Dominique Fouchard, Le poids de la guerre : les poilus et leur famille après 1918.

Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, 287 p.

par Peggy Bette  Du même auteur

Couverture de l'ouvrage

Dans cet ouvrage issu de sa thèse de doctorat soutenue en 2011, Dominique Fouchard s’intéresse à l’impact de la guerre sur les relations des poilus avec leur famille au moment de leur retour au foyer (en 1918-1919) et durant les deux décennies suivantes (1920-1930). Elle s’est lancée dans cette entreprise guidée par la conviction que l’empreinte de la Première Guerre mondiale devait avant tout être évaluée dans la sphère intime, au rythme lent des démobilisations « personnelles », là où l’empreinte de la guerre « continue à agir dans les vies et les représentations de ceux ou celles qui l’ont vécue » (p. 16).

Dominique Fouchard s’inscrit ainsi explicitement dans le champ de l’histoire des sensibilités, acceptant autant l’inventivité archivistique imposée par cette approche historique que la nécessité, en matière de méthodologie, de savoir « poser le regard sur ‘l’infra-ordinaire’ et lui donner du sens » (p. 17), afin d’articuler ensemble des vies singulières, diverses, éventuellement contradictoires. Son échelle d’analyse est celle de la famille dans sa définition la plus restreinte, à savoir le couple et les enfants. Son approche est celle d’une « histoire relationnelle » (p. 18) ; l’auteure porte avant tout son attention sur la nature des liens qui unissent les membres de la sphère familiale, observant les relations conjugales et parents/enfants. Ses sources, d’une grande richesse, sont très variées : archives autobiographiques (correspondance, journaux intimes, mémoires et récits de vie), archives médicales (conférences, articles de revues spécialisées et thèses de médecine notamment), archives juridiques, judiciaires et associatives, relatives principalement à l’enfance en danger ou délinquante. L’auteure a complété ce corpus par des archives de presse (périodiques féminins et féministes, périodiques généralistes et périodiques de mouvements d’anciens combattants et de victimes de guerre), mettant ainsi en perspective les comportements individuels dans la construction et l’évolution des mentalités collectives.

La réflexion se développe en trois mouvements qui suivent la variabilité temporelle des effets de la guerre, observés sur les court, moyen et long termes. Dominique Fouchard, à la suite de Jean-Jacques Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau, interroge ainsi « la borne chronologique traditionnelle de la fin de la guerre » (p. 15), montrant, à l’échelle intime, une démobilisation longue et difficile, plus tardive que la date officielle de la fin des combats et des démobilisations militaires.

La première partie concerne l’immédiate après guerre (1918-1919), période au cours de laquelle a lieu le passage des mobilisés « du front militaire au front domestique ». S’y trouvent confrontés « les mots du retour rêvé », visibles dans les correspondances conjugales et familiales, « aux maux du retour réel » décrits dans les rapports médicaux et judiciaires ou les souvenirs d’adultes marqués dans leur jeune âge par la souffrance de leurs parents. Les espoirs contenus dans les lettres de guerre achoppent sur la douleur des corps et des âmes. Les mutilations, les insomnies, les fragilités sensorielles ou encore les états dépressifs des anciens combattants rendent difficiles, si ce n’est impossible, un retour à des relations sereines et chaleureuses avec leurs proches. Nombre d’épouses et de compagnes se retrouvent désemparées face à un conjoint dont elles ne peuvent soulager les souffrances et dont le corps et les émotions, marqués par la guerre, contrarient la reprise d’une vie affective et sexuelle. Quant aux enfants, l’instabilité familiale générée par la présence d’un père autoritaire et coléreux favoriserait, selon des enquêtes sociales et des examens de personnalité sollicités par des juges des Tribunaux pour enfants de l’époque, le développement de la délinquance juvénile. Dominique Fouchard ne manque pas, par ailleurs, de mentionner les souffrances physiques et psychiques propres aux femmes et aux enfants en contexte de guerre, moins connues que celles des combattants. Par exemple, des statistiques médicales établis à Breslau et à Strasbourg, évaluent le pourcentage de femmes atteintes d’aménorrhées de 3 à 10 % et même davantage, alors que celui-ci n’est que de 0,3 % à 0,5 % en temps de paix. De même, les médecins scolaires des départements du Nord-Est de la France, occupés pendant le conflit constatent qu’une part importante d’enfants de 7 à 10 ans souffre de séquelles physiologiques majeures.

La deuxième partie analyse les effets de la guerre sur un temps plus long (années 1920 et années 1930). Le moment des retrouvailles passées, les anciens combattants parviennent-ils à retrouver une place auprès de leur femme et de leurs enfants ? Les sources attestent d’un « choc des expériences » (p. 109) de guerre entre les conjoints. Tandis que beaucoup de femmes se sont découvert « une personnalité » (p. 109) qu’elles ne comptent pas renier la paix revenue, les hommes peinent à maîtriser la violence vécue dans les tranchées. Comportements brutaux, réactions colériques se mêlent à des sentiments d’étouffement, de non reconnaissance et de remise en cause de leur autorité notamment paternelle. L’alcoolisme et la toxicomanie sont alors courants et le nombre de divorces, même en tenant compte du phénomène de rattrapage dans l’immédiate après-guerre, est en augmentation constante. On observe même une croissance importante et brutale du nombre de séparations en 1937-1938, qui, si l’on se réfère aux témoignages et aux travaux de médecins, seraient la conséquence directe de la montrée des tensions internationales. L’imminence d’une nouvelle guerre, en ravivant chez les anciens combattants des plaies et des angoisses qui s’étaient estompées avec le temps, vient perturber de nouveau des équilibres conjugaux qui, cette fois, flanchent définitivement. Consciente du biais des sources judiciaires et médicales qui, inévitablement, se focalisent sur les problèmes, Dominique Fouchard entreprend ensuite – et c’est là l’un des passages les plus originaux de son ouvrage – d’écrire une histoire des couples heureux, pour lesquels la guerre a été l’occasion de prendre conscience de la force de leurs sentiments. Par le biais d’une analyse lexicale fine et une lecture en creux des sources, elle réussit à faire « entendre le bonheur » (p. 138).

La troisième partie poursuit la réflexion en élargissant la focale. Dominique Fouchard sort de la sphère intime proprement dite pour se positionner à l’échelle collective. Essais d’époque et presse féminine lui permettent de cerner les normes et leurs transformations à propos du couple et de la famille de l’immédiat après-guerre jusqu’au milieu des années 1930. Les discours populationnistes, la réaffirmation des stéréotypes de genre, et la perception d’une crise du mariage qui émanent de la production littéraire et journalistique ne résistent pas à l’analyse des pratiques. Les couples continuent à contrôler leur fécondité, les identités masculines et féminines quoique réaffirmées dans la presse ne sont pas aussi stéréotypées dans les comportements au quotidien, et les jeunes filles, malgré un marché matrimonial qui leur est défavorable, se démarquent des modèles féminins traditionnels et intègrent des habitudes corporelles et professionnelles nouvelles, plus libres et plus affirmées. Pour leurs contemporains nostalgiques, l’ « oie blanche » (p. 237) n’existe plus ; la jeune fille « moderne » (p. 227) est née.

Si la troisième partie verse parfois dans les généralités en s’éloignant des foyers, l’ouvrage tient son pari de se mettre « à hauteur de famille » (p. 249). Par l’originalité de ses sources, la finesse de ses observations et la variété de ses échelles d’analyse, Dominique Fouchard parvient à nous faire entrer dans le secret des maisons et relève ici un beau défi historiographique.


Peggy Bette.


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