000 seulement ont pu trouver place en orphelinat. Selon Potchinok, ministre du Travail et du Développement social en 2002, il y aurait en Russie un million d’enfants « négligés » et 120 000 enfants sans aucun parent. Malgré les 300 000 organisations gouvernementales et ONG qui s’occupent de ce problème, on se rend compte que « dans les localités périphériques, les enfants abandonnés vivent dans le même quotidien de pauvreté que les enfants abandonnés des années vingt ». De quoi alimenter la réflexion imputant les (mêmes) effets aux (mêmes) causes.



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