Dominique Kalifa, Crime et culture au XIXe siècle, 2005

Kalifa (Dominique), Crime et culture au XIXe siècle. Paris, Perrin, 2005, 331 pages.

par Arnaud-Dominique Houte  Du même auteur

Réunion d’un article inédit et de quatorze textes récents dont la plupart étaient quasiment inaccessibles, l’ouvrage échappe au genre de la compilation et propose une articulation originale entre histoire du crime et histoire du culturel. Tout est dit dès les premières pages : « À maints égards, une histoire du crime ne saurait être qu’une histoire culturelle du crime ». Sans renier l’étude des phénomènes objectifs – la concession du « à maints égards » est ici très importante, elle justifie une analyse parfois très minutieuse des statistiques judiciaires –, Dominique Kalifa entend en effet mener de concert une histoire culturelle du crime et une histoire criminelle de la culture.

Particulièrement stimulante, l’introduction montre comment les deux concepts s’entremêlent. Elle rappelle d’abord l’omniprésence médiatique du phénomène criminel : Dominique Kalifa avait montré, dans un ouvrage désormais classique, comment s’étaient consommées, à l’aube du XXe siècle les noces déjà anciennes de l’encre et du sang ; chaque téléspectateur peut mesurer aujourd’hui la riche postérité de cette union. Mais les liens sont encore plus profonds, puisque la définition des actes criminels n’a rien de naturel, mais tout de culturel, « car ce qui leur confère ce caractère, ce n’est pas leur importance intrinsèque, mais celle que leur prête la conscience commune », selon la célèbre formule d’Émile Durkheim. L’analyse de Dominique Kalifa dépasse, enfin, ces premiers constats pour montrer comment l’opération culturelle est chargée de répondre au mystère criminel : « rendre le crime représentable », n’est-ce pas l’essence même du travail d’enquête ?

Divisé en trois parties, l’ouvrage s’ouvre sur les « figures du crime », c’est-à-dire sur toutes ces représentations stéréotypées qui gouvernent l’imaginaire social de la délinquance et qui se construisent au long du XIXe siècle. Tout l’enjeu est ici de faire la part des conventions littéraires et médiatiques, d’identifier leurs mutations et d’en comprendre la logique. Ainsi de la géographie parisienne du crime, objet du premier chapitre : il s’agit d’évaluer l’impact des travaux haussmanniens sur l’imaginaire du lieu dangereux, mais aussi de mesurer la résistance d’un modèle ancien qui associe la menace délinquante au vieux centre urbain. Consacré à une « archéologie de l’apachisme », le deuxième texte montre le développement médiatique du thème indien, qui culmine avec la tournée française du Wild West Show de Buffalo Bill (1889) et qui correspond à la publication des Peaux-Rouges de Paris de Gustave Aimard (1888). Le motif de l’apache sanguinaire entre dans l’air du temps et se substitue à l’ancien épouvantail des « barbares ». Ces reconfigurations culturelles du crime se cristallisent dans les mémoires de policiers, véritable genre littéraire dont Dominique Kalifa montre la naissance et le succès, de Vidocq à Goron, en passant par Canler. Ces textes bien connus développent une image du policier enquêteur qui correspond à une véritable « reconquête identitaire » – celle-là même que les détectives privés ne parviennent pas à entreprendre à la même époque. L’ego-histoire des commissaires et des inspecteurs fait progressivement basculer la réputation du corps, mais elle ne convainc pas le Victor Hugo des Misérables. Analysant le personnage emblématique de Javert, Dominique Kalifa montre, en effet, combien ses procédés – l’usage du mouchard, la provocation, le ratissage – correspondent à une stratégie policière reniée dans les nouveaux discours professionnels. Le dernier article, enfin, s’attaque aux quelques douze mille pages de Fantômas (1911-1913). Prodigieuse collection de clichés enfilés à la hâte, l’œuvre constitue un terrain de choix pour éprouver le poncif traditionnel des classes dangereuses. Comme le montre l’auteur, les temps ont changé, « la ligne de partage entre honnêtes gens et fauteurs de troubles ne recouvre plus celle qui sépare classes possédantes et classes laborieuses ».

