Dominique Dessertine, Bernard Maradan, L’âge d’or des patronages (1919-1939). La socialisation de l’enfance par les loisirs, 2001

Dessertine (Dominique), Maradan (Bernard), L’âge d’or des patronages (1919-1939). La socialisation de l’enfance par les loisirs. Vaucresson, Ministère de la Justice, C.N.F.E.-P.J.J., 2001, 235 pages. Préface d’Olivier Faure.

par Enzo Traverso  Du même auteur

Tout d’abord, saluons la belle préface d’Olivier Faure qui, sobrement et avec émotion, rend hommage aux auteurs de ce livre et revient sur le parcours de l’historien talentueux qu’a été Bernard Maradan.

Le sujet de l’ouvrage est loin d’être anecdotique. À la croisée de l’histoire sociale et religieuse, c’est avec bonheur que les auteurs démontrent en quoi l’institution des patronages a été un enjeu entre deux forces ainsi qu’un facteur de la socialisation de l’enfance dans la première moitié du XXe siècle. Alors que notre société s’interroge sur l’anomie qui la guette et que certains s’inquiètent du sort de nos petits « sauvageons », les modes de socialisation mis en place par nos aînés nous interpellent. Si l’institution scolaire a été le grand sujet des affrontements de la fin du XIXe siècle, le débat s’élargit au périscolaire ou postscolaire après 1914. Ces institutions de loisirs du jeudi ont pu constituer des lieux d’accueil et d’encadrement. Elles ont agi comme des laboratoires de la démocratisation de la culture et ont apporté une pierre déterminante à l’édification de notre moderne civilisation des loisirs.

L’excellente connaissance du milieu lyonnais a permis aux auteurs d’asseoir leur étude sur une documentation riche et variée, de mettre à jour des réseaux et de donner vie à ces structures en les replaçant dans un espace géographique et humain précis. C’est ainsi que, pour un lieu donné, nous voyons resurgir un état précis du maillage développé autour de l’enfance populaire. Confrontant les initiatives des uns et des autres, les auteurs dressent une géographie et tentent une évaluation quantitative de l’emprise. Par exemple, ce sont plus de la moitié des enfants lyonnais qui, à un moment donné, profitaient des garderies de la ville.

Bernard Maradan a pris en charge l’étude des œuvres d’inspiration laïque. En partant de problématiques comparables, Dominique Dessertine a développé ses recherches en direction des œuvres catholiques. Les premières furent créées au len-demain de la guerre de 1870 dans les paroisses des marges de la ville bien avant la structuration du mouvement laïque venu les concurrencer après 1908, date retenue par les auteurs comme année de naissance des patronages laïques lyonnais.

Les intérêts des uns et des autres sont analysés sur le mode de la comparaison. Le va-et-vient entre ces institutions rivales fait de cet ouvrage un outil tout à fait complémentaire des articles rassemblés par Yvon Tranvouez et Gérard Cholvy dans l’ouvrage qu’ils ont dirigé, Sport, culture et religion. Les patronages catholiques 1898-1998. La concurrence est vive sur le terrain du post- et du périscolaire, qu’il s’agisse de « l’école du jeudi », des activités gymniques ou sportives, des colonies de vacances. Si des stratégies comme la fête sont communes, des spécificités sont dégagées. Parmi celles-ci, signalons les positions différentes devant la question de l’intégration du sport et de ses valeurs. Si la diversification de leurs activités explique la pérennité des patronages, celle-ci n’a pas toujours été simple à mettre en œuvre lorsque les réalisations semblent s’éloigner du projet. Du côté des catholiques et du sport, les auteurs relèvent une ouverture toute moderne. Les ambitions missionnaires et une sensibilité belliciste développée dans l’Union sacrée rencontrent l’engouement de la jeunesse. Du côté des laïques, une réserve est plus marquée. Le pacifisme du milieu enseignant, les valeurs prônées dans une association comme la Fédération des œuvres laïques expliquent des répugnances à faire le lit de pratiques qui peuvent être vues comme encourageant l’esprit guerrier et débouchant sur la seule compétition.

Particulièrement originale est l’attention portée aux réactions des enfants et des jeunes qui semblent finalement avoir profité de cette concurrence. La pluralité des offres a débouché sur une gamme d’activités culturelles et l’ouverture ainsi créée a éloigné tout danger d’encadrement totalitaire, à la différence des pays voisins.

Finalement, c’est en termes de réussite que l’expérience est analysée par les auteurs. Les raisons du succès tiennent à l’implication d’un certain nombre d’individus. La mise en avant d’expériences individuelles fait ressortir toute la complexité des modèles d’engagement. Du côté catholique, ce n’est pas un seul modèle de prêtres qui se retrouve derrière ces institutions. Par-delà même les phénomènes générationnels relevés par les auteurs, ce sont différentes options spirituelles, sociales qui justifient, accompagnent cette forme de sacerdoce. La dynamique qui ressort des expériences et des taux d’encadrement atteints tient à la cause qui anime les uns et les autres dans ce qui est vécu comme une rivalité fondamentale pour l’avenir de la civilisation. Les deux mouvements développent une vie autonome, partagent des intérêts quant au projet éducatif et à la valeur sociale attachés à l’institution. L’intérêt de l’enfant et la question de sa formation, de sa socialisation animent des expériences qui, par bien des points, sont partagées. Le caractère associatif, la place faite au volontariat font la richesse d’une institution susceptible d’évoluer en fonction de l’engagement des uns et des autres. Pour autant, la dynamique du projet, le renouvellement des engagements volontaires partent d’intentions idéologiques opposées. Cette transcendance de l’action dans une religion, une idéologie justifie le renouvellement de l’effort collectif pour l’avènement d’un meilleur avenir pour tous. L’observation vaut pour les catholiques. Elle est également opérante pour les laïques dans un monde où la religion est encore structurante, où elle peut encore espérer définir l’économie du lien social et donc être combattue.

Si l’opposition est bien la principale dynamique de l’action collective auprès de la jeunesse, comment renouveler l’effort dans une sortie du religieux ? La fin des patronages a-t-elle été le signe de l’impasse ? L’autonomie croissante de l’activité sur le projet est la voie qui se dégage de l’étude. Elle est celle qui permet de parler d’un héritage fécond dans les formes d’encadrement de la jeunesse et le rôle des associations, dans les pratiques sportives et culturelles des masses et des individus.

À côté de la dimension loisirs, une interrogation pourrait s’ouvrir sur le marquage idéologique et religieux des institutions sur les générations passées entre leurs mains. Dans l’utilisation faite par les enfants et les jeunes, quelle place pour le message derrière l’instrumentalisation ? Quelles modifications dans l’être citoyen ou l’être religieux ?



Auteur d'ouvrage recensé

Thème

Période

Pays