Plus précisément consacrée aux formes et aux développements de la culture de masse, la seconde partie commence par une leçon de méthode, où Dominique Kalifa propose un bon « usage du faux ». On sait, en effet, que les récits criminels et les faits divers ne reflètent pas la réalité objective du monde social. Mais, « qu’importe que les apaches n’aient été qu’une réalité médiatique et littéraire, l’essentiel est que la France de la fin du XIXe siècle ait pu se vivre comme un front pionnier assiégé par des tribus hostiles, (…) que les mauvais garçons aient coulé leurs pratiques et leurs comportements dans le moule de ce stéréotype ». L’article suivant complète la démonstration en partant des représentations contradictoires de la prison : le lecteur de romans du XIXe siècle imaginera, en effet, un terrible « sépulcre » là où le lecteur de journaux rêvera d’une « prison de cocagne » dotée de tout le confort moderne. Ni l’un ni l’autre ne disent la vérité, mais l’essentiel est bien de comprendre qu’on a affaire à des « régimes de représentation » enfermés dans leurs propres « systèmes de contraintes ». C’est sous cet angle que Dominique Kalifa étudie ensuite l’étonnant personnage du Zigomar de Léon Sazie (1909-1913), relais entre deux générations – Rocambole, en amont, Fantômas, en aval – qui l’éclipsent rapidement. Les deux derniers articles, enfin, reviennent sur l’entrée en guerre (1870 et 1914-18) des faits divers et du feuilleton. Il s’agit, là encore, de comprendre comment des dispositifs hérités accueillent la radicale nouveauté du contexte.

La troisième et dernière partie conjugue l’étude de la délinquance et de ses perceptions pour aborder le thème ô combien moderne de l’insécurité. Quelle est l’angoisse majeure des populations du XIXe siècle ? La palme revient sans doute à l’attaque nocturne, dont l’auteur montre comment elle s’institue en « figure extrême de la dangerosité sociale » – à tel point que les représentations se renversent au tournant du siècle : « médiatisée et codifiée, réduite à l’état de stéréotype, la voici comme néantisée ». Plus inquiétante encore, apparaît maintenant l’attaque « en plein jour » qui méprise les us et coutumes de la criminalité… Trois chapitres abordent ensuite la crise sécuritaire du début du XXe siècle. Dominique Kalifa décortique d’abord le concept florissant de la « défense sociale », dont l’inspiration pastorienne – il s’agit de lutter contre une menace microbienne – est bien vite mise au service des partisans de l’élimination ou de la relégation sociales. Il analyse ensuite un autre thème à succès, celui de la « crise de la répression ». La formule apparaît en 1911 sous la plume du procureur général de la Cour d’Appel de Lyon, Guillaume Loubat. Elle fait scandale, lui vaut un blâme de la chancellerie et le soutien de toute la presse. L’affaire se conclut par une grande enquête sur la politique des parquets, sans incidence sur le mouvement de la législation, mais révélatrice du climat tendu de la Belle Epoque et des hésitations gouvernementales. L’agitation parisienne contraste, en tout cas, avec la sérénité des journalistes de l’Oise, évoquée dans l’avant-dernier chapitre. Ceux-là ne voient guère d’apaches dans leur département ; s’ils participent parfois de la poussée sécuritaire, ils n’en sont certes pas les fers de lance – « l’insécurité vue de l’Oise » rappelle une fois de plus qu’il faut prendre soin de ramener les discours dans leur contexte social. L’ouvrage s’achève naturellement sur une utile mise en perspective de l’insécurité au cours des deux derniers siècles. Après avoir rappelé « l’impossible objectivation du phénomène criminel », malgré l’abondance des données statistiques, Dominique Kalifa insiste sur la nécessité de prendre en considération des seuils de sensibilité mouvants – préalable trop souvent négligé par les analystes contemporains de l’insécurité.

Ce rapide balayage des principaux thèmes évoqués ne rend pas justice à la finesse des analyses de détail et à la cohérence de l’ensemble. L’ouvrage constitue une riche synthèse des acquis récents en histoire de la criminalité ; il offre une démonstration pratique des méthodes et des apports de l’histoire culturelle ; il trace, enfin, de nombreuses pistes de recherche. Mais l’essentiel reste peut-être le plaisir de lecture et l’invitation à (re)découvrir ces Fantômas, ces Zigomar, ces Rocambole, toute cette littérature criminelle que Dominique Kalifa extirpe une fois pour toutes des « mauvais genres » pour les placer sur l’établi de l’historien et sur la table de chevet des amateurs.


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